Coup d'il sur la population de la régionPAR GILLES BOILEAU ÉVOLUTION
DE LA POPULATION
DANS LA RÉGION DU SAGUENAY-LAC-SAINT-JEAN
En dépit d'une légère augmentation de ses effectifs entre 1971 et 1997 (11,4%) la place que détient la région du Saguenay - Lac-Saint-Jean dans la démographie québécoise a tendance à diminuer régulièrement, surtout depuis 1981. Alors qu'on trouvait dans la région 44 Québécois pour 1 000 en 1971, il n'y en a plus que 40 en 1997, selon les chiffres de l'Institut de la statistique du Québec. Ce mouvement n'est pas particulier à la région. Loin de là. Toutes les régions dites «périphériques» du Québec sont marquées de ce mouvement de recul par rapport aux régions centrales. De 1971 à 1997, les régions de la Gaspésie - Îles-de-la-Madeleine, du Bas-Saint-Laurent, de la Mauricie, des Cantons de l'Est, de l'Abitibi - Témiscamingue et de la Côte-Nord ont vu leur poids démographique diminuer. Il ne faudrait cependant pas croire que le mal des autres rend le sien plus acceptable. À l'intérieur de la région, l'évolution de la population s'est manifestée de façon bien différente selon les municipalités régionales de comté (MRC) comme en fait foi le tableau ci-contre. ÉVOLUTION
DE LA POPULATION DANS LES MRC DE LA RÉGION
Ainsi donc, chaque MRC a pu garder une partie de son accroissement naturel. Mais cette «heureuse» réalité en cache une autre, plus inquiétante. En effet, sur la soixantaine de municipalités locales que compte les quatre municipalités régionales de comté, 21 - soit au moins le tiers - ont moins de 1 000 habitants... d'où une vitalité parfois douteuse et un avenir incertain. Voici donc la liste de ces 21 municipalités et leur population correspondante:
C'est le Père Jean de Quen qui, en 1647, a découvert la grande nappe d'eau douce du lac Piékouagami (Saint-Jean \ lac Plat), lors de sa visite à la «Nation du Porc-Epic». En 1672, un autre missionnaire, le Père Albanel, s'est rendu de l'embouchure de la rivière Saguenay jusqu'à la baie d'Hudson. Les Montagnais occupaient alors un immense territoire allant de la rive nord du Saint-Laurent jusqu'à la baie d'Hudson, et des alentours de Québec jusqu'au Labrador. Dans ses relations de voyages, le Père Albanel parlait du lac Saint-Jean comme d'un point de ralliement et d'un «endroit où toutes les nations qui sont entre les deux mers de l'Est et du Nord se rendaient pour faire leur commerce.» C'est ce commerce fort rémunérateur des pelleteries qui attira les Blancs dans la région. Ils ne tardèrent pas à ériger plusieurs établissements de troc où l'on échangeait des marchandises venues d'Europe contre les fourrures apportées par les Indiens. Les plus célèbres de ces comptoirs furent ceux de Tadoussac, Chicoutimi, Métabetchouan, Pointe-Bleue, Nekoubau et Mistassini. Ainsi engagée dans le commerce des fourrures, la contrée resta longtemps insensible à toute autre préoccupation. Ce n'est qu'au début du XIXe siècle qu'on attira l'attention de l'Assemblée législative sur la valeur de ce pays pour la colonisation. Une commission fut créée qui avait pour mandat d'établir les perspectives de développement de la région. Commissaires et explorateurs, dont Joseph Bouchette et Joseph Hamel, déposèrent leur rapport devant la Chambre, le 14 janvier 1829. Le document soulignait la qualité des terres agricoles dans le secteur de Chicoutimi et du lac Saint-Jean ainsi que l'existence d'un climat favorable pour le travail des champs. En dépit des résultats encourageants de l'enquête, il fallut attendre l'initiative privée pour ouvrir une brèche dans le monopole des compagnies de traite sur la région. Ce n'est que dix ans plus tard que l'espoir allait devenir réalité. Plus encore que le caractère inhospitalier des rives du Saguenay, son climat rigoureux ou son isolement, c'est l'opposition répétée des grandes compagnies engagées dans le commerce des fourrures - la Compagnie de la Baie d'Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest - qui bloqua systématiquement toute tentative d'établissement agricole et tout peuplement stable jusqu'en 1838. Avec la création de la Société des Vingt-et-Un débuta la véritable colonisation au Saguenay. En effet, en 1837, vingt-et-un censitaires de la Malbaie, sous l'égide d'Alexis Tremblay, dit Picoté, fondèrent une association pour pratiquer la coupe du bois sur le «Domaine du Roy», autrement dit pour «faire de la pinière». Nantis d'un capital de 400 dollars par tête, ils choisirent de s'installer à la baie des Ha! Ha!, en raison de l'abondance de pin blanc dans les forêts voisines. L'association dut cependant transiger avec la Compagnie de la Baie d'Hudson afin d'obtenir l'autorisation de couper 60 000 billots. Les arbres abattus étaient acheminés vers les scieries de William Price, déjà installées dans la région. Le peuplement permanent de la région a donc débuté avec l'arrivée d'une première goélette venant du pays de Charlevoix et ayant à son bord près de 50 personnes. Installés à Grande-Baie, à l'Anse-Saint-Jean et à l'Anse au Cheval, ces colons éprouvèrent de nombreuses difficultés au point que les actionnaires de la Socité des Vingt-et-Un durent céder leurs intérêts à William Price dont ils devinrent des salariés. En 1843, on comptait déjà un millier de personnes installées au fond de la baie et aux alentours. Tous ceux qui pouvaient travailler trouvaient de l'embauche chez Price, mais leur condition n'en était pas moins misérable, au point qu'ils devaient accepter d'être payés non pas en argent mais en bons, appelés «pitons», échangeables pour des marchandises au magasin général de Price seulement. L'endettement était général et la dépendance totale vis-à-vis de la famille Price. Tout ce que les colons pouvaient tenter, en dehors des travaux forestiers, c'était une culture rudimentaire sur des lots dévastés par le feu. Malgré tout, la colonisation a continué sa progression entre la baie des Ha! Ha! et Chicoutimi ainsi que dans les terres de l'arrière-pays, jusqu'au Grand-Brûlé, aujourd'hui la Terrière, dont le peuplement débuta en 1846 sous l'initiative du Père Jean-Baptiste Honorat.
Peu de temps après, William Price s'associa à Peter McLeod à qui il fournissait déjà des capitaux depuis un certain temps. En 1851, les affaires étaient fort prospères au point qu'une vingtaine de bâtiments partaient chaque année pour l'Europe chargés de madriers. Par ailleurs, de nombreuses goélettes, transportant des planches, faisaient la navette entre le Saguenay et les paroisses du bas du fleuve. Avec la construction d'une glissoire de plus d'un mille de long sur la Petite Décharge, les chantiers ont pu atteindre le lac Saint-Jean à compter de 1860. Dès 1868, Price avait ses scieries dans le secteur de la rivière Péribonka. Mais si les chantiers ont contribué à l'ouverture de la région, ils n'ont guère favorisé une véritable colonisation. Croyons-en l'abbé François Pilote qui avait compté, en 1851, 17 moulins à scier dans les limites des paroisses de Chicoutimi et de Grande-Baie. Entre temps, quelques sociétés de colonisation avaient été fondées, notamment à Baie-Saint-Paul, à La Malbaie et à Québec, mais leur action n'eut guère de conséquences appréciables. Alors que le Saguenay a été ouvert «sous le signe de la hache», c'est sous le signe de la charrue que s'est effectuée la colonisation du lac Saint-Jean. Mais il aura fallu attendre l'arrivée du curé Nicolas-de-Tolentin Hébert et de son groupe. L'oeuvre de l'abbé Hébert s'inscrivait dans un vaste mouvement d'ensemble chargé de fournir des terres agricoles aux populations excédentaires des rives du Saint-Laurent. En février 1849, le gouvernement de l'Union concédait à l'Association des comtés de l'Islet et de Kamouraska pour coloniser le Saguenay le canton de Labarre et quelques terres en bordure du lac Saint-Jean à des conditions très favorables. Les membres de l'association avaient donné à l'abbé Hébert, de Saint-Pascal de Kamouraska, le titre bien significatif d'agent de leur association. Il en fut l'âme dirigeante. La mise en valeur des terres fut menée gaillardement sous l'impulsion du dynamique curé, si bien que la municipalité d'Hébertville vit officiellement le jour en mai 1859. En 1861, sa population était d'environ 500 personnes. Quant à l'abbé Hébert, il fut nommé curé de Kamouraska en 1852. Il devait y mourir en 1888 à l'âge de 77 ans. Contrairement aux colonies du Haut-Saguenay, cette société établie à Hébertville se voulait avant tout une société de colonisation rurale, la coupe de bois n'étant qu'un supplément aidant à la subsistance pendant l'hiver. La création d'Hébertville servit d'exemple, et, par la suite, un vaste mouvement de prise de possession des terres s'amorça. Première paroisse au bord du lac, Roberval fut fondée en 1860; Saint-Prime eut son premier prêtre résidant en 1871 alors que déjà, en 1870, la colonie naissante de Saint-Félicien (Rivière-à-l'Ours) comptait une vingtaine de familles. Les deux cantons agricoles de Normandin et d'Albanel furent ouverts en 1879. Les trappistes de Mistassini, qui ont joué un rôle si important dans le développement du secteur nord-ouest du lac, bâtirent leur monastère en 1892. Et trois ans plus tard, en 1895, le tour de la cuvette était bouclé et le cercle de la colonisation complet. Restait à le parfaire et à l'élargir. Les hommes, le temps et l'histoire s'en chargeront. |