La voie maritime du Saint-Laurent et Saint-LambertPAR ROGER-E. BÉLANGER
L'avènement de la Voie maritime du Saint-Laurent ne fut pas seulement une affaire canadienne, ni même une affaire étasunienne, mais un événement continental. En effet, quand nous évaluons les conséquences de la construction de la Voie maritime sur Saint-Lambert, il ne faut pas perdre de vue ses effets sur des villes comme La Nouvelle-Orléans, Duluth, Milwaukee, Chicago ou Cleveland sans parler de toutes les autres municipalités le long du Saint-Laurent. Quand nous parlons de Saint-Lambert, nous ne nous intéressons ici à la construction que dune écluse et non de sept, nous nexaminons les modifications que dun seul pont et non des dix-huit qui subirent également des transformations. Aussi, pour situer lévénement dans une juste perspective, je souhaite que le bilan que je vous présente fasse ressortir limportance toute relative des événements lambertois. Ainsi, les amateurs dhistoire locale comme ceux qui sintéressent à lhistoire en général, pourront porter un jugement éclairé sur cet événement. Car laménagement de la Voie maritime eut des répercussions sur plusieurs municipalités comme, par exemple, celles de La Prairie, de Caughnawaga (Kahnawake), de Beau-harnois, de Cornwall, du Long-Sault, de Moulinette, de Cardinal ou encore dIroquois où quelques 525 habitations furent déménagées, et plus de 700 simplement démolies. La ville de St. Catharines, sur le canal Welland, eut également à subir des inconvénients considérables, de même que Welland, sans parler de plusieurs communautés américaines. Mais les conséquences de la construction de la Voie maritime furent-elles néfastes ou bénéfiques? Pour en juger, une multitude dévénements doivent être appréciés, comme, par exemple, les répercussions sur plus dun million et demi de personnes ; mais aussi, des aspects bénéfiques comme la création demplois et la construction de centrales électriques. Certaines municipalités comme Lachine, Melocheville, Soulanges, Coteau, Cornwall, Prescott, Kingston et Williamsburg eurent à subir, pendant toute la durée des travaux daménagement, de notables désagréments. En effet, non seulement de vastes espaces, de part et dautre de la frontière, furent-ils inondés qui souvent étaient des terres agricoles de choix, mais il y eut des pertes demplois et des déplacements de population. Par exemple, les Amérindiens de lîle de Cornwall furent sérieusement affectés, et 30 ans plus tard, les négociations se poursuivaient toujours. Par ailleurs, les routes qui serpentaient le long des rives ont dû être déplacées. La route de Cornwall à Kingston était devenue tellement sinueuse quon décida finalement de construire lautoroute 401. Léconomie des villes de Saint-Paul et de Minneapolis fut bouleversée par le fleuve Mississippi. Mais par la suite, plus de 40% du grain qui transitait par Saint-Paul et par Minneapolis via le Mississippi fut expédié à Duluth et à la tête des Grands Lacs. Une compagnie de chemin de fer construisit même une toute nouvelle voie ferrée, de Minneapolis à Duluth, pour y transporter tout le grain qui était acheminé auparavant à Minneapolis. Les ports bénéficièrent également des retombées économiques de la Voie maritime. Cleveland put ainsi doubler sa capacité dapprovisionnement en minerai de fer par cargos géants. À Hamilton, on dut agrandir des quais pour accommoder les cargos géants qui amèneraient le minerai de fer de la Côte-Nord. Sept-Îles accrût considérablement ses capacités portuaires car, dorénavant, le minerai de fer allait transiter par la Voie maritime au lieu dêtre acheminé le long de la côte est jusquà Philadelphie et New York. La Voie maritime eut donc un impact très bénéfique sur les ports intérieurs, alors que les autorités des ports océaniques redoutaient des effets non seulement négatifs, mais dévastateurs. Par ailleurs, les producteurs de blé de lOuest canadien et du Middle West américain, bénéficiant de tarifs de transport réduits, augmentèrent leurs surfaces de culture. De même, les aciéries, qui pouvaient maintenant tabler sur un approvisionnement accru de minerai de fer, augmentèrent leurs capacités de production. Ce simple survol nous permet destimer que les effets de la Voie maritime touchèrent près de 75 millions de personnes. De tout temps les Canadiens ont cherché à domestiquer les eaux du Saint-Laurent. Dès 1680, le père Dollier de Casson, qui était non seulement supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, mais également ingénieur et soldat, voulut faire creuser une tranchée de 18 pouces de profondeur sur un tiers de mille de longueur, de la rivière des Outaouais au lac Saint-Louis, pour faciliter la navigation des canots jusquà Lachine. De ces modestes débuts se sont enchaînés les événements qui ont finalement donné lieu, à Saint-Lambert, en 1959, à linauguration officielle de la Voie maritime du Saint-Laurent par Sa Majesté la Reine Elizabeth II et le président des États-Unis Dwight Eisenhower. Quel événement mémorable pour les Lambertois que le spectacle du yacht royal coupant le ruban qui barrait le canal. Siècle après siècle, on a assisté aux efforts pour rendre le majestueux Saint-Laurent navigable. En 1783, le général Haldimand, harcelé par les marchands montréa-lais, ordonna la construction de canaux de sept pieds de largeur par deux pieds et demi de profondeur pour contourner les rapides de Coteau-du-Lac, des Cèdres et ceux de la Roche-Fendue. Ce furent les tout premiers canaux à écluses en Amérique. En 1796, les députés de la Chambre dassemblée rejetèrent un projet de loi autorisant la construction du canal de Lachine. En 1805, les canaux creusés en 1783 furent agrandis pour accommoder les barges à fond plat que lon appelait «bateaux Durham». Cest en 1825 que le canal de Lachine fut complété après quatre ans de travaux. Dune longueur de huit milles et demi avec ses vingt pieds de largeur et un tirant deau de cinq pieds, le canal de Lachine comprenait sept écluses permettant aux bateaux et aux barges de franchir les 45 pieds de dénivellation du fleuve entre Montréal et le lac Saint-Louis. En 1848, des canaux dune profondeur de neuf pieds permettaient déviter les rapides au Long-Sault, à Cornwall et à Williamsburg. Bref, les travaux navaient de cesse et conduisaient insensiblement à lavènement de la Voie maritime. On creusa le canal de Lachine, en 1884, pour lui donner une profondeur de 14 pieds. En 1901, le canal de Soulanges, de 14 pieds de profondeur également, remplaça le canal de Beauharnois qui nen avait que 9. Dès lors, tous les canaux entre Montréal et le lac Ontario avaient la même profondeur de 14 pieds. On sattaqua ensuite à lobstacle le plus formidable à la navigation sur les Grands Lacs : les chutes du Niagara. Le premier canal Welland fut terminé en 1829. Deux navires franchirent alors les 40 écluses et les 300 pieds de dénivellation de lescarpement du Niagara. Après 1893, quand le canal du Sault Sainte-Marie relia les lacs Huron et Supérieur, le Canada et les États-Unis entreprirent conjointement des études de faisabilité dun profond chenal qui relierait les Grands Lacs à lAtlantique. Cétait en 1895 Il fallut 60 ans pour que ce projet voit le jour. Et cest le 17 novembre 1954 que se fit entendre la première explosion sur le Saint-Laurent et que Saint-Lambert entra dans une ère de bouleversements. À cette époque, Saint-Lambert avait librement accès à la rive et, entre Préville et la rue Notre-Dame, cette rive était magnifique. Un peu plus en aval, la berge saplanissait et, tous les ans, elle était inondée. En fait, certaines années, surtout en raison des embâcles qui se formaient en aval, les eaux montaient jusquà la rue Victoria et se rendaient parfois aussi loin que le boulevard Desaulniers. De la rue Notre-Dame jusquau chemin Tiffin, on trouvait des terrains directement sur la rive du fleuve et on pouvait y pêcher en canot. Cependant, un vieux résident me raconta quen été, la rive était couverte dherbes aquatiques, et les eaux stagnantes retenues par la boue dégageaient une odeur pestilentielle, comme un marécage. Entre le pont Victoria et la rue Notre-Dame, sur une bande de terre entre River-side Drive et la berge du fleuve, on trouvait un vieux garage construit pendant la guerre pour abriter les troupes affectées à la garde du pont. Les Chevaliers de Colomb utilisaient également la bâtisse qui avait abrité lhôtel Irving. On y trouvait de plus les hangars du club nautique. Tous ces bâtiments furent expropriés. Depuis la fin des travaux de construction de pont Jacques-Cartier, en 1934, le pont Victoria nétait plus le seul lien avec lîle de Montréal. Le péage sur ces deux ponts fut éliminé en 1962. Les tramways de la Montreal and Southern Counties auraient fort bien pu demeurer en service après louverture de la Voie maritime, mais les propriétaires souffraient trop de la compétition des autobus. Et lorsquon enleva les rails de centaines de rues de Saint-Lambert, on créa ainsi de nombreux boulevards. Bien sûr, il faut comprendre la situation des résidants de Saint-Lambert. Tout nétait pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et ce fut surtout la qualité de la vie qui en souffrit. Les fondateurs de la ville avaient souhaité que la ville ne devienne jamais industrielle ou, si des industries sy installaient, quelles devaient être propres, ne pas émettre de fumée ou causer toute autre forme de pollution et nentraîner quun minimum de circulation automobile. Dans le cas contraire, elles navaient quà sinstaller à Longueuil ou à Jacques-Cartier! Aussi Saint-Lambert sattira la réputation dune banlieue-dortoir de Montréal, mais ce nétait quapparence. Car si la ville évitait autant que possible la pollution, ses égouts ne sen déversaient pas moins dans le fleuve, parfois même à des endroits peu profonds. Cétait le cas non seulement à Saint-Lambert, mais aussi à Préville qui était alors une municipalité indépendante, à La Prairie et à Brossard. Et bien sûr, la Voie maritime élimina la plage ou piscine dans le fleuve ; mais celle-ci aurait certainement été inutilisable de nos jours. Quand
on entreprit la construction de barrages et le creusage de canaux, en
novembre 1954, ces travaux se firent dans les eaux du fleuve. Et même
si les journaux en avaient publié les plans, la plupart des gens
ne réalisaient pas vraiment ce qui allait en découler.
Évidemment, quand vous enlevez des millions de verges cubes de
terre dun endroit, vous ne pouvez tout simplement pas les faire
disparaître; aussi choisit-on les terrains marécageux à
lest de la rue Notre-Dame pour lentasser. Ceci permit la
création du très joli parc de la Voie maritime. Ce serait
encore plus beau sil ny avait pas lautoroute entre
le parc et le canal, mais il ne faut pas en blâmer les autorités
de la Voie maritime, car le tracé de la route avait été
décidé longtemps auparavant.
Il faut bien admettre la responsabilité de la Voie maritime dans la création des voies dapproche, à lextrême sud du pont Victoria. En effet, quand les dirigeants du Canadien National comprirent quil serait impossible aux trains et aux navires de passer en même temps, la décision de construire une voie de garage simposa delle-même. Et bien sûr, cette décision provoqua la colère. Déjà que le fait de changer une travée du pont Victoria avait entraîné de sérieux désagréments. Aussi, en 1959, quand le Canadien National commença les travaux pour transformer une seconde travée, ses dirigeants entreprirent de démontrer aux citoyens de Saint-Lambert que ces travaux étaient vitaux: cétait lun ou lautre, il fallait arrêter ou les trains ou les bateaux. Au plus fort des travaux de construction, la population de la Rive-Sud augmenta de 3 500 personnes, un apport quon ne peut considérer comme dommageable pour les communautés daccueil. Le bureau de direction de la région Est de la Voie maritime fut dabord situé sur lavenue Victoria, puis fut définitivement implanté près de lécluse. De 40 à 50 personnes y travaillaient ; il y avait aussi des bureaux le long de Riverside Drive, près du canal. En 1955, la Riverside Area Residents Association vit le jour. Jusquà ce moment, les travaux se déroulaient dans le fleuve et on ne voyait pas vraiment ce qui sy produisait. Ainsi, on construisait un batardeau, on en pompait leau, on procédait aux excavations à cet endroit précis avant de passer à un autre batardeau, et ainsi de suite De cette façon, le gros des travaux se déroulait pratiquement sous le niveau des eaux, invisible aux gens. Mais quand les travaux sattaquèrent à la terre ferme, les citoyens réalisèrent que cela allait les toucher de très près. Aussi certaines personnes de Riverside Drive formèrent une association pour se faire entendre des responsables. Mais trop souvent, les porte-paroles anticipaient sur les événements et sinquiétaient de léventuelle réglementation des sirènes de bateaux, par exemple; ou ils sinformaient de la possibilité de construire lécluse plus en amont, autrement dit à Préville ! Mais les responsables de la Voie maritime avaient déjà entendu pareilles récriminations à Corn-wall, à Morrisburg, à Cardinal et à bien dautres endroits La compagnie Montreal and Southern Counties Railway demanda au ministère des Transports la permission de mettre un terme à ses activités en raison de sérieuses difficultés dont la Voie maritime nétait en rien responsable. En 1958, on fit des représentations auprès du même ministère pour sobjecter à la construction dune autoroute à six voies. Encore une fois la Voie maritime nétait nullement impliquée dans ce dossier. En fait, lautoroute prévue aurait tout simplement longé Riverside Drive, comme à La Prairie, si les travaux de la Voie maritime navaient permis de consolider le sol pour éloigner la route jusquà son emplacement actuel. Une entente intervint entre les dirigeants de la Voie maritime et les autorités municipales de Saint-Lambert pour que le terreau accumulé à La Prairie soit transporté au parc de la Voie maritime et en recouvre le sol pour le rendre tel quon le voit maintenant. Finalement, en 1959, un bail fut signé qui louait à la Ville de Saint-Lambert, pour la somme symbolique de 1$ et pour une période de 40 ans, tout le terrain entre Riverside Drive et lautoroute. De plus, le conseil municipal adopta une résolution, lors de sa réunion du 8 août 1960, pour accepter la somme de 125 000 $ en guise de dédommagement pour les inconvénients soufferts en vertu de létablissement de la Voie maritime. Cette somme voulait compenser la perte de la plage et des facilités de navigation de plaisance, les dommages causés à Riverside Drive, de Victoria jusquaux limites nord-est de la municipalité. En conclusion, ce fut de cette façon que la ville de Saint-Lambert parvint à résoudre les problèmes créés par limplantation de la Voie maritime du Saint-Laurent. |