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IN MEMORIAM

Bernard Assiniwi (1935-2000)

Né le 31 juillet 1935 d'une mère québécoise francophone et de père cri, Bernard Assiniwi est décédé le 4 septembre 2000. Grand humaniste et excellent écrivain, il a consacré la plus grande partie de sa vie à tenter de connaître et faire connaître la richesse et la diversité des cultures autochtones. J'ai perdu un ami de longue date et un homme que j'admirais. Les quelques combats que nous avons menés ensemble me laissent de lui un souvenir qui n'est pas prêt de s'éteindre et surtout une belle leçon de persévérance. Sa disparition prive le Québec d'une de ses grandes figures. En 1997, Il avait reçu, entre autres, le prix France-Québec pour son ouvrage La Saga des Béothuks. Nous avons pensé que la meilleure façon de lui rendre hommage était de publier ces quelques lignes qu'il avaient écrites en introduction à l'une de ses Histoires des Indiens. Salut et merci, Assiniwi! Je n'oublierai pas notre voyage au lac des Loups. Tu avais raison.

G.B.

 

 
Dans son HISTOIRE DU CANADA FRANÇAIS, le Chanoine Lionel Groulx consacre trente-deux lignes à la «DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE PAR LES ASIATIQUES» en précisant que les Européens qui colonisèrent ce continent par la suite étaient «socialement et culturellement prêts à apporter quelque chose à ce continent».

Dans ces trente-deux lignes, le Chanoine Groulx omet de dire que ces supposés ASIATIQUES habitaient ce sol depuis trente-sept à cinquante mille ans. De plus, il fait montre d'une grande prétention en disant que L'EUROPÉEN était beaucoup plus prêt socialement et culturellement.
 
Les anthropologues modernes sont maintenant tous d'accord pour dire que celui qui vivait ici depuis des siècles et des siècles, ainsi-soit-il, était l'être le mieux adapté à son environnement. De tous les peuples civilisés de l'époque des grandes conquêtes, aucun n'avait su gouverner de façon vraiment démocratique. Pas même les GRECS pourtant cités comme les Pères de la démocratie. Les sauvages habitants de ce merveilleux pays, eux, l'avaient réussi et ce, depuis des centaines d'années. Malgré les rumeurs qui firent croire que les peuples indiens étaient toujours en guerre les uns contre les autres, il est maintenant prouvé que tous, sans exception, étaient d'abord et avant tout gens de paix.

Qu'il y ait eu des querelles entre les différentes tribus, cela est tout à fait naturel. Qu'il y ait eu des guerres entre ces tribus, cela est fort probable. Mais ce ne fut vraiment qu'après l'arrivée des peuples européens que les guerres inter-tribales commencèrent.

Et il est important de dire que ces nouveaux arrivants ne furent pas étrangers à ces guerres, puisqu'ils étaient les véritables instigateurs de ces conflits. Les FRANÇAIS montaient les ALGONKINS contre les IROQUOIS qui, eux, se voyaient fournir des armes par les ANGLAIS. Les HOLLANDAIS disputaient aux ANGLAIS cette alliance importante des CINQ-NATIONS, alors que les FRANÇAIS, qui excitaient les ALGONKINS, refusaient ensuite de leur fournir ces armes, sous prétexte qu'ils n'étaient pas CHRÉTIENS, car seul un chrétien avait le droit d'être bien armé pour se défendre. Ce qui fit que, mieux armés et plus en confiance chez les ANGLAIS, les IROQUOIS augmentaient leur puissance de frappe au détriment des ALGONKINS et des HURONS, mal armés et mal défendus par les FRANÇAIS profiteurs.

Telle était la meilleure préparation qu'avait L'EUROPÉEN à développer ce continent immense. Il avait aussi l'avantage d'avoir une philosophie de conquérant, de propriétaire de la terre et de maître absolu de la vérité, alors que celui que les historiens appellent ASIATIQUE avait une philosophie toute différente.

Il vivait en communauté, ne se considérait que locataire du sol, et qu'un membre ordinaire de la nature dans laquelle il vivait. Il préférait se conformer aux lois naturelles plutôt que de vouloir dompter cette nature. Il considérait la liberté de l'être comme la chose la plus chère à son cœur et était toujours prêt à partager ce qu'il possédait.

Ce pays qu'occupait mon ancêtre, fut-il ALGONKIN ou IROQUOIEN, s'étendait depuis les marécages humides au-delà des «Grands Lacs», jusqu'aux confins de la terre connue, vers le soleil de la barre du jour. Ce pays, mon ancêtre l'occupait depuis des milliers d'années.

Ce découvreur que mon ancêtre a accueilli, nourri, soigné, promené à travers les pistes déjà bien battues, nous a apporté une nouvelle civilisation: «SA» civilisation qu'il appelait «LA» civilisation. Si tu appartiens à la descendance de cet homme qui m'a oublié volontairement dans cet immense pays, devenu trop petit pour que je m'y sente encore à mon aise, noyé que je suis dans cet étang qui manquera d'eau bientôt et que tu appelles «RÉSERVE», écoute bien ce que j'ai envie de te dire depuis si longtemps. Écoute bien le «SAUVAGE» que je suis...

Tu sauras comment je t'ai vu arriver, vivre et abuser de ma naïveté. Tu connaîtras les tourments qui m'ont assailli à mesure que tu prenais la place qui m'était nécessaire. Tu sauras ce que j'ai ressenti, en voyant mourir mon frère, ma soeur, mon père, ma mère, les animaux et les arbres de ma forêt. Tu connaîtras les raisons de mes guerres et de mes paix. Tu apprendras ce que tu appelles ma «passivité» au développement de «mon pays» et à mon intégration à «ton monde». Tu sentiras couler sur ton visage toutes les larmes versées par mes yeux, au regard de ma fierté blessée. Tu vivras mon angoisse présente et ma crainte du lendemain face à ton inconscience de mon droit à la liberté culturelle et linguistique...

Alors, mais alors seulement, je te permettrai de me juger... si tu as compris...

ASSINIWI

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