Le retour du pontPAR GÉRALD ARBOUR Le pont couvert de l'Anse-Saint-Jean (Saguenay) est en voie de se mériter le titre du pont couvert le plus connu du Québec. La couverture de presse entourant l'incident du printemps dernier jusqu'au retour du pont à son emplacement d'origine a contribué à sensibiliser de larges secteurs de la population à l'importance qu'il y a de conserver son patrimoine et des efforts nécessaires pour qu'un tel voeu devienne réalité. La balade du pont de l'Anse-Saint-Jean est un bel exemple de ce qu'une communauté peut réaliser quand une menace pèse sur un héritage commun. HistoriqueC'est le 17 août 1928 que le maire Édouard Harvey et les conseillers s'entendent sur la nécessité de construire un pont au coeur du village. La compagnie Price, omniprésente dans la communauté, et le député Delisle sont sollicités pour la réalisation de ce projet. Convaincu de la pertinence d'une telle entreprise, le maire Harvey accepte de financer à même ses sous les travaux en attendant la somme allouée par le gouvernement. La rumeur veut que le Québec soit passé maître de la politicaillerie lorsqu'il était question de voirie dans la province. Le pont couvert de l'Anse-Saint-Jean semble avoir été au coeur d'un débat qui a alimenté les conversations pendant un certain temps. À l'hiver de 1930, soit immédiatement après la construction du pont, certains conseillers se prononcent contre le remboursement au maire Harvey des sommes qu'il a avancées pour assurer le début des travaux. Les raisons qui motivaient ce refus demeureront obscures étant donné que le livre des minutes de la municipalité a été découpé pour la période couvrant les délibérations de février à août 1930. Malgré ces tiraillements, le projet de pont couvert a été mené à terme sous la conduite d'Auguste Beaudet et le gouvernement provincial a affecté la somme de deux mille soixante neuf dollars et quatre-vingt-sept sous ($ 2 069,87) à même le budget de la colonisation. Bien qu'Auguste Beaudet ait été officiellement le conducteur des travaux, c'est le nom de Laurent Bouchard qui sera retenu. Laurent BouchardNé aux Éboulements en 1870, il s'amène à l'Anse-Saint-Jean pour travailler à la construction de l'église. Il est alors âgé de 18 ans. Charron de métier, très vite ses activités se diversifient et il peut ajouter les titres de charpentier-menuisier à sa carte de visite. Bien qu'Anna Thibeault lui trouve des allures d'écureuil avec ses pommettes saillantes et son teint roux, le jeune Bouchard fait sa conquête et leur mariage est célébré dans une église en pierre toute neuve. De cette union naquirent 14 enfants. Pour loger une telle progéniture, Laurent Bouchard ne lésine pas sur les moyens. Bientôt s'élève une construction de trois étages qui pour un temps tiendra lieu d'hôtel. Cette maison sera l'une des premières au village à avoir l'électricité, vingt ans avant l'arrivée de l'électrification rurale. La boutique de Laurent Bouchard est un lieu fréquenté. On vient y prendre livraison de ses meubles, on discute de la construction d'une goélette ou on y fait réparer sa calèche. Les voitures construites par Bouchard sont «signées», comme on disait à l'époque. Finition soignée, couleurs gaies, notre homme pratique avec enthousiasme le métier qu'il a appris à St-Raymond de Portneuf. Note: L'embouchure de la rivière Saint-Jean a été le site d'un important chantier maritime. M. Laurent Bouchard y a construit quelques goélettes: l'Étoile de Mer (capitaine Joseph Boudreault), le H.A.B. (capitaine Hylas Boudreault), la Providence (capitaine Jos Boudreault). Toutes ces activités n'empêchaient pas cet homme de relever d'autres défis. En 1929, c'est à lui qu'on fait appel pour construire le pont du village. Quelques années plus tard, il sera engagé comme premier charpentier à trois dollars cinquante par jour pour réaliser les ponts couverts du lac Ha! Ha!. Un de ces ponts existe toujours à Boileau. On estime à 14 le nombre de ponts couverts construits par Laurent Bouchard. Ces ponts étaient majoritairement situés au Saguenay bien qu'il ait eu à se rendre dans la région de Bersimis. Pour chacun de ces contrats, le scénario était le même: Laurent Bouchard se rendait sur place pour veiller à la coupe du bois nécessaire à la construction. Une fois le travail terminé, parfois après de longs mois d'absence, il rentrait à l'Anse pour reprendre ses activités là où il les avaient laissées. Les mots d'André-Anne Fortin, un contemporain de Laurent Bouchard, résument bien la carrière de l'un de nos plus illustres bâtisseurs de ponts couverts: «Il était capable de bâtir... Il avait les plans dans sa tête à lui». 2 avril 1986 - 15 décembre 1986La population de l'Anse-Saint-Jean n'a jamais douté qu'un bon matin elle retrouverait son pont couvert à sa place habituelle. Le 15 décembre 1986, cette structure de cent tonnes entreprenait par la route le voyage qu'elle avait accompli en sens inverse sur la rivière. Le pont a été complètement réparé et les assises ont été haussées d'un mètre, ce qui devrait suffire à éviter de nouveaux problèmes. Les nouvelles approches du pont lui confèrent un style «pennsylvanien» avec ses murets de pierre. Unique au Québec. De plus, les activités d'Hydro-Québec dans le secteur de la rivière Saint-Jean sont dorénavant connues, ce qui devrait également contribuer à diminuer les risques d'embâcles.
L'étape
suivante devrait être la reconnaissance de cette structure en
tant que monument historique. Les citoyens de ce village ont fait la
preuve que le passé a des racines sur les bords du Saguenay.
Sources: - Mme Annette Bouchard, fille de Laurent Bouchard. - L'Anse-Saint-Jean, 150 ans d'histoire, Russell Bouchard. - Les ponts couverts du lac HaHas!, Yolande-Linda Gagné.
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