Le cinéma québécois à l'ombre de DuplessisPAR ROXANNE
GUÉVIN
LES PRODUCTEURS PRIVÉSLes cinéastes québécois nont pas attendu laide dun quelconque gouvernement avant de se lancer dans la production de longs métrages. En effet, le secteur privé québécois sest aperçu assez tôt du potentiel économique substantiel que pouvait représenter lexploitation commerciale du cinéma. En fait, il règne durant les années 1940 et 1950 une telle intensité cinématographique, grâce au secteur privé que, de 1943 (avec Le père Chopin, premier film de le compagnie Renaissance Films) à larrivée de la télévision en 1953, on a pu parler au Québec dun «Québec Hollywood». Les deux principales maisons de productions étaient alors Renaissance Films et Québec Productions. À elles seules, ces deux compagnies contrôlaient la presque totalité de la production privée au Québec. Elles pouvaient en outre compter sur divers journaux, tel Le Courrier du Cinéma, pour faire la promotion de leurs films. Cette époque donna naissance à des uvres comme Le gros Bill [1949], Un homme et son péché [1949], La petite Aurore lenfant martyr [1952], Le rossignol et les cloches [1953], Tit-Coq [1953]. Le grand intérêt des Québécois pour leur cinéma, et par le fait même lintérêt quaurait dû manifester le gouvernement pour cette production est pleinement démontré dans les chiffres suivants :
Ces
quelques chiffres, quoique ne sappliquant pas exclusivement à
la période traitée ici, rappellent tout de même
bien limportance que peut jouer le financement gouvernemental
dans la mise sur pied de nouvelles institutions. Cest probablement
la raison pour laquelle la télévision, avec la mise sur
pied de la Société Radio-Canada par le gouvernement fédéral
[1952], sest si vite imposée comme une institution de renom.
Le cinéma québécois, quant à lui, peu favorisé
par le gouvernement duplessiste, na que laborieusement et tardivement
acquis ses lettres de noblesse.
LOFFICE NATIONAL DU FILM DU CANADALOffice national du film [ONF] est né en 1939 avec pour mandat «démettre des avis consultatifs sur la production et la distribution des films nationaux destinés à aider tous les Canadiens de toutes les parties du Canada à comprendre les modes dexistence et les problèmes des Canadiens des autres parties».5 Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, ce mandat doit cependant être révisé. LONF ne vise alors plus à produire des films dinformation, mais bien des documents de propagande destinés à soutenir leffort de guerre et à informer le public des progrès des troupes sur les divers fronts. Puis, avec la fin de la guerre, une réorientation de lorganisme est nécessaire. La question du mandat de lONF est un des volets dont traite le Rapport Massey, issu de la Commission royale denquête sur lavancement des arts, lettres, sciences au Canada, officiellement boycottée par le gouvernement du Québec La commission, qui siège entre 1949 et 1951, arrive à la conclusion que : «Sa valeur [ONF] ne peut être mise en doute, bien que daucuns estiment quil devrait être entièrement abandonné à lentreprise privée. Nous ne saurions partager cet avis, nous sommes persuadés, en effet, que linitiative privée ne saurait fournir leffort nécessaire en ce domaine, surtout dans les régions rurales et éloignées des grands centres».6
PRODUCTIONS
DE FILMS SOUS LE GOUVERNEMENT
DE DUPLESSIS 8
Le Québec a dailleurs largement profité de lexpansion qua connu lONF au cours des ans. Nombre de ses réalisateurs les plus connus (Pierre Perrault, Gilles Groulx, Michel Brault) ont acquis leur renommée par le biais de cet organisme et durant les années 1970 il était impensable de pénétrer le milieu du cinéma québécois sans passer par lONF. Cest donc avec laide dune institution fédérale que les premiers grands chefs-duvre du cinéma dici ont pu être réalisés, présentés au peuple québécois, puis au monde entier. LES INITIATIVES DE QUÉBEC
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Lautre
important mentor du jeune cinéma québécois
est le ministère de lAgriculture. De nombreux membres
de ses services simpliquent, dune manière ou
dune autre, dans la naissance du cinéma dici,
en particulier parce que «lon croyait au film
comme instrument pédagogique et didactique».10
Ainsi, en 1920, un aviculteur, M. Joseph Morin, projetait des
films afin denseigner aux cultivateurs comment perfectionner
leurs techniques délevage de poules. En fait, le
personnel du tout nouveau Service de Ciné-Photographie
[1941] provenait presque exclusivement du ministère de
lAgriculture : Joseph Morin en a été le fondateur
et lagronome Paul Carpentier, le directeur de la section
photographie.
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![]() Les sucres, un film de l'Office du Film du Québec |
Nous voyons donc que, malgré le peu dintérêt quaccorde par la suite le gouvernement de Duplessis aux affaires cinématographiques, il règne au Québec des années 1930 un ardent désir de la part de nos créateurs dinstaurer un cinéma canadien-français. Lattentisme et le peu dimplication du gouvernement de lUnion Nationale en seront dautant plus remarquables.
Cest au gouvernement libéral dAdélard Godbout que lon doit la première véritable institution gouvernementale québécoise dans le domaine du cinéma : lOffice du Film du Québec [OFQ], fondé en 1941. Dabord connu sous le nom de Service de Ciné-Photographie, lOFQ doit «présenter une image vraie du Québec par la photo et le film ; fournir aux divers ministères du gouvernement du Québec les moyens audiovisuels dont ils ont besoin».11
Il acquit donc la responsabilité des activités photographiques et cinématographiques de lensemble des services du gouvernement québécois. Contrairement à son homologue fédéral [ONF], lOFQ tisse, dès sa fondation, des liens très étroits avec les divers ministères provinciaux et entend sen tenir à un mandat corporatif, denvergure provinciale. En fait, jusquen 1968, cet organisme na principalement fait quacheter des films produits aux États-Unis, en France ou par lONF, pour ensuite les distribuer au Québec. Après 1968, soit à larrivée de Raymond-Marie Léger à lOFQ, les commandes sont par contre de plus en plus adressées à des cinéastes québécois.
La production cinématographique de lOFQ sest toutefois bornée à de simples commandes gouvernementales et na jamais pris lexpansion quon remarque à lONF et quaurait mérité lacharnement au travail de ses fondateurs. En effet, puisque le cinéma gouvernemental a été instauré sous le gouvernement Godbout, Duplessis accorde une faible importance à la production de films. Lorsque Georges-Émile Lapalme reproche au gouvernement de donner tous les contrats de films à des compagnies américaines, Duplessis répond, sans préciser que jamais lOFQ na ainsi collaboré avec les firmes américaines, que lAbbé Proulx fait des films pour agriculteurs à Saint-Anne-de-La-Pocatière. Cette anecdote nous montre très bien à quel point Duplessis est très peu au courant des affaires cinématographiques québécoises.
En fait, nous savons quil ne sen préoccupe que lorsque le sujet rejoint ses propres intérêts. Comme par exemple quand vient le moment de censurer des films de lONF. Ainsi, quand en 1952, lONF se met à distribuer des films de propagande russes au Canada, Duplessis sempresse dinterdire la distribution de tous les films de lOffice fédéral dans les écoles du Québec pour deux décennies!
Ce fait pourrait nous amener à des jugements hâtifs à propos de la censure sous le régime duplessiste. Toutefois, quoique lon dise que Duplessis surveillait de très près la production et la distribution des «films politiques», Michel Vergnes, directeur adjoint [1961] de lOFQ, déclare à ce propos que :
«Après 26 ans au Service [de Ciné-Photographie] et à lOFQ, je peux vous affirmer que personne, aucun ministre ou premier ministre, na voulu influencer la production de la maison ; jamais personne du gouvernement, à ma connaissance, na tenté dutiliser le cinéma à des fins politiques».12
Rien ne nous permet encore daffirmer quil y eut, dans ces cas précis, une ingérence directe de la part du gouvernement de lUnion nationale dans la production de films au Québec. Il est toutefois évident que ce dernier na jamais permis lenvol dune industrie cinématographique au Québec ce qui, à terme, revient au même.13
Finalement, en conclusion à cette deuxième partie, nous pouvons affirmer que Duplessis na pas encouragé lexpression des traits de la culture québécoise à travers sa production cinématographique. Cette conviction nous est donnée par le peu denvergure que prend lOFQ par rapport à son homologue fédéral. De plus, lanalyse des différents milieux culturels québécois (télévision, cinéma, peinture) nous montre bien quil régnait pourtant un véritable désir douverture au Québec. Duplessis a apparemment empêché en tentant de maintenir le Québec dans des valeurs et idéologies traditionnelles, quun véritable essor de la culture québécoise se concrétise.
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Maintenant
que linaction de Duplessis dans les affaires culturelles
québécoises est bien établie, tentons de
définir les liens entre la société québécoise
et son cinéma. Quels étaient donc ces films si courus
du public ? Afin de bien répondre à cette question,
nous nous pencherons sur deux uvres cinématographiques
marquantes : Un homme et son péché
[1949] et La petite Aurore, lenfant martyr
[1952]. Elles nous aideront à dresser un portrait assez
juste de ce que constituait le public québécois
des années 1950.
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«À lidéologie duplessiste mettant de lavant les valeurs de la campagne basées sur le sacrifice, Un homme et son péché apporte un démenti éclatant : Alexis (ce nom signifie «celui qui ne sait pas lire», mais il ira à lécole du soir, annonce-t-il à Artémise) est tout joyeux de repartir à zéro. [ ] Et si, dans la mythologie chrétienne, un Séraphin est un ange de la catégorie la plus rapprochée de Dieu, chez Grignon, Séraphin est un être immonde. [ ] Sorti la même année que le manifeste Refus Global, le film de Paul Gury exprime une variante, atténuée, de la contestation».14
Lhistorien Yves Lever offre ici une analyse sopposant complètement à lidée généralement reçue du cinéma des années 50. À limage plutôt mièvre, gentille, et collant parfaitement aux valeurs conservatrices, il oppose une lecture nuancée, voir subversive de luvre de Claude-Henri Grignon. Nous pouvons donc suggérer, suivant Yves Lever, quune certaine forme de «contestation» germait déjà sous les premières productions privées. Lanalyse de La petite Aurore, lenfant martyr vient corroborer ce jugement.
«Le sujet suscite des sentiments extrêmes [ ] Cependant, ils ne suffisent pas à expliquer le succès durable du film qui est plutôt dû à la contestation en douce, par un langage feutré, de la campagne qui na plus rien du lieu paradisiaque vanté par lidéologie duplessiste, de la religion qui se révèle impuissante, voire presque complice de la marâtre (aurore croit le curé lui disant que ses prières vont la sauver, mais elle meurt quand même), des valeurs traditionnelles comme la soumission des femmes. Surtout, le spectateur de lépoque aime à se faire dire, même à mots couverts, que ce qui se passe dans les maisons est aussi laffaire de lÉtat, que les pères doivent participer à léducation des enfants, que les parents ne sont pas les seuls maître de leurs progéniture, que la société est collectivement responsable de chacun de ses membres, particulièrement des plus faibles. On est loin dune célébration dun folklore dépassé ou dune illustration sado-masochiste de la situation de la Canadienne française».15
Ces remarques jettent une lumière nouvelle sur lapparente docilité du cinéma au début de lère duplessiste. Nous décelons principalement, à travers lanalyse des uvres très populaires à lépoque, une volonté de changer les choses chez nos cinéastes. Toutefois, il paraît peu probable que les spectateurs en aient alors perçu le potentiel. Les commentaires des critiques de lépoque savèrent donc essentiels pour évaluer le rapport du public à ces uvres.
Nous pouvons regrouper les différentes critiques émises en trois catégories. Certains journalistes demeurent très cléments dans leur jugement en arguant quune industrie naissante a besoin dencouragement et non de mauvaise critique.
«On reconnaîtra quAurore ne verse pas dans les excès que lon redoutait et que lon appréhendait. Cest un cas comme un autre; un cas comme il sen trouve chaque année dans les faits divers quotidiens. On en a tiré un film. Et puis après [ ] Étudiez les débuts du cinéma dans tous les pays du monde et vous verrez que lon procède chez nous exactement comme ailleurs».16
Dautres déplorent ouvertement la médiocrité du cinéma dalors.
«Je ne sais comment le film a été accueilli à sa sortie; je ne sais si, par indulgence pour un art naissant chez nous, on a laissé passer cette ordure en fermant les yeux. Ce que je sais, par contre, cest que sil na pas soulevé la colère de ceux qui peuvent encore se mettre en colère, provoqué lindignation et le dégoût dune large partie du public, cest que nous sommes décidément un peuple dabrutis».17
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Un
dernier genre de critique, plus nuancé, était aussi
formulé. On le retrouve ici dans les mots de René
Lévesque à propos de la sortie du film «Tit-Coq»
de Gratien Gélinas.
«Imparfait ? Assurément. Ce nest un régal ni pour lil, ni pour loreille. Il y a des faiblesses. (Nallons pas maintenant oublier quil y en a, quil y en aura toujours) [ ] Mais quimporte ? Cela nous sera donné par surcroît. Maintenant que lessentiel est acquis et que le cinéma a percé le secret de notre vie. Car cest nous, cette histoire qui rit et qui pleure. Cest nous qui rions et pleurons dapercevoir, comme dans une glace féerique et brutale, nos traits et nos tics, notre réalité».18 |
![]() Ti-Coq avec Juliette Huot et Gratien Gélinas dans le rôle-titre |
Ainsi, le peuple québécois désirait réellement dimportants changements dans la société québécoise dalors. Par ailleurs, quoique les critiques du temps ne sentendent pas sur la valeur à accorder aux films, ils sont unanimes pour les trouver imparfaits et désireraient probablement tous un meilleur appui du gouvernement afin den rehausser la qualité. Cet apport nest malheureusement pas fourni par le gouvernement duplessiste. Le public, bientôt comblé par la télévision, se lasse vite de ces productions sous-financées et de piètre qualité. Le nombre de productions sétiole donc sous lUnion nationale. Et il faudra attendre les années soixante pour que le cinéma québécois renaisse.
Si on considère que le domaine de la culture est confié aux provinces lors du pacte de 1867 et que le gouvernement de lUnion nationale, par sa politique dautonomie provinciale, sest justement donné pour mission de protéger jalousement ses juridictions, nous constatons vite le paradoxe suivant : Duplessis, le plus fidèle disciple de lautonomie provinciale na que très peu occupé le champ de la culture cinématographique et a, ainsi, laissé au gouvernement fédéral un volet important des arts et de la culture.
Par ailleurs, même si les allégations de censure sont difficiles à documenter, il demeure que le peu dintérêt du gouvernement conduit tout de même à retarder la naissance du cinéma québécois, donc lévolution de la province du Québec. Ce nest pas seulement le travail de créateurs motivés et talentueux qui se trouve ainsi mis en veilleuse, mais tout une culture cinématographique qui aurait pu être, dès les années 1940-1950, un puissant vecteur à lidentité et à laffirmation collective des québécois. Cest nest par contre quau milieu des années 1960 que des cinéastes, tous issus de lONF, se verront octroyer les moyens de traduire à lécran les réalités du Québec moderne. Il nen demeure pas moins que Duplessis, lUnion nationale et la politique des arts reflètent tous létat de la société québécoise qui a, ne loublions pas, élu Duplessis cinq fois entre 1936 et 1956. Le Québec sest donc probablement réconforté à travers le traditionalisme, le conservatisme, voire létroitesse desprit et la bigoterie de son premier ministre. Duplessis reflète ainsi létat de la société quil domine, quoiquil semble fermement décidé à laisser en 1959 le Québec là où il la trouvé en 1936.
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BIBLIOGRAPHIE
BLACK, Conrad, Duplessis, Montréal, Éditions de lHomme, 1977.
Communiqué du gouvernement du Québec, ministère des Affaires culturelles, avril 1970.
Conseil dorientation économique du Québec, cinéma et culture, novembre 1963.
Conseil dorientation économique du Québec, Industrie du cinéma au Canada et au Québec, novembre 1963.
DEMERS, Pierre, «Étude» in Cinéma-Québec, décembre-janvier 1974, pp. 29 à 34.
DESROSIERS, Richard, Lidéologie de Maurice Duplessis (1946-1955), Montréal, Université de Montréal, 1971.
CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE, Dossier de presse, Office national du film du Canada.
CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE, Dossier de presse La petite Aurore, lenfant Martyr.
CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE.Dossier de presse Tit-Coq.
CINÉMATHÈQUE QUÉBÉCOISE.Dossier de presse Un homme et son péché.
LAPORTE, Pierre, Le vrai visage de Duplessis, Montréal, Éditions de lhomme, 1960.
LEVER, Yves, Histoire générale du cinéma québécois, Montréal, Boréal, 1988, 551 pages.
LEVER, Yves, « Léglise et le cinéma : une relation orageuse » in Cap-aux-diamants, numéro 38, été 1994, p : 24 à 29.
LEVER, Yves, Les 100 films québécois quil faut voir, Québec, Nuit blanche éditeur, coll. Les petits guides, 1995, p : 248-249
Rapport Massey, Commission royale denquête sur lavancement des arts, lettres, sciences au Canada (1949-1951) Éditions Ottawa, 1951.
Répertoire des films de lONF (1939-1989), publié par lOffice national du film du Canada, p : XV.