Édouard- André BarnardPAR FIRMIN LÉTOURNEAU, agronome
Vers 1636, un nommé Francis Barnard quitte son vieux pays: l'Angleterre, pour un pays neuf: la Nouvelle-Angleterre. Il s'établit d'abord dans le Connecticut, puis dans le Massachusett. Ses descendants occuperont les premiers postes dans leur village. Ils combattront les Indiens et les colons français de la Nouvelle-France. Les Barnard sont loyalistesEn 1774, ils émigrent au Canada et s'établissent dans les Cantons de l'Est. L'un d'eux, James, fait route jusqu'à Québec et s'y installe. L'un de ses fils, Edward, cultive son intelligence, devient avocat, passe aux Trois-Rivières, abjure le protestantisme, épouse une Canadienne française d'origine acadienne, représente son comté au parlement, embrasse le parti des Canadiens français, prend part aux troubles de 1837, fait de la prison à Montréal, recouvre sa liberté et regagne son patelin. Un descendant de loyalistes patriote! Le 30 décembre 1835, Edward récolte un troisième enfant. Il le fait chrétien sous le nom d'Édouard-André. C'est notre homme. Les premières années d'Édouard-André tiennent de l'aventure: études classiques écourtées au Collège de Nicolet, commis à Montréal, cultivateur aux Trois-Rivières (1857), écrivain dans les journaux agricoles de J.-X. Perrault sous le pseudonyme d'Agricola, capitaine de milice (1862), étudiant en droit, prouesses contre les Féniens (1866), zouave pontifical (1868), etc. Ces aventures consommées, Barnard s'attache à la terre de nouveau. Cette fois, il ne la quittera plus. À la fin de sa carrière (1896), Barnard écrira un article dans la Vérité de Québec. Il y racontera une petite histoire: «Un père de famille avait engagé un Écossais comme fermier. L'Écosse ne jurait que par la vache d'Ayr (Ayrshire). Il en importa quelques-unes et convertit le père à ses idées. La mère croyait à la supériorité des vaches canadiennes. Les nouvelles venues, disait-elle, mangent plus que les autres et ne donnent pas plus de lait. Elle gagna son point». «Pendant des années, ajoute Barnard, j'ai vécu dans cette famille.» À ce fait familial, ajoutons les discussions agricoles du temps (1850-1860) et les articles de J.-X. Perrault dans l'Agriculteur et la Revue agricole et nous comprendrons la vocation agricole de Barnard. Dans ses aventures, il entendait la cloche du sol. En 1869, Duvernay & Frères, de Montréal, en collaboration avec le Conseil d'Agriculture et l'École d'Agriculture de l'Assomption, fonde la Semaine agricole. La rédaction passe à Barnard. La Semaine agricole est l'organe officiel du Conseil d'Agriculture. Elle s'intitule: Journal de la ferme, du jardin et du coin du feu, dévoué au progrès physique et moral du colon. Elle contient des chroniques sur l'agriculture, la médecine vétérinaire, l'économie rurale, des communications du Conseil d'Agriculture, des correspondances, etc. Elle porte, en exergue, en première page, cet appel: Cultivateurs, correspondez avec nous. Elle ressemble à la Gazette des Campagnes. Le Conseil d'Agriculture lui accorde $1,000 par année. Elle disparaîtra en 1872. Il ne faut pas confondre la Semaine agricole du Conseil d'Agriculture avec la Semaine agricole de la Minerve. La Minerve était un journal quotidien voué aux intérêts canadiens-français. Elle a vécu de 1826 à 1899. Toute sa vie, elle publiera un hebdomadaire: la Semaine agricole qui sera un journal de nouvelles plutôt qu'une revue d'agriculture. La même année (1869), Barnard s'installe sur une ferme à Varennes (la ferme de Huet Massue, président du Conseil d'Agriculture). Il l'égoutte, la nettoie et la couvre de belles prairies et de beaux pâturages. Sous les yeux émerveillés de ses voisins, il utilise des instruments aratoires nouveaux: scarificateurs, charrue de fer, etc. Ses émoluments y passent. À la Semaine agricole, Barnard ne satisfait pas tout le monde. Ses articles sur le bétail canadien déplaisent au Conseil d'Agriculture et aux importateurs d'animaux. En 1871, le gouvernement de la province l'envoie en Europe pour recruter des immigrants et se renseigner sur l'agriculture. Le Conseil d'Agriculture profite de cette absence pour l'écarter de la Semaine agricole. En 1872, notre homme retourne en Europe. Cette fois, il est au service des deux gouvernements: le fédéral et le provincial. Il s'occupe d'immigration et d'agriculture. À son retour, il lance la culture de la betterave à sucre. Des raffineries se forment: Farnham, Berthier, Coaticook. Ces raffineries meurent aussitôt. Pour vivre, il faudra attendre celle de Saint-Hilaire de 1944: 840 producteurs de betteraves et 32,000,000 de livres de sucre en 1967. Â travers ces travaux d'agriculture et ces voyages, Barnard fait des conférences. Il préconise l'industrie laitière. Un jour (1872), il est à Saint-Denis de Kamouraska. Il rencontre les Chapais: Jean-Charles, un des pères de la Confédération et ministre de l'Agriculture en 1867, et ses fils: Thomas et Jean-Charles. Il s'éprend d'une des filles de la maison: Amélie, qu'il épousera en 1873. En 1873, Barnard visite les sociétés de colonisation qui pullulent dans la province mais qui ne font pas beaucoup de travail: «Seules, les sociétés de Portneuf et de Témiscouata font des Progrès rapides. Les autres sont prises du mal de la spéculation». En 1875, il publie un petit traité d'agriculture sous le titre: Une leçon d'agriculture - Causeries agricoles. Le publie le reçoit avec enthousiasme. L'archevêque de Québec le recommande: «Je pense que le clergé rendrait un grand service en contribuant à le répandre dans nos campagnes». En 1876, l'Institut canadien de Québec ouvre un concours sur l'art agricole au Canada et les conditions de son progrès. Barnard y prend part. Il présente un beau travail: Éloges de l'agriculture - Ce qu'est l'art agricole au Canada et des moyens de l'y faire progresser. Il obtient le premier prix, battant son concurrent, l'abbé Léon Provencher. Le petit gars des Trois-Rivières devient le chef de l'agricultureLa même année, le gouvernement de Charles-Boucher de Boucherville le nomme directeur de l'agriculture. En 1877, le Conseil d'Agriculture fonde le Journal d'Agriculture et en confie la rédaction à Barnard. Le premier numéro paraît en février. Il s'intitule organe officiel du Conseil d'Agriculture de la province. On y remarque une partie officielle et une partie non officielle. L'abonnement est de un dollar par année. Les membres des sociétés d'agriculture le reçoivent gratuitement. En 1883, l'octroi ayant été réduit de moitié, un abonnement de 30 cents est chargé à ceux qui le recevaient gratuitement. Cette mesure retarde le progrès du journal. En 1893, un amendement à la loi des sociétés d'agriculture permet an gouvernement de retenir 30 cents sur les octrois accordés aux sociétés. Le journal est de nouveau distribué gratuitement aux membres des sociétés. Au cours des ans, le Journal d'Agriculture change de nom et de format: 1877, Journal d'Agriculture, mensuel, imprimé chez G.-E. Desbarats, Montréal; 1879, Journal d'Agriculture illustré, mensuel, imprimé chez E. Sénécal, Montréal; 1898, Journal d'Agriculture et d'Horticulture, bimensuel, imprimé à la Cie de Publication de la Patrie, Montréal; 1907, même titre, mensuel, imprimé à la Cie de Publication du Canada, Montréal; 1918, Journal d'Agriculture, mensuel, même imprimeur. Barnard dirigera le Journal d'Agriculture jusqu'à sa mort (1898). Ses assistants seront J.-C. Chapais (1879-1890) et Hadelin Nagant (1890-1898). À la mort de Barnard, Nagant prendra la direction. Il la gardera jusqu'en 1918. Son successeur sera Armand Létourneau, agronome. Le Journal d'Agriculture a son pendant anglais: Illustrated Journal of Agriculture. Les directeurs sont les mêmes: Édouard-André Barnard, Hadelin Nagant et Armand Létourneau. Le journal d'agriculture anglais subit les mêmes transformations que le journal d'agriculture français. En 1936, pour des raisons politiques (la Cie de Publication du Canada était libérale) et économiques (les préposés de la direction et de la rédaction touchaient un traitement), le gouvernement de l'Union nationale supprime les deux journaux. La suppression de ces journaux servira un autre journal: le Bulletin des Agriculteurs. Barnard cultive toujours sa ferme de Varennes. C'est la meilleure de la région, tant pour les cultures que pour l'élevage. Le troupeau laitier se compose de sujets canadiens et de jerseys-canadiens. En 1882, Barnard projette d'y établir une école de laiterie. Le curé de Verchères présente le projet au commissaire de l'agriculture. Des membres du Conseil d'Agriculture: l'abbé François Pilote, Huet Massue, Louis Beaubien, etc. appuient la demande. Une somme de $15,000 est accordée. Barnard jubile. Il va enfin réaliser son rêve. Hélas! un changement se produit dans le gouvernement. J.-A. Chapleau, premier ministre et commissaire de l'Agriculture, passe à Ottawa. J.-A. Mousseau le remplace. Les négociations traînent. Le gouvernement a un autre projet en tête. celui de Rougemont. Un homme d'affaire, George Whitefield, possède une grande ferme sur le versant sud de la montagne de Rougemont: 800 acres de terre, 300 bêtes à cornes des meilleures races, une beurrerie-fromagerie, des bâtiments de ferme luxueux, un château, etc. J.-C. Chapais, Édouard-André Barnard et Jenner Fust visitent la ferme et rapportent: «Nous avons vu là une ferme unique au monde sous le rapport de la collection de treize races de bétail qu'on y trouve». Whitefield loue sa ferme au gouvernement. Barnard s'y transporte. Il rêve de faire de Rougemont une institution d'enseignement agricole aussi considérable, plus considérable même, que celle de Guelph, en Ontario. L'école s'ouvre sous le nom de Ferme-modèle provinciale de Rougemont. Une vingtaine d'élèves y entrent. Whitefield les reçoit paternellement. L'assistant-commissanre, Siméon Lesage, visite l'établissement. Whitefield est aux Îles Barbades. Mme Whitefield dirige tout. Elle se plaint de Barnard et réciproquement. Les élèves ne sont pas tous employés à des travaux agricoles. Plusieurs sont déjà partis. Le contrat est résilié. L'institution ferme ses portes. Elle avait duré six mois. À cette époque, Barnard a une idée en tête: une ferme expérimentale d'État. Il la communique à un membre du Sénat: F.-X.-A. Trudel et à un député de la Chambre des Communes: G.-A. Gigault la fait sienne. Les fermes expérimentales fédérales apparaîtront en 1886. Le retour à Trois-RivièresEn 1882, Barnard pilote la fondation de la Société d'industrie laitière. En 1884, Barnard (il est toujours directeur de l'agriculture et du Journal d'Agriculture) obtient la permission de retourner aux Trois-Rivières. Il s'installe sur le bien paternel. Il y transporte son troupeau de jerseys-canadiens, ses instruments aratoires, etc. Il reprend la fabrication du beurre en hiver. Notre homme est chargé de dettes. Ses pérégrinations l'ont ruiné. Il tend la main à son beau-frère: Thomas Chapais. Il reçoit des dollars, mais aussi des conseils. Barnard tentera en vain de transformer sa ferme des Trois-Rivières en ferme expérimentale. Le gouvernement (premières années d'Honoré Mercier) se dérobe. La même année (1884), Barnard jette les bases du Mérite agricole. En 1885, il prend part à un débat sur l'enseignement agricole. Il défend les écoles d'agriculture existantes: Sainte-Anne-de-la-Pocatière, l'Assomption et Richmond, contre les partisans d'une école unique. En 1887, Barnard préside le premier congrès des cercles agricoles aux Trois-Rivières. En 1888, il reçoit un ordre: demeurer à Québec en permanence. Il se défend. «Aux Trois-Rivières, j'ai vécu dans la plus grande gêne en y mettant une extrême économie. Comment ferai-je à Québec où la vie est beaucoup plus cher?» L'ordre étant formel, Barnard prête son troupeau et ses instruments aratoires aux religieuses de l'Hôpital du Sacré-Coeur de Québec et s'installe dans la capitale. En 1889, Honoré Mercier dépouille Barnard de son titre de directeur de l'Agriculture et le relègue au secrétariat du Conseil d'Agriculture. L'Étendard, journal indépendant de F.-X. Trudel, proteste: «Nous protestons de toutes nos forces contre le fait d'avoir ôté à M. E.-A. Barnard le titre et surtout les attributions de directeur de l'Agriculture». Toujours prêt à servir, Barnard se remet à la besogne. Il demande un secrétaire. L'abbé Antoine Labelle, sous-commissaire de l'Agriculture, plaide sa cause. Mercier répond: «Si M. Barnard n'est pas satisfait de sa position actuelle, y a un moyen bien simple à sa disposition, c'est de démissionner». Sans secrétaire, Barnard rédige les règlements du Conseil d'Agriculture. La même année, Barnard parcourt le Lac Saint-Jean. Il y crée des cercles agricoles et des fabriques de beurre. Il s'intéresse aux Ursulines de Roberval et convaincra Louis Beaubien de leur accorder les octrois nécessaires pour l'établissement d'une ferme-modèle et d'une école ménagère. En 1892, Barnard loue une ferme à l'Ange-Gardien (Montmorency). Il y transporte les bêtes et les instruments aratoires qu'il avait prêtés aux religieuses de l'Hôpital du Sacré-Coeur. Il la met en pleine valeur de production. Il essaie ensuite de la passer au Syndicat des cultivateurs dont le programme comporte «l'étude des pratiques agricoles les plus recommandables et l'établissement, en conséquence, d'une ferme de démonstration.» Le Syndicat sollicite un octroi. Louis Beaubien, commissaire de l'Agriculture, promet sans promettre. L'affaire traîne. Un changement de gouvernement se produit. Le projet tombe encore à l'eau. En 1895, Barnard publie un manuel d'agriculture: Le livre des cercles agricoles - Manuel d'agriculture : 500 pages, illustré, couvrant toutes les opérations agricoles, pratique, bien fait. Le gouvernement le distribue gratuitement aux membres du clergé, aux officiers des cercles agricoles et des sociétés d'agriculture et aux membres de la législature provinciale. L'abbé T. Montminy, président de la Société d'industrie laitière, remercie l'auteur: «Nous avions besoin d'un livre à nous, fait pour nous, par un des nôtres, connaissant bien notre pays, notre climat, ses exigences et les modes de cultures qui conviennent. Ce livre, nous l'avons. Merci et honneur à son auteur». En 1898 (19 août), ce grand colosse de l'agriculture meurt presque subitement, sur sa ferme, à l'Ange-Gardien. L'un de ses collaborateurs écrit: «Si l'on a pu dire avec raison que celui qui fait croître deux brins d'herbe là où il n'en poussait qu'un seul est un bienfaiteur public, avec quels sentiments d'admiration et de, gratitude ne devons-nous pas apprécier l'oeuvre de cet homme de bien qui, pendant trente ans, a prêché la croisade agricole par l'exemple, le travail et la parole, avec une énergie et un zèle qu'aucun obstacle n'a pu affaiblir ou ralentir et à qui notre agriculture nationale est redevable, pour une part, des progrès réalisés depuis plus d'un quart de siècle». La Vérité de Québec dira: «C'était un homme de caractère, ce qui est rare. C'était un homme d'un désintéressement parfait, ce qui est plus rare encore peut-être. Tout ce qu'il faisait, c'était pour les autres, pour le pays, non pour lui-même; et il est mort pauvre. C'était une belle et noble figure». Son biographe, Marc-A. Perron, l'appelle le Champion de l'agriculture. Barnard laissait dix enfants. L'un d'eux sera longtemps rédacteur en chef de l'Événement de Québec. Souhaitons qu'une école d'agriculture porte un jour son nom! Un mot de Jean-Charles ChapaisJean-Charles Chapais naquit à Saint-Denis de Kamouraska le 7 mars 1850. Il était le fils de Jean-Charles Chapais, ministre de l'Agriculture, à Ottawa, en 1867, et le frère de Thomas Chapais, ministre dans le gouvernement de Québec, conseiller législatif, sénateur, historien. Après ses études classiques au Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et son droit à l'Université Laval, il rejoint son beau-frère, Édouard-André Barnard, dans la carrière agronomique. Jean-Charles Chapais a été l'un des apôtres de l'industrie laitière dans la province de Québec et le bras droit de Barnard au Journal d'Agriculture. Outre ses nombreux articles de rédaction, il publie une foule de brochures sur les sujets les plus divers... Chapais a occupé divers postes officiels, entre autres celui d'assistant-commissaire de l'industrie laitière à Ottawa. En 1916, l'Université Laval lui décernait le titre de docteur en sciences agricoles. Il est mort en 1926. «Un homme vient de disparaître devant la mémoire duquel il faut s'incliner avec un profond respect... M. Chapais a préféré donner sa vie à la propagande des saines méthodes agricoles, au relèvement économique des siens. Cette besogne, pour féconde qu'elle fut, restait forcément d'allures très modestes, et l'utile conférencier n'a guère fait de bruit dans le monde. C'est une raison de plus de rappeler, aujourd'hui, son mérite et de lui rendre le juste hommage qu'appelle sa vie de labeur et de dévouement»(Omer Héroux, Le Devoir, 16 juillet 1926). Le ciel agricole de la province a ses étoiles. |