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UNE EXPÉRIENCE UNIQUE DE COLONISATION

Thomas Côté, pionnier de Saint-Ludger-de-Milot

PAR GILLES BOILEAU

Cette entrevue avec M. Thomas Côté, à Saint-Ludger-de-Milot, en septembre 1971, a été réalisée dans le cadre d'un stage sur le terrain mené avec des étudiants du département de Géographie de l'Université de Montréal.

Pour mieux comprendre le caractère vraiment exceptionnel de la fondation de cette paroisse, il est utile de lire l'extrait qui suit tiré d'un ouvrage intitulé Les marges de l'oekoumène dans l'est du Canada. Son auteur, le géographe Pierre Biays (1964), alors professeur à l'Université Laval, raconte justement les circonstances qui ont présidé à l'ouverture de la paroisse de Saint-Ludger-de-Milot...

«Ce canton avait été reconnu et arpenté dans les années 1919-1922, mais il était inhabité et semblait destiné à le rester. En effet, il existe là une plaine argileuse propre à la culture, mais séparée des régions peuplées situées plus au sud par une large nappe de sable presque pur. C'est alors que, par suite de la crise, les moulins à pâte du Saguenay fermèrent (1931); la ville de Jonquière, une des plus touchées, fonda une société de colonisation qui jeta son dévolu sur le canton de Milot. Les chômeurs de cette ville furent incontinent transportés à pleines charges de camions et déversés à la suite des derniers établissements habités, dans l'ordre d'arrivée, le long d'une route courant vers le nord. Les premiers échouèrent sur la plaine de sable, les derniers, plus chanceux, dans la partie propre à la culture. Telle est l'origine, assez extraordinaire, de la paroisse actuelle de Saint-Ludger-de-Milot. Il est presque superflu d'ajouter que les occupants de la plaine de sable ne tardèrent pas à déserter, tandis que le groupe de colons installés dans la région argileuse et ainsi coupés des anciens établissements restait isolé comme sur une île au milieu des terres vacantes».

L'interprétation du professeur Biays rejoint celle de M. Côté. Ce sont deux versions complémentaires d'une même époque difficile et malheureuse dont ont été victimes, à des degrés divers, certaines régions du Québec.

C'était en 1931

On est arrivé ici en 1931, ma femme était avec moi. On restait à la station d'Hébertville. Je travaillais pour la Coopérative Fédérée. J'avais l'idée de m'en venir ici, c'était la colonisation... J'étais fatigué du public. Rendu ici à Saint-Ludger-de-Milot, j'ai fait absolument le même service que je faisais: j'ai classé les bleuets pendant plusieurs années. On a ouvert ces terres-là, j'avais six garçons. Mais mes garçons n'aimaient pas beaucoup la terre. J'ai fait le commerce du bois avec Noël Gagné, de Jonquière, pendant plusieurs années. J'ai été plusieurs années à utiliser un moulin à scie avec toute ma famille. Mes enfants n'aimaient pas beaucoup ça. Ils ont commencé à travailler pour les compagnies... pour des ingénieurs, des électriciens, aux barrages... J'ai un de mes garçons qui est aux Passes-Dangereuses, il travaille pour l'Alcan depuis plusieurs années. J'en ai un autre qui est contremaître pour la compagnie Price. Il runne des grosses machines qui chargent le bois.

Au début notre paroisse avait 175 familles, c'étaient surtout des gens qui venaient de Jonquière, on était seulement deux familles du Lac-Saint-Jean. Ces gens-là ne sont pas restés longtemps. Pendant plusieurs années on disait que Milot allait fermer... pour les cultivateurs d'ici, ça ne marchait pas... Le grand bobo c'est qu'on est un peu proche des compagnies et les gens ont pris l'habitude d'aller travailler dans le bois. Ils négligeaient leurs terres, ils aimaient mieux gagner de l'argent. Aujourd'hui, ma famille est presque toute à Saint-Ludger-de-Milot, j'en ai six qui sont tous aux alentours de nous autres. Finalement Milot ne s'est jamais fermé. D'après les voyageurs qui viennent ici, Milot est une petite paroisse qui n'a pas trop à se plaindre, des chômeurs, on en n'a pas beaucoup ici... On a deux mines qui sont en opération, il y a un moulin à scie de bois franc dans le village. Une partie de nos gens vont travailler au moulin des Lachance le long de la rivière, mais les grandes compagnies ne nous donnent pas beaucoup de chances, c'est pour ça qu'on parle toujours de fermer... Moi je ne me décourage pas, je vais avoir 80 ans le 13 de janvier... Je trouve que le monde se lamente beaucoup pour rien... Il n'y a pas qu'au Lac-Saint-Jean qu'il y a du trouble, c'est quasiment universel... Les gens sont trop demandeux. De la misère, ici, je n'en vois pas.

Au début, quand on est arrivé ici, le gouvernement donnait des primes, il donnait dix piastres de l'acre... c'était une paroisse de colonisation... Les gens qui n'étaient pas sérieux, une fois les primes utilisées, ont lâché... Ceux qui sont restés n'ont pas eu de misère du tout, ils sont encore là. On est ici à peu près 110 familles. Parmi ceux qui sont partis, certains sont revenus. Je pense que si ça va mal parfois, c'est parce que personne ne veut de la terre, c'est pour ça que la terre se revenge... on a été créé pour vivre de la terre et avec la terre. Celui-là qui brasse la terre un peu...

Il y a de 15 à 20 hommes qui travaillent au moulin à bois franc, dans le village. C'est la compagnie du Bois Franc, elle ne débite que du bouleau. Il y a aussi la mine de pierres rouges. La pierre est expédiée en gros blocs. C'est du granite rose. L'autre, c'est une mine de granite noir, pour faire des pierres tombales. Il y a de 25 à 30 hommes qui travaillent dans ces deux mines. Mais il y a surtout le chantier coopératif qui opère avec la paroisse voisine de Saint-Augustin. Cette année le chantier est installé aux Passes Dangereuses. Il est bon pour encore une dizaine d'années. Il y a de 30 à 40 hommes de Milot qui montent travailler là. Ils partent pour la semaine. Cette année, le chantier n'a pas un gros contrat. Puis, rendus au printemps, les hommes vont vivre de l'assurance-chômage, c'est rendu à 100 piastres par semaine. Il y en a qui aiment autant ça que travailler. C'est une loi qui a été passée pour créer des paresseux...

Quand on a ouvert Milot, c'était les bonnes années. Les gens ne calculaient pas et ne se demandaient pas s'ils étaient heureux et c'est ça qui était le mieux. Le gouvernement avait donné une vache, un cheval, il fournissait les outils... puis les compagnies ont commencé par rentrer ici... Les Passes Dangereuses se sont établies un an après notre arrivée à Milot... Les gens ont commencé à aller travailler dans le bois, à monter aux chantiers puis négliger leurs terres... Sur la terre, on n'a pas l'argent tout de suite, il faut attendre. Pourtant il n'y a jamais de chômeurs quand on travaille sur la terre.

Au commencement, les colons avaient tout ce qu'il faut pour vivre et être heureux. Ils avaient chacun une vache, un cheval, des poules, des cochons... Aujourd'hui, même mes garçons qui avaient une terre dans ce temps-là me disent qu'ils gagnent beaucoup d'argent mais l'argent est moins profitable qu'autrefois. C'est utile de l'argent, mais aujourd'hui ça n'en prend trop... Avec la création du barrage des Passes Dangereuses, les gens ont tous abandonné leurs terres...Aujourd'hui, il n'y a presque plus d'agriculture dans Milot. À côté, à Saint-Augustin, c'est bon... Il y a encore quelques cultivateurs même si plusieurs travaillent dans les chantiers coopératifs... Plusieurs ont gardé leurs terres et il y a encore du bois sur leurs terres et peuvent en vendre aux compagnies. À Milot, les terres ont été abandonnées, les animaux sont disparus, les gens ont goûté à gagner de l'argent en dehors...

Une grosse famille


Photo : Gilles Boileau
 
J'ai élevé huit enfants. Ils sont presque tous à Saint-Ludger-de-Milot. Il y en a un qui est aux Passes Dangereuses. Il en a encore pour quatre ou cinq ans. En attendant, ma femme et moi on s'est installé dans sa maison. Alda, le plus vieux, tient un garage. Son frère François travaille pour lui. Jean-Marie travaille pour la compagnie Price. C'est lui qui runne une grosse machine pour charger le bois en longueur. Léonce travaille pour la mine de pierres rouges. Abel tient un magasin dans le village. Comme c'est un peu dull l'été, il travaille au chantier coopératif.
J'ai deux filles: Violaine est à Timmims, en Ontario; la plus vieille demeure à Louiseville. Ils ont entre 55 et 37 ans. Nous avons 40 petits-enfants. Ça faisait beaucoup de cadeaux à faire au Jour de l'an. Dans la famille de ma femme, il y avait 12 enfants. Il y en avait 16 dans la mienne. Les petits enfants, moins un, prennent l'autobus chaque jour pour aller à l'école à Mistassini ou à Dolbeau.

L'année passée, le chantier coopératif a fait des bonnes affaires et les hommes ont gagné de bonnes gages. Cette année, ça l'air d'aller moins bien. Heureusement que le moulin à bois franc a marché tout l'hiver l'année passée et ça va être la même chose pour l'hiver qui vient. Dans les familles de Milot, il y en a au moins la moitié dont le père sera en chômage pour l'hiver qui vient.

J'ai été l'un des directeurs-fondateurs du chantier coopératif de Milot. Ça fait au moins une quinzaine d'années, au milieu des années 60. Notre chantier n'a pas eu beaucoup de chance au début. Il était mal situé et c'était difficile pour les jobbers de s'y rendre. Aujourd'hui les compagnies font leur bois par elles-mêmes ou passent directement par les chantiers coopératifs. Il n'y a presque plus de jobbers.

J'ai arrêté de travailler il y a seulement cinq ou six ans. J'étais un homme qui avait soin de sa famille. Les enfants travaillaient en dehors et comme il y avait toujours quelque chose à réparer à la maison et que mes garçons n'étaient pas là ou manquaient de temps, c'est moi qui devait voir à tout... «Papa, allez arranger-ci, papa allez arranger-ça»! J'étais ouvrier et je veillais aux réparations et à l'entretien des maisons et j'avais droit à l'assurance-chômage...

Je suis arrivé d'Hébertville environ six mois après l'ouverture de la paroisse. Les premiers arrivés avaient pris des lots à partir de Saint-Augustin. C'était tout habité. Il restait des terres dures, dans le 6e rang, en haut, qui n'étaient pas prises. Quand je suis arrivé, on avait le droit de prendre un lot par garçon. J'avais six garçons. Je me suis pris quatre ou cinq lots au nom de mes garçons. Je me suis installé puis finalement au bout de quelques années je me suis acheté un moulin à scie. Je faisais du bois sur les lots des garçons qu'on vendait à Noël Gagné, de Jonquière. Quand les enfants ont commencé à grandir, je les faisais travailler au moulin et je les payais à salaire. J'ai gardé le moulin une quinzaine d'années.

Puis ça c'est gâté, le bois est devenu plus rare à cause des feux provoqués par les abattis. Au début, on vendait le bois 10 piastres du mille pieds. Comme on faisait du bois pour les colons, on avait beaucoup de difficultés parce qu'ils étaient pauvres et ne pouvaient pas toujours payer. Puis la politique s'en est mêlé. Il est arrivé que des gens qui n'étaient pas du bon parti ont vu leur bois être saisi. J'ai vu le bois que je sciais la nuit pour aider les colons être saisi le lendemain matin. Est venu un temps où on voulait tout saisir notre bois; les colons ne pouvaient plus manger... tout ça à cause des dettes que les colons ne pouvaient pas payer. Fallait être du bon bord en politique pour avoir de meilleures chances de survivre! Ils ont arrêté de saisir le bois quand on a menacé de ramasser tous les colons et de les amener à Roberval pour les faire nourrir par le gouvernement et ses inspecteurs.

Le rôle des marchands de Jonquière

Quand on est arrivé à Milot, il n'y avait rien du tout. Le territoire était sauvage. Pour venir de Sainte-Monique à ici, cela prenait une journée complète. Cette situation-là a duré deux ans. C'est les Leblanc, de Jonquière, qui avaient pris la canton. C'était au début de la crise. Comme les gens avaient beaucoup de dettes envers les Leblanc, qui étaient des marchands, ils ont envoyé les colons s'installer sur des lots dans le canton. Ils se faisaient alors payer à même les primes des colons. Les Leblanc s'étaient entendus avec le gouvernement pour que les colons puissent avoir des lots et les cultiver afin de payer leurs dettes. En vérité, les Leblanc étaient fatigués de faire vivre ces gens-là sans jamais être payés. Le gouvernement donnaient des primes pour défricher, pour acheter des animaux, pour acheter du bois pour se bâtir... Les Leblanc pensaient que les chômeurs de Jonquière, une fois installés sur des terres, pourraient effacer leurs dettes.


Photo : Gilles Boileau
 
Quand on est arrivé ici, on était en plein bois. Les abattis étaient près des maisons. On a eu un grand feu qui a nettoyé les terres. C'est après le feu que les gens ont découvert la terre et qu'ils ont commencé à en faire. C'était pas la terre qui manquait. Le problème de l'agriculture à Milot c'est que les premiers colons étaient tous des gens de la ville qui n'avaient jamais su ce que c'était que de cultiver... et ils ont peuplé Milot avec ces gens-là. S'ils avaient choisi le monde, la paroisse serait encore mieux que ça. Il y a encore de la terre en masse. Parmi ceux qui sont arrivés de Jonquière, il n'y avait pas de cultivateurs. C'est pour ça qu'il n'y en a pas beaucoup qui sont restés. Moi, j'ai élevé ma famille dans le 5e rang. À mesure que mes enfants grandissaient, ils ont été ramassés par les compagnies, ce qui fait que je suis resté cinq ans tout seul sur ma terre là-bas...
J'étais seul avec ma femme. J'avais sept vaches à lait, je faisais du cochon et de la volaille. Je laissais les veaux après les vaches, même si ce n'était pas la mode dans le temps. Je débitais le cochon moi-même et je vendais ça dans la paroisse, en passant de maison en maison.

On a vécu dans le 5e rang, sans téléphone, avec des chemins pas entretenus l'hiver. On eu la lumière électrique dans les dernières années. Aujourd'hui, dans le 5e, il n'y a plus un chat... Je m'étais fâché un jour contre notre premier curé, le curé Tremblay. Il avait dit en chaire que les rangs allaient se fermer une fois les vieux partis. C'est pourtant ce qui est arrivé. Dans le 6e, il ne reste plus qu'Ernest Bouliane. Il a 77 ans et il est tout seul là. Il ne veut pas venir rester au village. Les rangs sont tous vides.

Il n'y a pas tellement longtemps que les chemins sont entretenus l'hiver, peut-être une quinzaine d'années. J'ai connu des hivers difficiles, au début surtout. Le premier hiver que j'ai passé à Milot je l'ai passé tout seul. En quittant Hébertville, j'avais installé ma famille à Alma. Puis je suis venu seul bûcher pour faire du bois pour bâtir la maison. Je logeais dans un petit shack. Pendant cet hiver-là, je suis descendu 17 fois, en voiture avec un bon cheval, à Alma. Ça me prenait entre trois et quatre heures. En sleigh ou en carriole. À partir de Saint-Coeur-de-Marie, on passait sur le lac jusqu'à Alma.

L'avenir de Milot: je ne suis pas inquiet. J'ai une grande confiance au Bon Dieu... mon ami intime c'est le Sacré-Coeur-de-Jésus. Il a dit «sans moi tu ne peux rien faire». Moi, je m'appelle Thomas... J'ai fait comme saint Thomas. Toute ma vie j'ai été organisateur de retraites fermées. J'ai entendu, il y a quelques années, un sermon d'un petit vicaire de Montréal qui m'a bien surpris quand il a dit... «Trouvez-en un dans la ville de Montréal qui est heureux aujourd'hui». Ça, c'est parce le monde a abandonné la religion et le Bon Dieu. Pas étonnant que le Bon Dieu ait dit: «Arrangez-vous»!

Tous les voyageurs de commerce qui passent ici nous disent que Milot est une des meilleures paroisses... «tout marche bien, on vend beaucoup et ça paye bien». Ça veut donc dire que les gens ne sont pas si pires qu'on pense. À Milot, il y a une Caisse populaire... ici, on a toutes les organisations qu'il peut y avoir dans les grandes villes. Il nous manquait un salon mortuaire, on l'a bâti il y a deux ans. C'est toute la paroisse qui l'a fait, en-dessous de la sacristie.

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Au dernier recensement national, il y avait 752 habitants à Saint-Ludger-de-Milot.

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