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GRANDE NOIRCEUR ET RÉVOLUTION TRANQUILLERéflexions sur quelques jalons identitairesPAR GENEVIÈVE
MASSICOTTE
LES HISTORIENS ET LA RÉVOLUTION TRANQUILLE
Enfin, nous avions nous aussi, une histoire; nous nétions
plus orphelin dun passé flottant hors du temps, suspendu
au-dessus de lidéal de conservation depuis exactement deux
siècles [la thèse de la Conquête de 1760 de Maurice
Séguin]. Nous tenions là le tremplin qui allait permettre
à ce peuple-enfant de donner son plein potentiel. 1960 effaçait
disait-on, deux cents ans plus tard, 1760. Les Américains avaient
eu 1776, les Français 1789 ; nous aurions 1960. Lensemble
de lidentité moderne des Québécois repose
sur ce pacte social entre un peuple et son élite politique. Remettre
en question la Révolution tranquille semble pratiquement «anti-national»,
sacrilège.
Cela va sans dire, le régime duples-siste nétait pas blanc comme neige et lépithète «Grande noirceur» lui demeure associée. Mais était-il aussi noir que la prétendu lhistoriographie des années 1965 à 1975? La version la plus connue, celle des classiques, nous montre une rupture très forte entre la Grande noirceur et la Révolution tranquille. À en croire les nombreux mémoires et monographies contemporains de 1960, Duplessis possédait un pouvoir aussi étouffant quune chape de plomb; autorité dautant plus imposante quand la religion sen mêle. « Il était ahurissant dentendre les curés lappeler Dieu le Père, en pleine Chaire ».1 Dès lors, sa mort marque la rupture entre deux époques, le «désormais» de Paul Sauvé offrant linstant cinétique propice généralement retenu par les historiens. Comme dans un roman bien ficelé, sagence ensuite, logiquement, la nomenclature des mesures avant-gardistes au-tour du credo keynésien: lassurance-hospitalisation en 1961, la nationalisation des compagnies hydroélectriques du Québec en 1963, ministère de lÉducation du Québec en 1964.
Progressivement, on oppose désormais les «classiques»,
partisans de la rupture profonde en 1960, et les «révisionnistes»,
favorable à un point de vue plus évolutionniste, plus
attentifs à la lente évolution économique et sociale.
Le débat se poursuit avec la publication en 1994 de La
société Libérale duplessiste. G. Bourque,
J. Duchatel et J. Beauchemin qui tenteront de réaliser pour la
sociographie ce que Linteau, Durocher et Robert avaient fait pour lhistoriographie
québécoise.3
Lexercice
est complexe, mais dénote très clairement une volonté
de procéder à une réinterprétation de la
rupture de 1960.
Les termes du débat était posés, avec une clarté sans précédent, par un historien de lUniversité Concordia. Dans La quête dune société normale : critique de la réinter-prétation de lhistoire du Québec, Ronald Rudin y dénonce ouvertement ceux quils appelle les «révisionnistes» qui découvrent, selon lui, trop facilement et trop vite, dans la vie socioculturelle du Québec daprès guerre, les premiers éléments de ce que les «classiques» avaient surnommé la Révolution tranquille.4 Il dénonce du même souffle «lobsession» de certains historiens à vouloir absolument faire du Québec une «société normale» qui évolue au même rythme et qui est traversée par les mêmes courants que toute lAmérique du Nord. Tout à fait à lopposé de Rudin, Jocelyn Létourneau reconnaît toutefois le rôle crucial que joue la Révolution tranquille dans notre stratégie identitaire.5 Le courant «classique» sexplique en fait par le niveau dimplication personnelle où étaient plongés les commentateurs des années 1960 et le climat dintensité qui les entourait. Cest fort justifiable puisque pour Létourneau, dans toute société, la «réalité ne coïncide jamais avec la représentation quen donnent les analystes a fortiori quand ces analystes, au départ, cherchent à fonder lidentitaire dune nouvelle société en même temps quils écrivent lhistoire de lancienne en la citant à son procès»6. Même sil adhère aux arguments des «révisionnistes», Létourneau considère que les métaphores Grande noirceur et Révolution tranquille sont à ce point imprégnées dans lidentitaire québécois que tout effort de remise en question est peut-être a priori voué à léchec. Il sagit de catégories identitaires grâce auxquelles les Québécois francophones se situent par rapport à eux-mêmes dans leur trajectoire historique et se situent aussi par rapport aux autres dans la trajectoire universelle.7 Comment en effet conserver notre représentation du Québec contemporain si lon sape les bases sur lesquelles il a été édifié depuis plus de trente ans ? Il est facile de voir comment le débat prend désormais une saveur toute nouvelle, car il ne sagit plus dune simple discussion à caractère scientifique, mais bel et bien dune incursion dans les eaux troubles de la mémoire collective. LA GRANDE NOIRCEUR : UN REGARD RÉVISIONNISTEToutes ces réformes effectuées par les libéraux ne se sont cependant pas décidées dun seul coup. Des forces agissaient déjà au sein de la société québécoise avant la mort de Duplessis. On a seulement institutionnalisé la volonté de changement à compter. Parmi dautres, Guy Lamarche, reprend la métaphore de la marmite sur le feu : «Jai donc connu, chanceux, le grand brassage de nouveautés qui allaient donner les ingrédients de la Révolution tranquille. Le tout bouillait sous le couvercle de la marmite de la Grande noirceur, mais se frayait un chemin vers lextérieur.8» Nombreuses sont les forces qui agissent au sein de la société dont certaines depuis la guerre. Tout le temps que Duplessis fut au pouvoir, il sefforça de les réprimer à laide de politiques traditionnelles et conservatrices telles que la soumission à la religion et à lordre établi. «Cest bien ça : ils ont peur, les pouvoirs [ ] Toutes griffes dehors, à la moindre alerte. Au pays de Québec, on explique tout par la peur : lahurissement des petits; la crispation des grands».9 Le processus de modernisation du Québec, amorcé durant la guerre, fut ralenti par Duplessis, mais le Québec, subissant linfluence du reste du Canada et des États-Unis, et désirant suivre le mouvement dindustrialisation, subit de fortes transformations. «Des forces socio-économiques sont à luvre qui cherchent à faire éclater les cadres de la société traditionnelle qui ne se maintiennent plus désormais que par lomniprésence dun régime politique confortablement installé au pouvoir».10
Ainsi,
si seulement 3% des foyers québécois possèdent
un téléviseur en 1951, le pourcentage en est passé
à 86% dès 1957.13
On regarde alors des téléromans, véritables miroirs
déformants dun Québec en mutation.
«Asbestos
marque un tournant dans lhistoire du Québec. Un classe
sociale revendique avec fougue sa place au soleil et, par le fait même,
démontre quil y a quelque chose à changer au pays
de Maria Chapdelaine».14
Du côté des institutions, on retrouve la même évolution rapide depuis la fin de la guerre. Les 20 000 universitaires en 1945 sont aux environs de 60 000 vers 1960. Dans les collèges, ils sont passés de moins de 100 000 à plus dun million. Lenseignement se laïcise de plus en plus par la force des choses, le clergé nayant point les ressources pour établir des infrastructures pour tout ce monde. Il sensuit une perte de contrôle et de cohésion du pouvoir religieux. Lurbanisation et le déracinement rural, phénomènes intenses tout au long de la période, entraînent, entre autres, une progression de lindifférence religieuse. Plusieurs ont espéré avec le concile Vatican II des innovations importantes au sein de lÉglise, mais la lenteur de leur application amena de nombreuses déceptions et une certaine baisse de considération. On ne peut là non plus directement attribuer à la Révolution tranquille le déclin du pouvoir de lÉglise au Québec. Les causes sen trouvent dans la lente évolution de la société et des mentalités, quon retrouve à léchelle occidentale, où partout les églises chrétiennes se révèlent inadaptées aux réalités de sociétés postindustrielles. Au sein même du clergé une évolution se fait dans les rapports avec le politique, en particulier lors de la Grève de lamiante où lépiscopat prend parti pour les grévistes. Les évêques ne laisseront pas «saccréditer la légende que lÉglise cède à lascendant du capital jusquà sacrifier les travailleurs».15 Mgr Charbonneau fut un des ardents défenseurs des travailleurs durant ce conflit. Lévolution se fait également sentir avec la publication de Le chrétien et les élections des Abbés Dion et ONeill qui contestent la manière dont se déroule les élections de 1956 : la publicité mensongère, la manière dont la religion est utilisée et le trafic des votes. Le Clergé «agit comme groupe de pression pour amener le gouvernement à créer les infrastructures rendues nécessaires par lindustrialisation».16
Occupant
une place insigne dans ce mouvement de renaissance intellectuelle, le
Dominicain devient pour Duplessis un adversaire redoutable. Désirant
continuer à jouir des délices du pouvoir, le chef de lUnion
nationale ne peut que sacharner à réduire, sinon
à anéantir, linfluence de cette tumulte».17
Duplessis lui-même, accessoirement il est vrai, participe au mouvement. Il faut ici souligner limportance du programme délectrification rurale qui permettra seul au Québec entier de participer aux progrès ultérieurs, de même que le développement de la Côte-Nord qui complète la structuration de lespace québécois en propulsant le «Nouveau Québec» dans la modernité. Du point de vue économique, cest tout de même sa gestion économe du budget qui a permis toutes les nouvelles infrastructures et nouvelles réformes qui suivront. «Duplessis cétait un homme admirable dans son temps, mais ce temps là est fini».18 CONCLUSIONAu terme de ce rapide survol, toute conclusion serait prématurée. Certaines questions sont toutefois résolument posées. La Révolution tranquille invente-t-elle la modernité québécoise ou ne fait-elle que lexprimer par des voies plus officielles? La Révolution tranquille nest-elle en fin de compte quune rupture de nature strictement politique qui na fait quencader et institutionnaliser des tendances déjà présentes dans la société ? Même si nous sommes tentés de répondre oui à ces deux questions, il appartiendra probablement à ma génération dy apporter des réponses définitives. Le recul nécessaire à lhistorien nous semble désormais atteint. Les historiens de lan 2000 pourront mieux se pencher sur ce fait important, certes, mais quon pourra désormais analyser, dépouillé de ses slogans sulfureux et finalement inventés par le parti libéral du Québec lors dune simple joute électorale. ____________________
BIBLIOGRAPHIE ARCAND, Denys, Duplessis, Montréal, VLB éditeur, 1978, 489 pages. BOURQUE, Gilles, DUCHASTEL, Jules, BEAUCHEMIN, Jacques, La Société libérale Duplessiste, Montréal, Les presses de lUniversité de Montréal, 1994. DESBIENS, Jean-Paul, Les insolences du Frère Untel, Montréal, Les éditions de lHomme,1960,154 pages. FOURNIER, Alain, Les insolences du Frère Untel, un Best-seller de la Révolution tranquille, Québec, Éditions Nuit Blanche, 1988, 160 pages. GAGNON, Alain G., SARRA-BOURNET, Michel, Duplessis : entre la Grande noirceur et la société libérale, Montréal, Éditions Québec-Amérique, collection « Débats », 1997, 397 pages. HAMELIN, Jean, PROVENCHER, Jean, Brève histoire du Québec, Montréal, Boréal Express, 1990, 134 pages. LINTEAU, Paul-André, DUROCHER, René, ROBERT, Jean-Claude, RICARD, François, Histoire du Québec contemporain, Le Québec depuis 1930, Tome II, Montréal, Boréal compact, 1989, 834 pages. PARADIS, Raymond, Nous avons connu Duplessis, Montréal, Éditions Marie-France, 1977, PROVENCHER, Jean, Chronologie du Québec 1534-1995, Montréal, Éditions du Boréal, 1997, 365 pages. RUDIN, Ronald, «La quête dune société normale : critique de la réinterprétation de lhistoire du Québec» in Bulletin dhistoire politique, vol.3, numéro 2, 1995, pp.9 à 42. SAINT-AUBIN, Bernard, Duplessis et son époque, Montréal, Éditions La Presse, 1979, 278 pages. |