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C'EST D'ABORD LE PAYS DE MENAUD

Histoire des trois pays de Charlevoix

PAR JEAN-YVES DUBOIS

Président de la Société d'histoire de Charlevoix, Serge Gauthier nous présente son pays de Charlevoix… un pays fait de trois grands domaines : le fleuve, la terre et la forêt. Trois raisons de l'aimer davantage. Cet article a d'abord paru dans la revue Charlevoix en décembre 1998.

Selon l’inspiration poétique de Mgr Félix-Antoine Savard, la région de Charlevoix se compose de trois milieux naturels distincts: le fleuve, la terre et la forêt. Ces trois pays de Charlevoix ne sont pas qu’une référence géographique, car ils permettent en quelque sorte de mieux saisir la mentalité et l’histoire fort originales des gens de la région. Terre de contrastes, dotée de paysages d’une grande beauté qui ont été sculptés en grande partie à la suite du passage d’une météorite venue se briser dans le secteur il y a plusieurs milliers d’années, la région de Charlevoix demeure un site unique du Québec dont les caractéristiques ne manquent pas de fasciner l’observateur le moindrement attentif.

Le fleuve

Sillonnée par les pêcheurs basques du XVe siècle, territoire de chasse et de pêche pour les peuples autochtones, la région de Charlevoix est l’un des plus vieux sites de peuplement du Québec. D’abord, les missionnaires jésuites parcourent le territoire, ainsi que les premiers explorateurs français qui s’arrêtent sur ses côtes. L’on doit à Jacques Cartier et à Samuel de Champlain le mérite d’avoir baptisé dès les XVIe et XVIle siècle plusieurs lieux dont les noms sont toujours en vigueur: l’Isle-aux-Coudres, La Malbaie, Rivière-du-Gouffre, Cap-à-l’Aigle, Cap-aux-Oies, Baie-des-Rochers. Cependant, situé à l’extrémité est du Domaine du Roi, Charlevoix demeure longtemps un comptoir de fourrures où coureurs des bois et Amérindiens venaient commercer autour de Tadoussac à la Pointe-aux-Alouettes en particulier.


Le fleuve : le quai de Saint-Irénée. Collection SHC

Vues du fleuve, les montagnes escarpées de Charlevoix n’inspirent pas de prime abord un très grand intérêt en vue d’un peuplement éventuel. En 1664, le gouverneur Pierre Boucher de Trois-Rivières note lors de son passage en bateau, que la région lui apparaît peu habitable sauf peut-être la Baie-Saint-Paul et l’Île-aux-Coudres «qui paraît fort belle quand on y passe».

Cependant, il faudra l’intervention inopinée d’un gigantesque tremblement de terre en 1663 pour inciter l’intendant Jean Talon à développer davantage la région. Les récits des pères Jésuites rapportent alors les effets prodigieux de ce cataclysme dans la région et tout indique qu’un important gisement de fer pourrait être découvert aux alentours de la Baie-Saint-Paul. Cette mine ne sera jamais mise en exploitation, mais les études faites firent miroiter à Jean Talon une autre richesse à utiliser éventuellement et qui s’imposait en abondance presque infinie dans le secteur, soit celle de la forêt. Les premiers habitants de Charlevoix s’établissent à Petite-Rivière-Saint-François vers 1675. Ils viennent d’abord pour exploiter la forêt et assurent leur subsistance par la culture du sol. Le principal obstacle au développement de ce peuplement demeure les difficultés de communication. En effet, le fleuve constitue presque la seule voie praticable tout au cours de l’année et elle devient nettement inutilisable durant les longs mois d’hiver. Cette dure réalité façonne la mentalité des gens de Charlevoix et forme par la force des choses des générations de marins aventureux.

La vie maritime est marquante dans les paroisses riveraines de Charlevoix : Petite-Rivière-Saint-François, Saint-Joseph-de-la-Rive, Saint-Irénée, La Malbaie et Cap-à-l’Aigle, Pointe-au-Pic, Saint-Fidèle, Saint-Siméon, Baie-Sainte-Catherine et bien sûr l’Île-aux-Coudres. Dans ces villages longtemps isolés, la navigation sur le fleuve permet la communication avec l’extérieur. Elle assure ainsi l’approvisionnement en biens matériels nécessaires à la vie et la possibilité de commercer avec les centres urbains.

Les goélettes à voile puis à moteur s’imposent comme le moyen de transport le plus courant sur le fleuve. Ces goélettes, aujourd’hui presque totalement disparues, ont longtemps fait la fierté des gens de Charlevoix et constituent sous plusieurs aspects un produit des efforts et de l’imagination des constructeurs de bateaux de la région. En effet, les gens de Charlevoix se sont habilités, au fil des ans, à la réalisation de ces goélettes. Presque tous les villages côtiers de la région avaient leurs chantiers de construction. Cette grande oeuvre navale débutait généralement à la fin de l’automne et se poursuivait inlassablement durant la saison hivernale. Au printemps, de solides goélettes étaient lancées à la mer lors d’une cérémonie rituelle de bénédiction à laquelle présidait le curé et qui réunissait invariablement toute la paroisse.

Mais, malgré tout le pittoresque de cette tradition navale, la région de Charlevoix demeura très isolée jusque vers 1850 particulièrement. À partir de ce moment, des estivants se rendirent en grand nombre dans la région à bord d’imposants bateaux de croisière à vapeur. Ces bateaux furent opérés par la Richelieu Co. et plus tard par la Canada Steamship’s Line. Leur existence assura à la région une réputation enviable comme site de villégiature et de tourisme. Ces bateaux blancs, comme les surnommèrent les gens de la région, ont navigué durant plus de 100 ans sur les bords de Charlevoix à chaque été. C’était au temps de la belle époque des croisières qui se rendaient vers le Saguenay et où des touristes huppés pouvaient s’arrêter pour séjourner dans des hôtels de grande classe comme le Manoir Richelieu et l’Hôtel Tadoussac et goûter ainsi à loisir les splendeurs du paysage charlevoisien. Malheureusement, ces bateaux de croisière disparurent en 1965, ne laissant que des souvenirs et beaucoup de nostalgie.

La vie maritime a malheureusement connu une longue agonie dans Charlevoix. Tranquillement, à mesure que les routes terrestres devenaient plus accessibles, le transport maritime perdit de son importance. De même, les belles goélettes de Charlevoix ne résistèrent pas à la concurrence de navires plus modernes et leur importance dans le commerce décrût considérablement. Jadis cruciale, la relation avec la mer n’est plus de nos jours qu’objet de loisirs sous la forme d’une navigation de plaisance symbolisée par l’existence de nombreuses marinas sur le territoire. Peut-être doit-on constater que les Char-levoisiens –comme sans doute l’ensemble des Québécois– ont quelque peu tourné le dos au fleuve avec le temps.

Il y eut aussi un peu de pêche commerciale dans la région. Toutefois, si les fabuleuses pêches aux marsouins réalisées par les gens de l’Île-aux-Coudres sont bien connues des Québécois par les films du cinéaste Pierre Perreault, il n’est pas possible de considérer cette activité comme importante dans la région. Certaines pêches à la morue sont notées à l’occasion, de La Malbaie jusque vers la Baie-Sainte-Catherine. L’étonnant petit capelan roule bien au printemps, sur les côtes de plusieurs villages et notamment à Saint-Irénée; on pêche l’anguille à Petite-Rivière-Saint-François depuis l’origine du village et l’éperlan sur les quais de presque toutes les paroisses de la région. Pourtant, ces activités ne procurent jamais aux Charle-voisiens qu’un apport occasionnel à la subsistance alimentaire des familles nombreuses du temps.

Il s’impose cependant de cette époque un héritage encore bien présent. Plus fort que le témoignage attristant des goélettes mortes sur la rive, il demeure invariablement dans la mémoire des Charle-voisiens d’hier le souvenir de voyages aventureux et une relation presque affective avec ce fleuve qui représente encore à leurs yeux une volonté de liberté irrésistible, en dépit de toutes ses contraintes et ses rigueurs.

La terre

La présence d’un peuplement permanent dans Charlevoix ne pouvait se maintenir que par la possibilité de cultiver le sol d’où les habitants tiraient leur subsistance. Or, outre les vallées de La Malbaie et de Baie-Saint-Paul, le potentiel agricole de la région apparaît plutôt faible. L’agriculture qui s’y pratique reste donc d’une rentabilité incertaine et est associée tout simplement à l’autosuffisance locale ou même familiale.
 
La terre : maison de l'engagé du Domaine Cabot à Cap-à-l'Aigle.
Florent Fournier

La région de Baie-Saint-Paul se peuple d’abord au XVIIIe siècle. Elle fait alors partie de la seigneurie de Beaupré dont les Messieurs du Séminaire de Québec sont les propriétaires. Le premier colon s’appelle Claude Bouchard et il est bientôt suivi de Noël Simard et de Pierre Tremblay. Déjà les principales familles de Charlevoix s’installent et rapidement, de 1675 (date de l’arrivée de Claude Bou-chard) jusque vers 1740, la région de Baie-Saint-Paul voit son potentiel territorial presque totalement exploité.

Du côté de La Malbaie, l’occupation du sol est moins rapide. Ainsi, il faudra attendre la conquête anglaise pour y voir un certain développement. En effet, même si le père Coquart (Jésuite) considère La Malbaie comme l’une des plus belles fermes agricoles du Canada, il faut attendre la venue des seigneurs John Nairne et Malcolm Fraser pour que ce secteur connaisse un développement agricole plus accentué. Ces deux personnages d’origine écossaise se voient attribués ces terres par James Murray en 1763 et ils décident de se séparer le territoire. Nairne reçoit la partie ouest qui comprend La Malbaie et ses environs; Fraser, quant à lui, devient propriétaire, du secteur est allant du Cap-à-l’Aigle jusqu’à Saint-Siméon. Les seigneurs écossais encouragent le peuplement et la région connaît un accroissement rapide, passant d’aucun habitant après la conquête à plus de 3 000 vers 1830.

Dès lors, l’occupation des terres de bonne qualité se réalise très rapidement et le peuplement des localités du plateau intermédiaire (Sainte-Agnès, Saint-Hilarion, Saint-Urbain), au début du XIXe siècle, ne parvient pas à contrôler les besoins grandissants de la population. C’est ainsi que dès 1830, Charlevoix devient une terre d’émigration et le surplus de sa population se dirige particulièrement vers la région du Saguenay.

Les procédés de culture du sol ont évolué très lentement dans Charlevoix, sans doute à cause de l’isolement de la région. Ils conservèrent ainsi un côté très archaïque jusqu’à tout récemment alors que l’utilisation du boeuf et de la charrue fut finalement remplacée par la mécanisation. Ce phénomène faisait dire au sociologue Léon Gérin en 1920, lors d’un de ses passages à Saint-Irénée, que l’agriculture s’y limitait au seul besoin des familles et démontrait ainsi sa productivité assez faible.

Les types de culture demeurent diversifiés dû aux sols plutôt pauvres et à la relative brièveté de la saison estivale. On note tout particulièrement: le blé (surtout au XIXe siècle), les pommes de terre et les légumes du jardin en général (carottes, fèves et notamment la célèbre gourgane très populaire dans Charlevoix). La culture d’arbres fruitiers y est plutôt limitée: on signale surtout des pommiers dans les paroisses riveraines et tout spécialement à l’Île-aux-Coudres.

En plus de composer avec un sol pauvre, les cultivateurs charlevoisiens doivent tenir compte d’un climat rigoureux et très variable. Pourtant, l’économie de Charlevoix reposa longtemps sur l’agriculture. Une partie de la population locale est restée profondément terrienne. Aujourd’hui cependant, les nombreux rangs désertés témoignent d’un monde agricole disparu ou presque. En fait, l’agriculture de subsistance telle qu’elle fut longtemps pratiquée dans Charlevoix n’a plus guère de sens dans l’économie agricole spécialisée qui s’effectue de nos jours.

La forêt

Même si ce fait est souvent oublié, la forêt occupe pourtant la majorité de l’espace charlevoisien. Elle représente depuis les débuts de la colonisation un actif économique majeur. Dès 1670, l’intendant Talon mit en exploitation les grands pins de la Baie-Saint-Paul avec une goudronnerie qui s’installe sur place durant plusieurs années. Cette expérience s’avéra plutôt infructueuse, mais n’empêcha pas la population de Charlevoix de continuer à se servir du bois pour ses besoins domestiques ou encore pour la construction navale.


La forêt : la drave sur la rivière Malbaie.
Collection SHC
 
Plus tard, au début du XIXe siècle, les marchands anglais s’intéressent au bois canadien pour la construction de navires et celui-ci devient très en demande. Charlevoix s’impose alors comme une région- ressource stratégique et rapidement des marchands de bois s’implantent tant à La Malbaie qu’à Baie-Saint-Paul. La population charlevoisienne se met à leur service et la grande époque des chantiers débute.
En effet, le travail en forêt permet aux agriculteurs de Charlevoix de s’assurer un revenu supplémentaire non négligeable. Les hommes se rendent donc dans les camps de bûcherons où ils résident une grande partie de l’hiver à travailler rudement. Au printemps, la période de la drave succède au temps de la coupe. Cette activité forestière, comme nous le savons, a d’ailleurs inspiré à Mgr Félix-Antoine Savard son célèbre Menaud maître-draveur.

Bien sûr, ce contact avec la forêt n’est pas une entreprise facile. On oublie trop souvent le courage, voire la hardiesse qu’il nécessitait en ces temps où les déplacements étaient toujours exigeants. De plus, nous ne concevons pas toujours l’exploitation réelle que subissait les courageux bûcherons se mettant aux services des riches marchands de bois. En plus de vivre dans des conditions sanitaires déplorables, les bûcherons du temps étaient éloignés de leur famille et revenaient à la belle saison avec bien peu dans leurs poches. Mais l’argent étant rare en ces temps-là, peu d’entre eux s’en seraient cependant plaints…

La forêt était aussi le lieu où se pratiquait la chasse et la pêche dans les lacs de l’arrière-pays. Cet apport était ajouté à l’alimentation familiale et était fort goûté. Faut-il dire qu’en ce temps-là, les paysans ne chassaient et ne pêchaient pas encore pour leur simple plaisir, mais bien pour leur subsistance. En relation avec les touristes estivaux, des pourvoiries s’établirent dans la région, mais comme beaucoup de territoires étaient réservés aux gens riches de l’extérieur, elles ne concernèrent qu’indirectement les gens de Charlevoix durant de nombreuses années.

Même si la coupe du bois s’effectuait sur une grande échelle dans Charlevoix, elle ne produisit pas vraiment une industrie de transformation sur place à cause de son éloignement des grands centres. Le bois est donc régulièrement transporté par bateau vers les centres urbains de Québec et Montréal. Une seule exception est notée: la Donohue Brothers de Clermont qui s’implante dès 1911 sous l’impulsion du célèbre sir Rodolphe Forget alors député fédéral de Charlevoix. Cette usine connaît une impulsion remarquable qui, outre la période de la crise économique de 1930, se poursuit jusqu’à nos jours. On y fabrique du papier journal et elle constitue toujours la principale industrie de la région.

De toute évidence, pour les Charle-voisiens, la forêt représente un atout économique majeur. Contrairement à certaines convictions populaires qui attribuent une vocation essentiellement touristique à Charlevoix, la forêt continue de générer la plus grande partie des emplois disponibles dans la région. Elle fut longtemps menacée à cause de cette exploitation grandissante, mais des politiques de reboisement gouvernementales permettent maintenant d’espérer un avenir plus prometteur.

Trois pays à découvrir

Charlevoix, c’est donc trois milieux de vie distincts. Toutefois, ces trois pays de Charlevoix se sont si inextricablement mêlés au fil des ans, qu’il n’est plus guère possible de les dissocier. Vivre dans Charlevoix, c’est être proche de la mer, de la terre et de la forêt. C’est se sentir à l’aise dans un milieu naturel varié, c’est être capable d’adaptation. C’est aussi s’engager à préserver des sites naturels qui constituent un héritage écologique fragile et unique.

Vivre dans Charlevoix a constitué longtemps un défi pour la population locale. Côtoyer la mer, la terre et la forêt, c’est relever une tâche immense, compte tenu des exigences physiques que comporte chacun de ces milieux naturels. En visitant Charlevoix, il importe de ne pas oublier de s’arrêter à chacune de ces trois facettes naturelles dont l’histoire recèle encore tant de découvertes possibles. C’est dire comme Mgr Félix-Antoine Savard et son Menaud aux Joson de l’avenir: «Regarde si c’est beau! garde ça pour toi et pour ceux qui viendront!»
 

Photo : Gilles Boileau

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