Sainte-Famille, en l'Île d'Orléans
La description de Louis-Philippe Turcotte (1867)La paroisse de Sainte-Famille, située du côté du nord de l'île, vient en suite de Saint-Pierre, et a deux lieues d'étendue, depuis la rivière Pot-au-Beurre jusqu'à la terre de Louis Guérard, qui la sépare de Saint-François. Elle a été longtemps la paroisse la plus populeuse de l'île: c'est là que s'est porté d'abord le gros de la population, et pour cette raison, elle fut fournie d'église et eut son curé résidant plusieurs années avant les autres paroisses. Les premiers registres que l'on commença à tenir à l'île d'Orléans se trouvent dans les archives de la Sainte-Famille. MM. Pommiers et Morel s'intitulent au commencement de ces registres «missionnaires de l'Île d'Orléans». Le premier acte qu'on y trouve est le baptême de Barthélémy Landry, fils de Guillaume Landry et de Gabrielle Barré, à la date du 12 avril 1666. En 1675, on parle aussi de la même manière pour la première fois des paroisses et églises de Saint-Pierre, Saint-Paul (Saint-Laurent) et Saint-Jean. La division de l'île en paroisses a dû avoir lieu à cette époque-là. L'acte de l'érection de l'île en comté, fait le 6 avril 1676, mentionne que l'île était divisée en quatre paroisses ou bourgs, et que quatre églises étaient ou construites ou en voie de construction. Nous en extrayons le passage suivant: «L'Isle d'Orléans a sept lieues de longueur sur deux de largeur, dont une bonne partie est défrichée, et peuplée de plus de mille personnes, qui composent quatre grandes paroisses dans lesquelles il y a une église entièrement construite et deux qui seront parfaites et achevées dans le courant de la présente année, et la quatrième dans l'année prochaine, de sorte que ce sont quatre gros bourgs et villages dès à présent formés, outre plusieurs fiefs considérables...» Saint-François n'était pas alors érigé en paroisse; on ne le mentionne comme paroisse que vers 1678, et l'année suivante on commença à y tenir des registres. Voici les noms des missionnaires qui ont desservi l'Île d'Orléans depuis 1666 jusqu'en 1679, époque où l'on commença à tenir des registres dans chaque paroisse:
La
première église de la Sainte-Famille, bâtie en pierre
dès 1671, avait 80 pieds de longueur sur 36 de largeur; mais
elle était couverte en paille. En 1686, cette couverture de chaume
fut renouvelée par une autre en planches. Cet édifice,
un des plus considérables du temps, était bâti un
arpent et demi environ de l'église actuelle.
Voici les noms des prêtres qui ont desservi la Sainte-Famille depuis 1674 jusqu'à ce jour :
Des pasteurs qui ont aussi bâtiM. François Lamy est le premier curé de la Sainte-Famille: il la desservit pendant 41 ans. Il arriva au Canada en 1673, et fut presque aussitôt placé dans cette paroisse, où il fut rendu inamovible par lettres de Mgr de Laval en date du 3 novembre 1675. Ce digne curé, qui mourut le 2 novembre 1715, à l'âge avancé de 75 ans, s'est acquis la reconnaissance éternelle des habitants de l'île, et surtout de ceux de la Sainte-Famille, par la large part qu'il a prise à l'établissement du couvent de cette paroisse. Il employa tous ses biens, et contracta même des dettes, pour procurer aux soeurs un moyen de subsistance, et assurer par là à ses paroissiens le bien que devait produire cette mission pour l'instruction des jeunes filles. M. Joseph Dufrost de Lajemmerais, qui fut 22 ans curé de la Sainte-Famille, était le frère de madame Youville, fondatrice des Soeurs de la Charité de Montréal. Il mourut au mois de novembre 1756 et fut enterré dans le sanctuaire de l'église, M. Joseph-François Youville, qui l'assista une année comme vicaire, était son neveu et en même temps fils de madame Youville. Il fut plus tard curé de Saint-Ours et mourut en 1778. M. Gilles Eudo, français de naissance, naquit le 27 août 1724, à Lamballe, en Bretagne. Il arriva au Canada en 1754 et fut nommé deux ans après curé de la Sainte-Famille, qu'il desservit pendant 23 ans et où il mourut en 1779. Il fut inhumé dans l'église le 24 avril: il n'était âgé que de 55 ans. M. Jean-François Hubert a jeté quelque illustration sur la paroisse de la Sainte-Famille, quoiqu'il n'y ait fait qu'un séjour de deux ans. Ce personnage distingué, ordonné prêtre le 20 juillet 1766, fut nommé en 1784 évêque d'Almyre et coadjuteur de Mgr d'Esgly. Après la mort de ce dernier, en 1788, il prit possession du siège épiscopal de Québec. M. Joseph Gagnon, ordonné prêtre le 14 octobre 1787, arriva en 1806 à la Sainte-Famille, dont il fut curé 34 ans. Ce vénérable pasteur fit don à sa paroisse de la somme de trois cents louis pour l'établissement d'une école de garçons, et cent autres louis au couvent pour l'instruction de deux jeunes filles qui seraient choisies parmi les habitants les plus pauvres. Il gratifia de la même somme les écoles de la paroisse de Saint-François, dont il eut aussi la direction pendant 29 ans. Les cendres de ce regretté curé reposent dans le sanctuaire de l'église de Sainte-Famille, où il fut inhumé le 16 novembre 1840. Il était âgé de 77 ans et avait été nommé archiprêtre plusieurs années auparavant. M. Georges-Hilaire Besserer, archiprêtre, décédé le 9 juin 1865, était curé de la Sainte-Famille depuis 1848. Il était âgé de 75 ans, et avait été successivement curé de Sainte-Thérèse, de la Valtrie et de Lanoraie. En 1820, il entra au séminaire de Québec et y resta huit ans. Il fut chargé en 1828 de la paroisse de Saint-Joachim qu'il quitta pour venir à l'île. Ce digne pasteur, très regretté de ses paroissiens, avait renouvelé, un an avant sa mort, le cinquantième anniversaire de sa prêtrise. La population de la Sainte-Famille, d'après le recensement de 1861, est de 888 âmes. Cette petite paroisse est composée de 77 cultivateurs et de 38 occupants d'emplacements. Les cultivateurs, qui sont généralement à leur aise, retirent annuellement une grande quantité de foin que leur fournissent les prairies naturelles qui bordent le rivage: ce qui leur permet d'élever un plus grand nombre de bêtes à cornes que dans les autres paroisses. Ces prairies ou battures sont partout très renommées comme un des meilleurs endroits de chasse du district de Québec. Le printemps et l'automne, nombre de chasseurs s'y donnent rendez-vous. Qui n'a entendu parler des brillants faits d'armes des célèbres chasseurs de l'île, portant la mort parmi les bandes de canards et d'outardes? Qui ne se rappelle la renommée acquise par l'un d'eux, le fameux Labranche, dont les coups de fusil portaient si juste? L'école de garçons de la Sainte-Famille a été établie en 1830. Outre le don de trois cents louis, mentionné plus haut, fait par le Rév. M. Gagnon pour l'établissement de cette école, une autre somme de cinq cent soixante et quinze louis fut léguée, pour le même but, par Joseph Meneuf dit Chateauneuf. Ce dernier, qui avait été longtemps employé au séminaire de Québec, était natif de la Sainte-Famille. Grâce à ces dons, les cultivateurs ne paient pas un sou pour l'instruction de leurs enfants, ces sommes étant suffisantes pour couvrir les dépenses pour le salaire de l'instituteur, les réparations des écoles, etc., etc. * * * * Le récit de labbé Louis-Édouard Bois (1895)En laissant la paroisse de Saint-Pierre, on entre dans celle de Saint-Famille, après avoir traversé le Pot-au-Beurre, petit ruisseau auquel on a donné parfois la dénomination de rivière. Mgr Laval l'avait nommé ainsi. La première concession de terre obtenue en cette paroisse remonte à 1666. Vingt ans plus tard, environ 884 âmes, composant 50 familles, formaient la population de cette paroisse qui avait déjà son curé et son église. Cet édifice, bâti en pierres, dès 1676, par M. l'abbé Pommiers, avait été élevé aux frais de divers particuliers de la colonie et notamment avec l'aide de Mgr l'évêque de Québec et des directeurs du séminaire des Missions-Étrangères de cette ville. C'était un édifice de quatre-vingt pieds de long sur environ trente-six de large, et couvert en paille. Ce n'était pas au reste la seule église qui fut revêtue ainsi d'une toiture en chaume: Charlesbourg et d'autres encore, aujourd'hui plus opulentes, ont porté dans l'origine les livrées de la pauvreté. En 1686, on s'occupait néanmoins de renouveler cette couverture, et de lui en substituer une autre en planches. Quant au presbytère, il faut croire qu'il avait été bâti avec beaucoup de ménagement, puisque déjà, vers 1682, il n'était plus logeable et que le curé, en attendant mieux, était obligé de se retirer chez un particulier, circonstance assez gênante pour les paroissiens eux-mêmes. Par le règlement de 1721, confirmé par arrêt du Conseil d'État du 3 mars 1722, «la paroisse de Sainte-Famille doit avoir deux lieues et demies de long, en suivant le chenal du nord, depuis la maison des représentants de Charles Guérard, qui la sépare de la paroisse de Saint-Pierre, jusqu'au ruisseau dit Pot-au-Beurre, ensemble des profondeurs renfermées dans ses bornes jusqu'au milieu de la dite Île». M.
Bouchette, d'accord sur ce point avec d'autres topographes, dit que
la paroisse de la Sainte-Famille est la plus populeuse de l'île,
et que les habitants y sont mieux pourvus d'animaux, d'ustensiles d'agriculture,
que ceux des autres paroisses environnantes. En 1827, il se trouvait
sur cette paroisse 67 propriétaires de terres et seulement douze
occupants d'emplacements.
C'est aussi dans les limites de cette paroisse que se trouvent des battures et des savanes très renommées où les chasseurs de Québec et des environs se donnent rendez-vous au printemps et à l'automne, pour la chasse des canards, et surtout des outardes. Là s'est accompli, dans des temps déjà reculés, plus d'un brillant fait d'armes; là, plus d'un tireur habile et exercé, a jeté la mort dans les rangs des volières d'oiseaux sauvages qui venaient s'abattre sur ces grèves; et, si les échos de ces rives pouvaient parler, ils nous rediraient avec orgueil les noms alors fameux de nos Nemrod canadiens, dont les coups de fusil allaient si bien au but, soit qu'il s'agit de chasser la sarcelle, ou de faire mordre la poussière aux soldats ennemis! Le chemin public, dans la paroisse de Sainte-Famille, est toujours bien entretenu et les propriétaires des terres s'y sont fait une réputation pour leur zèle à le bien tenir en bon ordre en hiver comme en été. Il y a une trentaine d'années, la Législature provinciale accorda environ £300 pour élargir ce chemin, l'améliorer et surtout pour adoucir les pentes rapides de certaines côtes âpres et difficiles, sur une étendue assez considérable, dont le bas aboutissait à une savane. La présence et le rôle du couventMais ce qui attire davantage le regard du philanthrope qui visite la paroisse de Sainte-Famille, c'est le couvent ou école des filles, que dirigent en ce lieu les Soeurs de la Congrégation de Notre-Dame. C'est là qu'en silence et sans ostentation, elles forment le coeur et l'esprit de leurs élèves, respectueusement groupées autour d'elles au nombre d'environ cinquante, chaque année. Cette fondation a rendu de grands services à la jeunesse de l'île d'abord, puis à toute sa population. Combien de générations, depuis près de deux siècles, sont venues demander aux bonnes Soeurs, une éducation soignée et religieuse? Il dut être bien vif le zèle qui portait à faire des sacrifices aussi considérables que ceux qui étaient exigés dans les commencements de la colonie, pour une pareille entreprise, alors que tout manquait. Cependant, comme le remarque M. de Ransonnet (Vie de Marguerite Bourgeois, Avignon, 1738), la vénérable sur Marguerite Bourgeois n'attendit pas que les paroisses fussent en état de procurer à ses filles missionnaires un fonds de subsistance honnête et nécessaire; il lui suffisait qu'il y eut du bien à faire. L'esprit de zèle et d'obéissance qui les animait, la mortification et la pauvreté dont elles faisaient profession, leur tenaient lieu de tout. Deux surs furent immédiatement envoyées à la maison de la Sainte-Famille, la première était la sur de l'Assomption (demoiselle Marie Barbier), la première fille canadienne de naissance qui se soit consacrée à Dieu dans la Congrégation de Notre-Dame. C'était une de ces âmes généreuses et candides, une de ces natures d'élite qui ne peuvent se faire au tumulte du monde. Pour satisfaire son penchant à faire le bien, elle se voua au service de Dieu et du prochain. L'autre, qui fut chargée avec elle de fonder cette utile mission, était la sur Anne (Marie-Anne Thioux ou Vérand). Elle était née en France. Malgré l'état avancé de la saison (on était en automne), malgré le surcroît de travail auquel la sur Marguerite Bourgeois était obligée de se livrer pour le rétablissement de sa communauté, malgré l'incertitude des moyens d'existence que les deux pieuses filles devaient trouver à Sainte-Famille, leur digne supérieure n'hésita cependant pas à se séparer de deux compagnes utiles et qui auraient pu lui être d'un grand secours, pour les envoyer là où la Providence les appelait. Sur le désir de Mgr de Saint-Valier, évêque de Québec, elle céda aux sollicitudes de M. Lamy, curé des paroisses de Sainte-Famille et de Saint-François, et les deux bonnes surs se mirent immédiatement en route pour le lieu de leur destination. «C'était à la Saint-Martin», dit elle-même la sur Barbier; «il faisait froid et nous n'avions pour nous deux qu'une couverture qui ne valait presque rien, très peu de linge, point d'autres hardes qui ce qui pouvait nous couvrir fort légèrement. Pour moi, je n'avais qu'une demi-robe et le reste à proportion. Nous pensâmes geler de froid dans ce voyage et j'étais parfaitement contente de ce que je commençais à souffrir (...) Nous souffrîmes beaucoup pendant ce premier hiver. Nous aurions dû mourir de froid sans une protection particulière de Dieu». ... Le fondateur de cette école était M. Lamy qui a si bien mérité des bons insulaires. Homme désintéressé et plein d'abnégation, il pensionnait dans une famille du voisinage de l'église, parce que ses paroissiens étaient trop pauvres pour construire une habitation affectée à l'usage du prêtre. Ils avaient bâti une église en pierres, mais les citoyens de Québec, et surtout les directeurs du Séminaire, y avaient contribué pour une large part. Un M. Toussaient Le Franc légua, au profit de la maison, une somme de 3 000 francs, à la charge, par les religieuses, de donner une pension à une pauvre fille. M. François Lamy, né vers 1640, arriva au pays en 1673, et fut nommé curé inamovible de Sainte-Famille en 1684, par l'évêque de Québec, ce qui le décida à fonder cette école de filles en sa paroisse. Le seigneur, M. Berthelot, désireux de prendre part à la belle uvre, leur donna un arpent de terre, sur lequel on éleva une petite maison en bois. Ce fut la première résidence des bonnes surs. Huit ans plus tard, M. Lamy donna, pour l'entretien du couvent, et pour y asseoir de nouvelles constructions de dimensions plus grandes, une terre de trois arpents de front, sur la profondeur de la moitié de l'Île, avec maison, granges, etc. Le contrat de donation est daté du 5 septembre 1692. C'est sur cette nouvelle propriété que l'on bâtit en pierre une demeure spacieuse et commode, appropriée autant que possible à sa destination. |