Jacques-Cartier, une ville de pionniers, 1947-1969PAR MICHEL PRATT
En prenant une marche dans les rues de Longueuil, certaines personnes ont pu remarquer cette enseigne évocatrice: «Cité de Jacques-Cartier Égout». Dégouts ou daqueduc, il ny en avait point en 1947 à Ville Jacques-Cartier. Pourtant, la population de cette municipalité était deux fois plus nombreuse et son territoire était beaucoup plus vaste que celui de sa voisine Longueuil. Mais de son histoire, celle des véritables bâtisseurs et pionniers, on n'a point parlé. Limage dune pauvreté générale et celle du grabuge en période électorale ont contribué pendant longtemps à laisser dans le tiroir, cette riche histoire. Pourtant, cest bien de Coteau-Rouge que Jacques Ferron parle dans Le salut de lIrlande, et bien de Longueuil-Annexe que sortent les meilleures pages de Pierre Vallières dans Nègres blancs dAmérique. Cest bien à Ville Jacques-Cartier, dans le domaine Bellerive, quest né le Parti rhinocéros, que sest ouverte la première polyvalente du Québec, Gérard-Filion, de même que le premier cégep, Édouard-Montpetit. De grandes compagnies, comme la Weston et la Pratt & Whitney, y siégeaient. On ne peut oublier que le chanteur Claude Dubois, après avoir mangé ses sandwiches à la moutarde, sur la rue Panet, à Montréal, est venu sy établir; que plusieurs idées du Front de Libération du Québec y ont été mises sur papier, marquant ainsi, que lon soit daccord ou pas sur le fond, lhistoire du Québec. Nous nous concentrerons sur les débuts de lhistoire de cette ville qui, en se fusionnant en 1969 avec Longueuil, fit de cette dernière la quatrième ville en importance démographique au Québec. «Impossible de comprendre le développement ultérieur de larbre sans observer dabord la semence jetée en terre et ses premiers bourgeonnements.» René Rémond La paroisse de Saint-Antoine de Longueuil
de Saint-Hubert à Longueuil, et que les travailleurs utilisaient
pour se rendre à la Fairchild Aircraft face à lactuelle
route 132. Mais la paroisse était surtout constituée de
vastes champs et marais traversés par le chemin Coteau-Rouge
qui constituait la «Main Street». Ça et là
fusaient de nombreuses pancartes annonçant «Lots à
vendre», «Terrains à vendre» ou «Maisons
à vendre». Pierre Lecault raconte son installation à
Ville Jacques-Cartier:
« je suis venu fonder un foyer au cours de la guerre, lequel fut construit après les heures à la Fairchild Aircraft Arrivés en plein champ, devant transporter le bois sur les épaules, dû au manque de rues ou tracés, nous devions, après le travail, marcher de Montréal-Sud (coin Sainte-Hélène et Victoria) alors que nous navions que le service dautobus Longueuil et celui de la Montreal Southern Donc marche dun mille tous les soirs après le travail industriel pour le travail particulier, abandon vers 11 heures ou minuit, selon le cas, et marche dun mille pour reprendre lautobus de la ville et enfin le tramway pour arriver à la maison vers 1 heure 30 à 2heures puis coucher pour se relever à 5 heures, car il ne fallait pas manquer les points de contacts pour arriver à temps à louvrage Lhiver, les bancs de neige et les rafales à champs découverts apportèrent plusieurs retards au travail et rendirent, par les marches forcées, les journées exténuantes, nous forçant, en plusieurs occasions, à retarder nos propres travaux de construction.»
il en était de même pour les fils dagriculteurs qui
ne pouvaient se faire à lidée de ne pas être
propriétaires. La paroisse de Saint-Antoine de Longueuil semblait
offrir cette chance; le «rêve québécois»
pouvait devenir réalité au-delà de la frontière
insulaire de Montréal. Ils furent donc nombreux à aller
construire leur maisonnette, avec le bois de vieux wagons de chemins
de fer, dans des champs dépourvus dégout, daqueduc,
sans la moindre surveillance policière.
Plusieurs maisons ne reposaient même pas sur des fondations et
lorsque les premiers tuyaux reliés aux égouts ou au système
daqueduc furent installés, il fallut régulièrement
les dégeler, parfois à la chandelle, risquant ainsi de
mettre le feu au plancher. À lextérieur, les gens
devaient se construire, de façon très artisanale, une
passerelle pour passer par-dessus les fossés, remplis deau
stagnante et nauséabonde, à lautomne et au printemps,
mais qui constituaient, lété venu, dexcellentes
cachettes pour les enfants. Ces maisons étaient construites un
peu partout sur le terrain, puisquil ny avait aucun règlement
de zonage à cet égard.
« il y a peu à dire sinon quils furent utiles aussi longtemps que pour police nous neûmes que deux capitaines et trois sergents. Dès que la Sûreté municipale se fit plus nombreuse, les chiens perdirent quelque peu leur fonction officielle dont quelques-uns dailleurs, par les jours dété, quand on oubliait de leur donner à boire, abusaient. De plus, ils étaient devenus trop nombreux. Le surplus, comme il arrive après tous les licenciements de gendarmes, forma des vagabonds, des bandits et même des loups Les chiens moins hardis formaient des meutes et je me souviens dune pauvre vieille fille, toute pâmée, un peu mordue, que le ciel avait mal inspirée en lui faisant prendre un raccourci dans les champs pour aller faire ses dévotions chez les Franciscains. La municipalité dut engager un chasseur, nommé Dupuis, quelle payait à la pièce, tant pour deux oreilles. Il réussit à en tuer trois mille en une année, mais peut-être parvint-il à ce chiffre en braconnant un peu ».
courage
de visiter les malades pour la modique somme de 50 cents».
Il faudrait souligner aussi la présence des médecins Philippe
Riopelle, Roger Lamarre et Lucien Mercier. Le spectacle était
impressionnant lorsquon traversait le pont Jacques-Cartier, empruntait
les très rares rues asphaltées, bornées de chaque
côté par des fossés remplis deau stagnante,
et apercevait un dépotoir à ciel ouvert. Cette page, signée
Pierre Vallières, dans Nègres blancs dAmérique,
constitue un moment fort qui semble déborder dans limaginaire:
«Lautobus se remplit peu à peu de voyageurs et sengagea sur le pont. Jouvris mes yeux bien grands pour contempler le fleuve, les bateaux, lîle Sainte-Hélène. Puis lautobus atteignit lautre rive. Mon père et moi nétions jamais allés de ce côté du fleuve. Nous étions complètement dépaysés. Lautobus continua tout droit sur la rue Sainte-Hélène, puis vira à gauche sur le chemin Coteau-Rouge. Ce chemin était une vraie route de campagne. Étroit, zigzaguant, cahoteux il traversait dimmenses champs où apparaissaient, ici et là, quelques cabanes de bois ou de tôle. Pendant une assez longue distance, nous naperçûmes que des champs déserts. Puis nous vîmes une ferme, avec une basse-cour et quelques vaches au bord du chemin. Enfin, lautobus sengagea dans une espèce de village et un gros nuage de poussière qui avait un goût de terre sèche, de pierre émiettée, de sécheresse, nous pénétra par le nez, les oreilles, les yeux et la bouche. Le conducteur, se retournant vers mon père, cria:On arrive! Lautobus vira à gauche et sengagea sur la rue Briggs. Le nuage de poussière cachait les maisons et faisait disparaître la rue derrière nous à mesure que nous avancions. Saint-Thomas! Nous nous levâmes. Lautobus sarrêta, le conducteur nous souhaita bonne chance, comme un ami vous serre la main et vous encourage, alors quil trouve insensée laventure que vous vous apprêtez à vivre. Nous descendîmes de lautobus, maladroitement; nous étions nerveux comme des voyageurs qui pénètrent dans un pays incertain. Était-ce possible que la liberté se trouvât dans ce petit village aux rues de terre, aux petites maisons délabrées et dispersées, se trouvât dans ce coin perdu, rempli de poussière et denfants sales?» Ce faubourg allait grandir dans la plus belle anarchie. DAbitibi, de Saint-Henri, on venait construire son paradis, oubliant les odeurs nauséabondes, la poussière et lagent immobilier qui se frottait les mains et se remplissait les poches. La moitié de la population venait dun grand centre urbain, lautre du milieu rural. Jusquau 27 août 1951, la livraison du courrier était très lente; il fallait dailleurs aller le chercher au bureau de poste. Des téléphones, il y en avait peu. Cétait un grand luxe. Mais comment se passer deau? Le feu pouvait ravager non seulement les petites maisons de la municipalité, mais aussi les récoltes des cultivateurs. Les assurances, dans ces circonstances, étaient difficiles à obtenir. Certains se construisaient des puits, mais plusieurs nen disposaient même pas. Il fallait compter sur lentraide. Une famille pouvait fournir de leau à quatre ou cinq autres. Il y avait aussi le marchand deau, comme M. Péladeau qui passait régulièrement avec son camion citerne et qui chargeait 5 ¢ pour une chaudière. Il remplissait dailleurs simplement son camion à la station «Impérial» de Willie Archambault, à Longueuil, sur le chemin de Chambly. Certaines personnes ramassaient donc de leau de pluie pour faire leur lavage. Dautres fabriquaient même leur propre savon. La glace était tout aussi essentielle car on ne disposait pas de réfrigérateur au gaz ou électrique (plusieurs se plaignaient dailleurs de la faiblesse du courant électrique). La livraison se faisait de façon un peu plus rustique, une charrue étant tirée par le cheval de monsieur Alarie. On pouvait faire lépicerie chez lépicier du coin qui, invoquant des comptes impayés, semblait vendre bien cher. Il fallait transporter sa commande, bien souvent à pied, car tous navaient pas lautomobile. Il semblait y avoir beaucoup de petites épiceries mais, dans les faits, elles disposaient dun certain monopole dans leur quartier, compte tenu des contraintes évoquées. Certains marchands, comme Veronneau, de Longueuil, passaient prendre, une fois par semaine, les commandes à la maison et faisaient la livraison. Cétait, bien sûr, avant larrivée des grandes chaînes alimentaires comme A&P. Les laitiers, comme M. Bouthillier de Longueuil ou Gagnon de Saint-Hubert, qui desservaient le territoire, sapprovisionnaient à la laiterie Victoria, de la rue Bute, à Saint-Lambert, ou simplement à la laiterie St-Alexandre, à Longueuil.
Le transport, que Vallières vient de nous faire revivre, plusieurs
le reconnaîtront en se souvenant des mémorables voyages
de Laval Transport, dont le garage était situé au 1850,
Sainte-Hélène, au coin de Curé-Poirier. Mais certaines
personnes se souviennent encore des voyages dans la charette à
foin, ou lhiver, dans le «berlot», de Julienne Desmarteau
qui chargeait 25 cents pour parcourir la rue Sainte-Hélène
sur toute sa longueur. Il ny avait, au milieu des années
40, quun seul autobus pour faire la navette aller-retour pour
Montréal, puis avec laugmentation de la population, le
service prit de lexpansion.
Le
transport nétait pas plus facile du côté du
chemin de Chambly. Les autobus Fortin y étaient tout aussi vétustes.
Le rituel était aussi le même: «sac à Tousignant»
pour cacher ses bottes, longs périples...«Le Bec Fin»,
au coin de Columbia (Nobert) et du chemin de Chambly, constituait le
point de rencontre pour les gens qui restaient dans le secteur de Saint-Vincent-de-Paul.
Les travailleurs utilisaient ces autobus qui traversaient le chemin
de Chambly de Saint-Hubert au terminus Fortin, en face du Collège
de Longueuil, pour aller travailler à la Fairchild Aircraft.
Lhiver, le système de chauffage de lautobus, quon
appelait la «Grosse Bertha», était pour le moins
rustique : deux tuyaux déchappement passaient simplement
à lintérieur de lautobus! Ce sont cependant
des autobus de Chambly Transport, dans les années 60, dont les
plus jeunes se souviendront sûrement le plus.
Il ny avait que très peu dautomobiles et même les bicyclettes nétaient pas monnaie courante. Les jeunes, très débrouillards, allaient en louer à 25 ¢ lheure dans un magasin du chemin de Chambly. Nombreux, ils narrêtaient jamais de parler au propriétaire dans lespoir que lun deux, moins fortuné que les autres, puisse «emprunter»une bicyclette et que rien ny paraisse. Le dimanche, pour aller à la messe, il fallait compter sur lamabilité de certains paroissiens qui faisaient monter quelques personnes dans leur auto ou camionnette. Par exemple, avant la construction de léglise Saint-Charles-Borromée, en 1942, les personnes qui résidaient sur le chemin de Chambly, aussi loin que le secteur de la Place Désormeaux, devaient aller, avec leur famille, à léglise Saint-Antoine ou, sil y avait de la place, à lécole Saint-Charles. À Saint-Jean-Vianney, les gens qui restaient sur les 5e (Champlain) et 6e (Maisonneuve) rues, devaient traverser, à pied, péniblement, les champs de neige pour aller à léglise de la paroisse. La région narrêtait pas de prendre de lexpansion et la frontière de la campagne était constamment refoulée. Jacques Ferron écrit dans La charrette : «Il y a beaucoup de pauvres gens et de petites maisons de lautre côté du pont. Ils augmentent chaque année. Les petites maisons sajoutent les unes aux autres et au bout de laddition, il y en a toujours plus quon pensait. Ce nest pas fini, ça continuerait ainsi toutes ces petites maisons déferlant vers la campagne qui fuit toujours plus loin. Un jour viendra quon ne pourra plus la rejoindre».
Mais, ces pionniers de la première heure étaient des gens fiers. Cétait, par ailleurs, une époque où les enfants jouaient dans la rue, y laissaient leurs jouets pour lheure du dîner sans se soucier quils soient déplacés ou, à fortiori, volés. Ces gens avaient réussi. Au début des années 50, plus de 90% de la population était propriétaire, francophone et évidemment catholique. Mais la route était parsemée dembûches. Il leur fallait bientôt faire face, comme dans toute société, aux nouvelles élites. Celles du clergé, de la bourgeoisie locale, mais aussi de la petite pègre. Larrivée dun curé, cétait le synonyme dune nouvelle taxe, la dîme. La transformation de la paroisse de Saint-Antoine de Longueuil en Ville constituait aussi une augmentation irrévocable des taxes pour accroître les services. Mais les gens étaient consentants; il fallait améliorer la qualité de vie, il fallait sorganiser. La structure paroissiale rendit beaucoup de services, malgré les nombreuses sollicitations et lobligation indéniable de reconnaître, sans la contester, la parole des dirigeants cléricaux. Le clergé possédait une influence qui allait bien au-delà de la foi. Non seulement contrôlait-il lenseignement, les services sociaux, mais il était sollicité pour les événements en apparence les plus anodins, comme la bénédiction dun nouveau commerce ou même de la plus récente automobile de la police. Sur le plan politique, la paroisse de Saint-Antoine de Longueuil était représentée par M. Goyette, un agriculteur qui possédait une ferme sur le chemin de Chambly et qui était à limage, jusque-là, dune bonne partie de ses citoyens. Mais la région se prolétarisa rapidement et il devint évident que le règne de ce type de représentant tirait à sa fin. Tout était à faire: aqueduc, égouts, nouvelles écoles, nouvelles églises, hôtel de ville, sans oublier le parachèvement des rues. Le commerce était livré à la loi de la libre concurrence, mais il fallait légiférer sur les heures dou-verture et les normes de construction. La paroisse de Saint-Antoine de Longueuil devint donc Jacques-Cartier. Pas par hasard. Jacques Cartier était considéré comme un bâtisseur. De plus, le pont principal reliant Montréal et la Rive-Sud portait ce nom. La nouvelle ville ferait certes honneur à ce pionnier. Ville Jacques-Cartier, comme on la désignait le plus souvent, allait devenir méconnaissable en très peu de temps. Elle représentait le symbole des agglomérations urbaines de la classe ouvrière, en banlieue. Cest ici que sest développé un véritable nationalisme municipal, engendré par la nécessaire entraide et la conviction de construire, tous ensemble, un monde nouveau. |