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R-100 à Saint-HubertPAR JEAN-YVES DUBOIS
Dès larrivée du R-100 en terre canadienne, lenthousiasme des gens frôlait lhystérie. «Après les inquiétudes de lattente et le fébrile intérêt suscité par les manuvres pour amarrer le R-100, un calme et une inactivité complète régnaient à laérodrome aujourdhui», notait La Presse. «Seul le flot sans cesse croissant des visiteurs mettait un peu danimation sur le vaste terrain. Le comité de réception aussi est au repos et ses activités ne reprendront que demain». À Montréal, des pancartes de bienvenue pavoisaient vitrines et palissades de la ville. La façade de lédifice de vingt-trois étages de la Sun Life, encore en construction, arborait une gigantesque banderole: WELCOME R-100 TO CANADA.
Sitôt le dirigeable amarré, N.-S. Norway, lun des constructeurs du prototype R-100, sinquiétait de létat de la toile. Il songeait à la réparer le mieux possible dans le meilleur délai. George-S. Barrows, de la Canadian Vickers Limited, rassurait Norway et lui promettait un matériel adéquat. Le contre-amiral Moffet, lui, offrait de conduire le dirigeable à Lake-hurst, N.-J. Norway trouvait le déplacement et le raccommodage trop onéreux. Dailleurs, il préférait que ce premier voyage du R-100 soit entièrement canadien. La Vickers organisa donc une équipe qui, travaillant sur trois horaires successifs, procéderait au rivetage des bandes du solide matériel et à la pose du précieux revêtement sur la dérive arrière du géant des airs. Le groupe se mit immédiatement à luvre. Les conférences se multipliaient. Les envolées littéraires ou idéologiques fusaient. Le samedi après-midi, les autorités municipales et gouvernementales offraient une réception officielle aux officiers et aux membres de léquipage du R-100, au grand hangar central de laérodrome. À cette occasion, le colonel Ralston, ex-ministre de la Défense nationale, en dépit des circonstances, insistait surtout sur lévolution de laviation canadienne. Après avoir résumé les étapes parcourues depuis la Conférence impériale de 1926 jusquà lamarrage du R-100, il lançait avec orgueil: «Le Jour nest pas loin où Saint-Hubert deviendra une plaque tournante pour le trafic aérien». M. Camilien Houde, maire de Mont-réal et récemment élu membre du Parlement provincial, avec sa verve et son originalité habituelles, soulignait, au passage, que son «envolée politique de Montréal à Québec fut aussi tourmentée par une tempête de neige que le fut, par une bourrasque de vent, la dernière étape du voyage scientifique du dirigeable géant. Ce nouveau moyen de transport, ajoutait-il, créera des liens qui rapprocheront deux importantes puissances de la grande communauté des nations dans lesquelles la Grande-Bretagne est le centre naturel et le Canada, une branche importante». M. Alfred Duranleau, député de Verchères-Chambly à Ottawa depuis quelques jours seulement, dans une harangue fort imagée, colligeait maintes comparaisons entre la politique et laviation. Il terminait son allocution de bienvenue «en souhaitant saluer la venue dun dirigeable britannique toutes les semaines à Saint-Hubert». M. R.-B.-B. Colmore, directeur de la Airship Development, après avoir remercié du chaleureux accueil quon lui accordait, rappelait à lassistance: «Il reste beaucoup à faire. Il faudra agrandir les dirigeables pour quils puissent servir au commerce. Les R-100 et R-101 ne sont pas des aéronefs commerciaux, mais simplement des dirigeables servant à titre dexpérience». Il lut ensuite une lettre du Premier ministre dAngleterre au Premier ministre canadien dans laquelle le chef du gouvernement britannique remerciait le Canada et ses dirigeants pour leur coopération au programme et, spécialement, pour lérection du mât damarrage. Sir Dennistoun Burney, à son tour, affirmait que ce projet serait «un nouveau lien damitié entre lAngleterre et le Dominion du Canada. Nous espérons, dans un avenir prochain», ajoutait-il, «que nous verrons des dirigeables volant dans toutes les parties de lEmpire à des taux à la portée de toutes les bourses». Le major Scott, enfin, notait: «La science de piloter un dirigeable est encore à létat embryonnaire et lexpérience acquise au cours de cette envolée est dune importance incalculable. La T.S.F. nous a rendu des services innombrables en nous tenant au courant des conditions atmosphériques. La toile, taillée par la Canadian Vickers, est en voie dêtre ajustée, un travail accompli en un temps record et avec un soin tout particulier.» De tels élans permettaient à certains journaux locaux de relever linfluence de lAngleterre sur le Canada et de souligner à quel point la Mère-Patrie dalors attendait de laide monétaire de notre pays pour continuer lamélioration de ce moyen de transport. Du centre-ville, un train spécial du CNR partait de la station Guy en direction de Saint-Hubert et ce, à toutes les quinze minutes. De nombreuses automobiles se rendaient aussi directement à la banlieue, de sorte quon pouvait évaluer, au cours de la journée ensoleillée du samedi, près de 150 000 personnes qui se dirigeaient vers laéroport par train et environ 30 000 automobilistes qui sy rendaient par leur propre moyen. Là, le Royal Canadian Dragoons, un groupe de la milice, maintenait les gens à quelque 50 pi. (15 m) des quatre poids mobiles dune tonne chacun. Ces lourdes charges, reliées à larrière du dirigeable, avaient pour but de ralentir les mouvements de lappareil lorsque les vents linfluençaient ou changeaient de direction. On lit même dans un journal que «la police montée se promène sur la selle-arrière des agents de liaison chargés dassurer les différents services, au lieu de chevaucher sur leur pur sang, comme dhabitude». De nombreuses personnalités sy sont rendues le samedi. «Lors de la visite du dirigeable, pour éviter certains dangers dignition par suite de la présence de certains acides et de certains gaz, toutes les personnes qui étaient admises à lintérieur, devaient, au pied du mât dancrage, se débarrasser de leurs chaussures ordinaires et revêtir des souliers spéciaux, à semelles de caoutchouc. Le recoin destiné à cette singulière opération avait laspect dun magasin de souliers où tout le matériel était jeté pêle-mêle». Toute étincelle, si petite fut-elle, au voisinage de lhydrogène, eût été catastrophique. Par mesure de sécurité, on ny admettait quune dizaine de personnes à la fois. Pour pénétrer à bord, rappelons que les visiteurs, après les quelques marches de bois, devaient sauter un espace libre de deux pieds (0,6 m) entre la plate-forme et la porte dentrée du ballon. Le maire Camilien Houde, court de taille, hésitait à sauter ce vide, alléguant ses «trop petites pattes» Amusés, deux gardes sempressèrent gaiement de laider Près de 3 000 notables auraient visité ce majestueux hôtel volant pendant son séjour en terre canadienne. Les jours qui suivirent, Sir Dennis-toun Burney, celui qui avait rêvé et poussé la réalisation du super-dirigeable, multipliait rencontres et conférences au cours desquelles il vantait son moyen de locomotion. Il insistait sur la nécessité dun développement rapide du plus léger que lair pour courrier et passagers. Il poussa sa crédulité jusquà demander la formation dun comité pour concrétiser une entière coopération canadienne pour que le projet soit sûr et financièrement soutenu par le gouvernement. Le lundi, 4 août, les journaux notent que les réparations à laileron vont bon train et que des hommes déquipage, montés sur des échafaudages, pouvaient y travailler en toute sécurité. On nétait pas encore décidé, à ce moment, quant aux envolées promises en terre canadienne. On avait fixé des phares au sol, permettant dilluminer le R-100 le soir et la nuit: un spectacle féerique. Le soir, les entrées au champ daviation demeuraient fermées et gardées par des sentinelles. Ce même lundi, un entrefilet de La Presse notait que «la rumeur voulant que plus de 200 femmes aient visité le R-100, au cours de la journée de dimanche, a été démentie par M. W.-A. Lawrence, agent de liaison de La Presse. Ladmission à bord de toute personne de sexe féminin était dail-leurs strictement interdite». À Montréal, à lheure de midi, le Canadian Club recevait les officiers du R-100, à lhôtel Windsor. «Les trois envolées du R-100 au Canada sont abandonnées», telle est la une de La Presse, mardi, le 5 août. Le dirigeable devait survoler Ottawa, Toronto, une partie des Cantons de lEst et Québec. On sent fortement que lattention est portée entièrement sur la réparation de la toile. Lenvolée, effectuée avant de repartir, naurait pour but que déprouver la performance et la sûreté du dirigeable à la suite de la réparation. Le journal La Presse décrit ainsi comment on a réparé la déchirure: «On a appliqué deux pièces de dimensions égales espacées lune de lautre de quelques pieds dans le sens vertical et cousues à lenveloppe, par les deux bouts. Ces pièces sont aussi espacées dans le sens vertical du reste de lenveloppe qui les entoure. Il reste donc encore trois interstices verticales, lune au centre des deux pièces, les séparant et une de chaque côté, les séparant de lenveloppe. Sur ces trous, on appliquera des bandes de la même toile que les bandes de lenveloppe, et la blessure aura disparu ainsi complètement. Si le temps reste au beau, léquipage aura terminé le peinturage de la pièce de toile cousue à laileron blessé du rigide, vers la fin de laprès-midi». Le même jour, un petit encadré au centre du même journal rapporte ce petit fait cocasse. M. Franck McWade, aviseur technique à lamirauté britannique et passager du R-100, répondait à une question relative aux parachutes: «Nous avons tous des parachutes, mais nous les avons laissés de lautre côté de locéan Atlantique; lintérieur du dirigeable étant un tel labyrinthe de fils et raccordements quil serait impossible den sortir rapidement. De plus, pourquoi avoir un parachute lorsque rien de néfaste ne peut arriver?» En ce mercredi, 6 août, la foule se fait un peu moins dense à laéroport. Les autos peuvent maintenant circuler dans les deux sens sur le chemin de la Savane. Ce nétait pas possible depuis vendredi dernier La presse rapporte que M. J. Desba-rats, sous-ministre de la Défense nationale, annonce officiellement que le R-100 neffectuera quun seul voyage et survolera Ottawa et Toronto. Cette envolée se fera au cours de la semaine suivante. On y apprend même que Lady Perley et Mlle Mildred Bennett, sur de lhonorable R.-B. Bennett, avaient franchi la passerelle qui donne accès au dirigeable! Elles étaient ravies de navoir pas eu de vertige. Ce même mercredi, 6 août, le major Scott et le capitaine Booth étaient invités à Toronto. Au cours de ses entretiens, Scott démontra que la traversée avait été véritablement un voyage de luxe, expliqua que le sigle «R-100» ne signifiait pas que lappareil était le centième du genre, mais bien le prototype dune nouvelle série que lAngleterre se promettait de construire. Il leur annonça que le dirigeable se proposait de survoler la Ville-Reine, une fois les réparations terminées. Les arguments jaillissaient pour promouvoir la continuation du projet, se rendant jusquà demander laide canadienne au développement de ce moyen de transport qui pourrait peut-être un jour relier hebdomadairement entre eux les différents Dominions. Il noublia surtout pas de remercier le Canada pour toute laide généreuse reçue jusquà ce jour. Le lendemain, cétait Burney qui surgissait dans le paysage, à Toronto. Son but était clairement de quémander largent nécessaire pour réaliser pleinement son rêve. Pour mousser ses arguments, il informait le Toronto Star quil avait reçu un appel de New-York, la nuit précédente : un notable lui offrait 100 000 $ pour un voyage à New York, aller et retour. Une autre personnalité importante lui aurait aussi offert 200 000 $ pour que la merveille aérienne survole la métropole américaine, à condition que la visite coïncide avec la première du film «Hells Angels» montrant des exploits de laviation au cours de la première Guerre mondiale. Lassistance demeurait ébahie; mais certains journaux ne manquèrent pas loccasion dy découvrir des motifs à saveur politico-monétaire Pendant ce temps, en ce 8 août, la ville de Montréal fêtait, lors dun banquet civique à lhôtel Windsor, les officiers et les membres de léquipage du R-100. «LUnion Jack, le drapeau de la France républicaine et le pavillon colonial canadien créaient une atmosphère de bonne entente». «M. Booth provoquait un vrai délire et M. Colmore était la cible dun feu roulant de félicitations». «Brefs furent les discours dans les deux langues. Toutefois, il y eut détonnantes surprises : des discours en langue française par des officiers du R-100!»
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