Histoire des trois pays de CharlevoixPAR JEAN-YVES DUBOIS
Selon linspiration poétique de Mgr Félix-Antoine Savard, la région de Charlevoix se compose de trois milieux naturels distincts: le fleuve, la terre et la forêt. Ces trois pays de Charlevoix ne sont pas quune référence géographique, car ils permettent en quelque sorte de mieux saisir la mentalité et lhistoire fort originales des gens de la région. Terre de contrastes, dotée de paysages dune grande beauté qui ont été sculptés en grande partie à la suite du passage dune météorite venue se briser dans le secteur il y a plusieurs milliers dannées, la région de Charlevoix demeure un site unique du Québec dont les caractéristiques ne manquent pas de fasciner lobservateur le moindrement attentif. Le fleuveSillonnée par les pêcheurs basques du XVe siècle, territoire de chasse et de pêche pour les peuples autochtones, la région de Charlevoix est lun des plus vieux sites de peuplement du Québec. Dabord, les missionnaires jésuites parcourent le territoire, ainsi que les premiers explorateurs français qui sarrêtent sur ses côtes. Lon doit à Jacques Cartier et à Samuel de Champlain le mérite davoir baptisé dès les XVIe et XVIle siècle plusieurs lieux dont les noms sont toujours en vigueur: lIsle-aux-Coudres, La Malbaie, Rivière-du-Gouffre, Cap-à-lAigle, Cap-aux-Oies, Baie-des-Rochers. Cependant, situé à lextrémité est du Domaine du Roi, Charlevoix demeure longtemps un comptoir de fourrures où coureurs des bois et Amérindiens venaient commercer autour de Tadoussac à la Pointe-aux-Alouettes en particulier.
Vues du fleuve, les montagnes escarpées de Charlevoix ninspirent pas de prime abord un très grand intérêt en vue dun peuplement éventuel. En 1664, le gouverneur Pierre Boucher de Trois-Rivières note lors de son passage en bateau, que la région lui apparaît peu habitable sauf peut-être la Baie-Saint-Paul et lÎle-aux-Coudres «qui paraît fort belle quand on y passe». Cependant, il faudra lintervention inopinée dun gigantesque tremblement de terre en 1663 pour inciter lintendant Jean Talon à développer davantage la région. Les récits des pères Jésuites rapportent alors les effets prodigieux de ce cataclysme dans la région et tout indique quun important gisement de fer pourrait être découvert aux alentours de la Baie-Saint-Paul. Cette mine ne sera jamais mise en exploitation, mais les études faites firent miroiter à Jean Talon une autre richesse à utiliser éventuellement et qui simposait en abondance presque infinie dans le secteur, soit celle de la forêt. Les premiers habitants de Charlevoix sétablissent à Petite-Rivière-Saint-François vers 1675. Ils viennent dabord pour exploiter la forêt et assurent leur subsistance par la culture du sol. Le principal obstacle au développement de ce peuplement demeure les difficultés de communication. En effet, le fleuve constitue presque la seule voie praticable tout au cours de lannée et elle devient nettement inutilisable durant les longs mois dhiver. Cette dure réalité façonne la mentalité des gens de Charlevoix et forme par la force des choses des générations de marins aventureux. La vie maritime est marquante dans les paroisses riveraines de Charlevoix : Petite-Rivière-Saint-François, Saint-Joseph-de-la-Rive, Saint-Irénée, La Malbaie et Cap-à-lAigle, Pointe-au-Pic, Saint-Fidèle, Saint-Siméon, Baie-Sainte-Catherine et bien sûr lÎle-aux-Coudres. Dans ces villages longtemps isolés, la navigation sur le fleuve permet la communication avec lextérieur. Elle assure ainsi lapprovisionnement en biens matériels nécessaires à la vie et la possibilité de commercer avec les centres urbains. Les goélettes à voile puis à moteur simposent comme le moyen de transport le plus courant sur le fleuve. Ces goélettes, aujourdhui presque totalement disparues, ont longtemps fait la fierté des gens de Charlevoix et constituent sous plusieurs aspects un produit des efforts et de limagination des constructeurs de bateaux de la région. En effet, les gens de Charlevoix se sont habilités, au fil des ans, à la réalisation de ces goélettes. Presque tous les villages côtiers de la région avaient leurs chantiers de construction. Cette grande oeuvre navale débutait généralement à la fin de lautomne et se poursuivait inlassablement durant la saison hivernale. Au printemps, de solides goélettes étaient lancées à la mer lors dune cérémonie rituelle de bénédiction à laquelle présidait le curé et qui réunissait invariablement toute la paroisse. Mais, malgré tout le pittoresque de cette tradition navale, la région de Charlevoix demeura très isolée jusque vers 1850 particulièrement. À partir de ce moment, des estivants se rendirent en grand nombre dans la région à bord dimposants bateaux de croisière à vapeur. Ces bateaux furent opérés par la Richelieu Co. et plus tard par la Canada Steamships Line. Leur existence assura à la région une réputation enviable comme site de villégiature et de tourisme. Ces bateaux blancs, comme les surnommèrent les gens de la région, ont navigué durant plus de 100 ans sur les bords de Charlevoix à chaque été. Cétait au temps de la belle époque des croisières qui se rendaient vers le Saguenay et où des touristes huppés pouvaient sarrêter pour séjourner dans des hôtels de grande classe comme le Manoir Richelieu et lHôtel Tadoussac et goûter ainsi à loisir les splendeurs du paysage charlevoisien. Malheureusement, ces bateaux de croisière disparurent en 1965, ne laissant que des souvenirs et beaucoup de nostalgie. La vie maritime a malheureusement connu une longue agonie dans Charlevoix. Tranquillement, à mesure que les routes terrestres devenaient plus accessibles, le transport maritime perdit de son importance. De même, les belles goélettes de Charlevoix ne résistèrent pas à la concurrence de navires plus modernes et leur importance dans le commerce décrût considérablement. Jadis cruciale, la relation avec la mer nest plus de nos jours quobjet de loisirs sous la forme dune navigation de plaisance symbolisée par lexistence de nombreuses marinas sur le territoire. Peut-être doit-on constater que les Char-levoisiens comme sans doute lensemble des Québécois ont quelque peu tourné le dos au fleuve avec le temps. Il y eut aussi un peu de pêche commerciale dans la région. Toutefois, si les fabuleuses pêches aux marsouins réalisées par les gens de lÎle-aux-Coudres sont bien connues des Québécois par les films du cinéaste Pierre Perreault, il nest pas possible de considérer cette activité comme importante dans la région. Certaines pêches à la morue sont notées à loccasion, de La Malbaie jusque vers la Baie-Sainte-Catherine. Létonnant petit capelan roule bien au printemps, sur les côtes de plusieurs villages et notamment à Saint-Irénée; on pêche languille à Petite-Rivière-Saint-François depuis lorigine du village et léperlan sur les quais de presque toutes les paroisses de la région. Pourtant, ces activités ne procurent jamais aux Charle-voisiens quun apport occasionnel à la subsistance alimentaire des familles nombreuses du temps. Il simpose cependant de cette époque un héritage encore bien présent. Plus fort que le témoignage attristant des goélettes mortes sur la rive, il demeure invariablement dans la mémoire des Charle-voisiens dhier le souvenir de voyages aventureux et une relation presque affective avec ce fleuve qui représente encore à leurs yeux une volonté de liberté irrésistible, en dépit de toutes ses contraintes et ses rigueurs. La terre
La région de Baie-Saint-Paul se peuple dabord au XVIIIe siècle. Elle fait alors partie de la seigneurie de Beaupré dont les Messieurs du Séminaire de Québec sont les propriétaires. Le premier colon sappelle Claude Bouchard et il est bientôt suivi de Noël Simard et de Pierre Tremblay. Déjà les principales familles de Charlevoix sinstallent et rapidement, de 1675 (date de larrivée de Claude Bou-chard) jusque vers 1740, la région de Baie-Saint-Paul voit son potentiel territorial presque totalement exploité. Du côté de La Malbaie, loccupation du sol est moins rapide. Ainsi, il faudra attendre la conquête anglaise pour y voir un certain développement. En effet, même si le père Coquart (Jésuite) considère La Malbaie comme lune des plus belles fermes agricoles du Canada, il faut attendre la venue des seigneurs John Nairne et Malcolm Fraser pour que ce secteur connaisse un développement agricole plus accentué. Ces deux personnages dorigine écossaise se voient attribués ces terres par James Murray en 1763 et ils décident de se séparer le territoire. Nairne reçoit la partie ouest qui comprend La Malbaie et ses environs; Fraser, quant à lui, devient propriétaire, du secteur est allant du Cap-à-lAigle jusquà Saint-Siméon. Les seigneurs écossais encouragent le peuplement et la région connaît un accroissement rapide, passant daucun habitant après la conquête à plus de 3 000 vers 1830. Dès lors, loccupation des terres de bonne qualité se réalise très rapidement et le peuplement des localités du plateau intermédiaire (Sainte-Agnès, Saint-Hilarion, Saint-Urbain), au début du XIXe siècle, ne parvient pas à contrôler les besoins grandissants de la population. Cest ainsi que dès 1830, Charlevoix devient une terre démigration et le surplus de sa population se dirige particulièrement vers la région du Saguenay. Les procédés de culture du sol ont évolué très lentement dans Charlevoix, sans doute à cause de lisolement de la région. Ils conservèrent ainsi un côté très archaïque jusquà tout récemment alors que lutilisation du boeuf et de la charrue fut finalement remplacée par la mécanisation. Ce phénomène faisait dire au sociologue Léon Gérin en 1920, lors dun de ses passages à Saint-Irénée, que lagriculture sy limitait au seul besoin des familles et démontrait ainsi sa productivité assez faible. Les types de culture demeurent diversifiés dû aux sols plutôt pauvres et à la relative brièveté de la saison estivale. On note tout particulièrement: le blé (surtout au XIXe siècle), les pommes de terre et les légumes du jardin en général (carottes, fèves et notamment la célèbre gourgane très populaire dans Charlevoix). La culture darbres fruitiers y est plutôt limitée: on signale surtout des pommiers dans les paroisses riveraines et tout spécialement à lÎle-aux-Coudres. En plus de composer avec un sol pauvre, les cultivateurs charlevoisiens doivent tenir compte dun climat rigoureux et très variable. Pourtant, léconomie de Charlevoix reposa longtemps sur lagriculture. Une partie de la population locale est restée profondément terrienne. Aujourdhui cependant, les nombreux rangs désertés témoignent dun monde agricole disparu ou presque. En fait, lagriculture de subsistance telle quelle fut longtemps pratiquée dans Charlevoix na plus guère de sens dans léconomie agricole spécialisée qui seffectue de nos jours. La forêtMême si ce fait est souvent oublié, la forêt occupe pourtant la majorité de lespace charlevoisien. Elle représente depuis les débuts de la colonisation un actif économique majeur. Dès 1670, lintendant Talon mit en exploitation les grands pins de la Baie-Saint-Paul avec une goudronnerie qui sinstalle sur place durant plusieurs années. Cette expérience savéra plutôt infructueuse, mais nempêcha pas la population de Charlevoix de continuer à se servir du bois pour ses besoins domestiques ou encore pour la construction navale.
En effet, le travail en forêt permet aux agriculteurs de Charlevoix
de sassurer un revenu supplémentaire non négligeable.
Les hommes se rendent donc dans les camps de bûcherons où
ils résident une grande partie de lhiver à travailler
rudement. Au printemps, la période de la drave succède
au temps de la coupe. Cette activité forestière, comme
nous le savons, a dailleurs inspiré à Mgr Félix-Antoine
Savard son célèbre Menaud maître-draveur.
Bien sûr, ce contact avec la forêt nest pas une entreprise facile. On oublie trop souvent le courage, voire la hardiesse quil nécessitait en ces temps où les déplacements étaient toujours exigeants. De plus, nous ne concevons pas toujours lexploitation réelle que subissait les courageux bûcherons se mettant aux services des riches marchands de bois. En plus de vivre dans des conditions sanitaires déplorables, les bûcherons du temps étaient éloignés de leur famille et revenaient à la belle saison avec bien peu dans leurs poches. Mais largent étant rare en ces temps-là, peu dentre eux sen seraient cependant plaints La forêt était aussi le lieu où se pratiquait la chasse et la pêche dans les lacs de larrière-pays. Cet apport était ajouté à lalimentation familiale et était fort goûté. Faut-il dire quen ce temps-là, les paysans ne chassaient et ne pêchaient pas encore pour leur simple plaisir, mais bien pour leur subsistance. En relation avec les touristes estivaux, des pourvoiries sétablirent dans la région, mais comme beaucoup de territoires étaient réservés aux gens riches de lextérieur, elles ne concernèrent quindirectement les gens de Charlevoix durant de nombreuses années. Même si la coupe du bois seffectuait sur une grande échelle dans Charlevoix, elle ne produisit pas vraiment une industrie de transformation sur place à cause de son éloignement des grands centres. Le bois est donc régulièrement transporté par bateau vers les centres urbains de Québec et Montréal. Une seule exception est notée: la Donohue Brothers de Clermont qui simplante dès 1911 sous limpulsion du célèbre sir Rodolphe Forget alors député fédéral de Charlevoix. Cette usine connaît une impulsion remarquable qui, outre la période de la crise économique de 1930, se poursuit jusquà nos jours. On y fabrique du papier journal et elle constitue toujours la principale industrie de la région. De toute évidence, pour les Charle-voisiens, la forêt représente un atout économique majeur. Contrairement à certaines convictions populaires qui attribuent une vocation essentiellement touristique à Charlevoix, la forêt continue de générer la plus grande partie des emplois disponibles dans la région. Elle fut longtemps menacée à cause de cette exploitation grandissante, mais des politiques de reboisement gouvernementales permettent maintenant despérer un avenir plus prometteur. Trois pays à découvrirCharlevoix, cest donc trois milieux de vie distincts. Toutefois, ces trois pays de Charlevoix se sont si inextricablement mêlés au fil des ans, quil nest plus guère possible de les dissocier. Vivre dans Charlevoix, cest être proche de la mer, de la terre et de la forêt. Cest se sentir à laise dans un milieu naturel varié, cest être capable dadaptation. Cest aussi sengager à préserver des sites naturels qui constituent un héritage écologique fragile et unique.
|