Boucherville au temps de la villégiaturePAR GILLES
PÉPIN, Avant 1890, Boucherville était une petite agglomération de quelque 1 800 habitants vivant paisiblement dagriculture le long du fleuve Saint-Laurent. On retrouvait dans son village un rassemblement dartisans, de commerçants et de professionnels. Alors que va-t-il se passer en quelques années pour que Boucherville devienne un haut lieu de villégiature et que lon trouve dans La Presse du 17 août 1894 le commentaire à leffet que les citoyens et les villégiateurs «sont en train de faire de Boucherville la place deau fashionable par excellence, la Venise du Canada». Les conditions favorables
Il
nest pas question demprunter les ponts Jacques-Cartier et
Mercier ni le pont-tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine, puisquils
nexistent pas. Cest simple alors! Prenons le pont Victoria.
Pas bête, car il a été inauguré en 1860!
Il y a quand même un petit hic: lautomobile nest pas
encore utilisée, et avec une charrette à bufs, ça
peut prendre plusieurs, plusieurs heures. Pensons alors à la
diligence, comme dans le Far-West ! Là encore,
cest impossible puisquil ny a pas de service de diligence
durant lété. Et le chemin de terre qui relie Saint-Lambert,
Longueuil et Boucherville, ce nest pas le Pérou, surtout
entre Longueuil et Boucherville. La Compagnie du Chemin à Barrières
de Longueuil et Boucherville Inc. a beau confier à des particuliers,
moyennant rémunération, lentretien du chemin dhiver
et du chemin dété entre ces deux municipalités,
la qualité de cette route à péage laisse à
désirer. Cest pratique sur une distance pas trop longue,
mais ce nest pas du tout souhaitable pour le voyage en calèche
Montréal-Boucherville via le pont Victoria.
Il reste tout de même une autre possibilité acceptable: le train. En effet, depuis novembre 1885, la compagnie du Grand-Tronc a inauguré sa ligne Montréal-Sorel, qui passe par Boucherville. Le train dit «suburbain» sy arrête depuis la construction dune gare au début de 1886. Voilà une solution susceptible de faciliter la vie de nos estivants! Ce nest pas si mal, mais là aussi cest peu attrayant pour les villégiateurs. Il ny a quun train par jour, et le trajet demande un bon deux heures de route. De plus, il est plutôt difficile dy transporter une calèche et le cheval ou les chevaux qui sont nécessaires à sa traction.
Le
vapeur Boucherville remplira admirablement ce rôle
de 1886 jusquà sa mise au rancart en 1934.
Évidemment, cest bien beau de pouvoir se rendre dans la belle campagne de Boucherville; cependant, il faut avoir le temps et largent pour se le permettre. Mais qui peut bien en avoir les moyens? En cette fin de siècle, en pleine période dindustrialisation, les hommes travaillent en général soixante heures par semaine pour un salaire qui est tout juste suffisant pour nourrir leur famille nombreuse, et leurs épouses se dévouent sans relâche pour entretenir la maisonnée et élever la marmaille. Avec lavènement de lindustrialisation et du début dune société de consommation qui ne va cesser de sétendre, une classe bourgeoise aisée commence à se créer au sein de la société canadienne-française de Montréal. Il sagit dindustriels, de commerçants et de professionnels qui ont accumulé suffisamment déconomies pour se libérer durant la période estivale et pour se faire construire de belles résidences secondaires quils occuperont de deux à quatre mois par année. Les premiers villégiateurs
Charles Desmarteau sera lâme du développement de la villégiature à Bou-cherville en tant que président-fondateur du Club nautique de Boucherville, initiateur du premier développement résidentiel de villégiature et organisateur principal de grandioses fêtes de nuit, de 1891 jusquà sa mort le 20 juin 1897. Joseph-Israël Tarte
Louis-Joseph Tarte
Thomas Gauthier
Ces activités ne lempêcheront pas de devenir président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal de 1911 à 1913 ou encore doccuper des postes de gouverneur de lHôpital Notre-Dame, de membre du Board of Trade ou de la Chambre de Commerce de Montréal, de président du Bien-Être de lEnfance et dagir à titre de président ou de directeur de nombreuses institutions industrielles et commerciales. De nombreux autres villégiateurs connusDans un si bref article, il est impossible de fournir des détails sur chaque villégiateur. Mentionnons tout de même les suivants: L.-O. David : écrivain, orateur, journaliste, politicien; fondateur du Monument National; président national de la Société Saint-Jean-Baptiste. Jean Bruchési : écrivain, professeur dhistoire et de science politique à lUniversité de Montréal, ambassadeur du Canada. Robert de Roquebrune : écrivain de romans historiques dont Les habits rouges. Eugène et Pierre Daignault : père et fils, comédiens-chanteurs bien connus. François Desjardins : marchand de fourrures de la rue St-Denis à Montréal. Les activités nautiquesOn ne peut parler de villégiature à Boucherville, et encore moins de ses débuts, sans se pencher sur la création du Club nautique et sur les activités extraordinaires organisées par cet organisme. Ce club est enregistré civilement le 20 juin 1892 sous le nom de La réunion de Boucherville et il organisera pendant plusieurs années des régates annuelles et des fêtes de nuit qualifiées de grandioses. À titre dexemple de ces fêtes de nuit absolument extraordinaires, citons celle du 16 août 1894 où le petit village de Boucherville est envahi par une foule denviron 15 000 personnes venues assister à la deuxième fête de nuit préparée par le Club nautique. On a nolisé pour loccasion tous les bateaux à vapeur disponibles dans le port de Montréal pour transporter les visiteurs à partir des quais le long du marché Bonsecours. Faute de places, plusieurs personnes ne peuvent faire le trajet sur les vapeurs bondés à craquer, tels le Berthier, le Chambly, le Laprairie, le Filgate, le Cultivateur, le Prince of Wales, le Paul Smith, lHosanna, et plusieurs bateaux plus petits. Quelques jours auparavant, le club avait invité la population à décorer les habitations de lanternes vénitiennes et plusieurs membres avaient fourni des heures de travail pour illuminer les grèves, les quais, la salle du club et les abords des îles en face. Voici deux reportages présentés le lendemain dans La Patrie et La Presse: «Sur une distance de plus dun mille, les rives de la terre ferme, comme les bords de lîle nétaient quune chaîne de feux scintillants, coupée ça et là par des colonnes, des tours, des forts, des kiosques lumineux. Le village nétait quune masse de feu : pas une maison qui ne fut ornée de drapeaux et de lanternes japonaises».(La Presse, le 17 août 1894) «La flotte des bateaux dexcursion apparaissait comme enflammée au milieu des embarcations de toutes sortes transformées pour loccasion en foyers incandescents. Une procession de chaloupes décorées de guirlandes embrasées et remorquées par un petit bateau criblé de lanternes promenait sur les flots une traînée détoiles, tandis que de nombreux feux dartifice déchiraient le ciel. (La Patrie, le 17 août 1894) Ajoutez à cela quelques fanfares, lorchestre Ratto, la danse, lanimation, la promenade de gondoles, une nature généreuse et un fleuve calme comme un miroir où la lune se mire. Toute la soirée se déroule dans un ordre parfait, et les excursionnistes reviennent vers les deux heures du matin à Montréal. Il y aura quelques autres fêtes de nuit tout aussi extraordinaires et magiques à Boucherville durant les années 1895 à 1897, où quelque 10 000 à 15 000 Montréalais sentasseront sur tous les bateaux à vapeur disponibles dans les environs pour venir fêter à Boucherville. Avec le tournant du siècle, les régates passeront de la rame à lembarcation à moteur et les fêtes de nuit se feront plus modestes quoique toujours très agréables. Les activités socialesSi les hommes soccupent du Club nautique, les femmes de leur côté vont organiser les nombreux pique-niques et fêtes avec les enfants, les excursions, les réunions déchange, les danses, les parties de cartes (notamment le euchre), les banquets, les soirées «intimes», les bals et les soirées musicales. Bref, on ne sennuie pas lété à Boucherville. Parmi les grandes organisatrices de ces activités lon retrouve madame Madeleine Gleason Huguenin (écrivaine et journaliste), madame Berthe Gauthier (très active dans la Croix-rouge et coprésidente de lInstitut des Sourdes-Muettes) et madame Corinne Martin (épouse de Joseph Boucher de Boucherville). Souvent, elles organiseront des activités au profit dorganismes paroissiaux tels la Fabrique de la paroisse de Ste-Famille ou le Couvent des dames de la Congrégation. Dailleurs, les journaux tels La Presse et La Patrie font souvent écho à ces activités sociales. Ainsi, et ce à titre dexemple, La Patrie du 13 juillet 1907 relate : «Dimanche soir, chez Mesdemoiselles Bayard, soirée intime à laquelle assistaient «Très distinguée, très réussie la réunion organisée par Madame Chrétien-Zaugg à loccasion de la visite de Madame J.A. Naud. Il y eut euchre et musique. Comme toujours les réceptions de Madame Chrétien-Zaugg sont marquées au cachet de la plus grande distinction et de la plus aimable délicatesse. «Le Euchre organisé pour samedi au bénéfice des Religieuses de Bou-cherville promet dêtre un grand succès grâce au dévouement des dames ayant à leur tête Madame Jos Tarte et mademoiselle Laforce. Nos amis tout en encourageant une uvre très estimable auront loccasion de passer une amusante soirée. Des prix nombreux et jolis seront offerts aux heureux vainqueurs [ ]. Il existe ici une toute nouvelle association le Cercle Social de Boucherville qui sest donné pour but dorganiser des réunions intimes dans une vaste salle bien située, bien aménagée [ ] la prochaine réunion à laquelle assistera notre monde le plus élégant et le plus agréable aura lieu samedi le 20 courant». Pendant quelques décennies une partie de la bourgeoisie francophone montréalaise transportera à Boucher-ville ses activités et lon y vivra lété bien différemment des habitants locaux moins exposés aux nouveautés économiques et culturelles de la grande ville. Le club de tennis de BouchervilleSi les activités estivales de Boucherville étaient centrées autour du Club nautique et des rencontres sociales durant les années 1890-1920, ce ne sera pas le cas à partir des années 20 où le tennis prendra la relève.
Vu
la popularité grandissante du tennis, afin dagrémenter
leur séjour, quelques villégiateurs et notables décident
de faire construire un grand club axé sur ce sport. Cette nouvelle
est soulignée dans La Patrie du 8 août 1921, où
il est écrit :
«Devant lexpansion que le sport a prise cette année en notre coquette cité, quelques-uns des notables de lendroit, inspirés par le meilleur sens sportif, ont décidé de donner la place dun magnifique emplacement pour les sports et plus particulièrement pour le lawn tennis, qui jouit dune vague [sic] exceptionnelle ici. [ ] On a déjà commencé à faire les terrassements pour les courts de lawn tennis et on ne veut rien épargner pour faire de ce terrain un des plus beaux de la province. Il ne serait que digne des succès que remporte le Club de Boucherville ».
*** Au début des années 50, la période de villégiature tire à sa fin, mais plusieurs estivants sont déjà installés à Boucherville en permanence. On assiste alors à lessor du développement résidentiel. En effet, dans la décennie allant de 1951 à 1961, la population passera de 3 030 à 8 182 résidents. La belle époque de la villégiature à Boucherville est terminée. On construira le tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine et les routes transcanadienne et 132. La ville va sans cesse sagrandir pour atteindre les 35000 habitants daujourdhui. ____________________ Réf. : Société dhistoire des Îles Percées. La belle époque de la villégiature à Boucherville, Boucherville, 1999. 94 pages. |