La ferme de la Trappe de MistassiniPAR LE P. JACQUES PINEAULT
Les moines de Cîteaux étaient avant tout, dans l'ordre économique, connus comme des colonisateurs et des agriculteurs. Ils se fixaient dans les vallées cachées, loin du tumulte des villes, et, autant que possible, ils bâtissaient leur monastère au bord des fleuves et des rivières. Les Cisterciens n'avaient pas en horreur les lieux abandonnés, marécageux, rocailleux, déserts et incultes. Par leur persévérant travail, ils en faisaient d'agréables jardins et des champs fertiles. Voilà sans doute pourquoi on a invité les Trappistes à coloniser le nord du Lac-Saint-Jean. Car la terre que le Gouvernement octroya aux Trappistes de Mistassini le 13 mai 1893 n'était pas très riche. Les fondateurs s'installaient sur du sable. Une savane qui étendait durant des milles sa monotone formation de chétifs cyprès séparait les extrémités de ce domaine. Dom Antoine Oger, l'ayant visitée, se surprit à dire qu'il n'y avait pas de quoi là-dessus nourrir deux vaches! C'est plus par leur industrie que par les donations du Gouvernement ou du peuple pieux que les Trappistes ont transformé leur domaine. En effet cette terre se laisserait travailler et améliorer puisqu'elle récompenserait le labeur des défricheurs en leur permettant de découvrir vers ses limites-nord de riches alluvions argileuses qu'y déposait la rivière aux Rats, et ailleurs la carrière de pierre calcaire. Cette carrière fut un bienfait car elle a fourni du travail à bon nombre de familles de la région, de la pierre de construction et des tonnes de chaux. Cette chaux donne de la fertilité à la terre dans une large mesure et sert aussi à la transformation de la pulpe de bois en pâte à papier. Des générations de moines se sont dévoués sur cette terre. Plusieurs d'entre eux venaient de la maison-mère d'Oka et avaient été liés d'une façon ou d'une autre à l'Institut agricole. Ce sont l'ex-directeur de 1'l.A.O., le P. Jean-de-la-Croix Léveillé, un ex-professeur, le P. Onésime Héroux, agronome, à qui le Gouvernement octroyait la médaille du Mérite agricole en 1939, et encore plusieurs autres tels les PP. Georges Groulx et Jérôme Cyr, qui ont travaillé dans les vergers de l'Institut. Mentionnons tout spécialement le P. Marie-Benoît Van Biervliet, poète de tempérament et dynamiteur-essoucheur d'office, et le R.P. Dom Ubald Desranleau, Prieur titulaire de N.-D. de Mistassini de 1926 à 1929. À force de travail et d'économie, de privations parfois, et aussi grâce à de généreux dons qu'il serait ingrat de ne pas reconnaître, les Trappistes de Mistassini ont fini par atteindre l'aisance. En 1938-1939, l'exploitation agricole de la Trappe de Mistassini se classait première parmi les lauréats de la médaille d'argent du Mérite agricole. Partie de presque rien en 1892, cette ferme reçut son essor et son organisation de 1900 à 1910, sous l'active direction de Dom Pacôme Gaboury. Celui-ci avait compris que l'emploi de la machinerie était des plus avantageux et assurait une réelle économie de temps et d'argent. En 1904, il se procurait une moissonneuse-lieuse, en 1905 le premier semoir qu'on ait jamais vu à Mistassini, en 1912 une batteuse à trèfle, etc. Jusqu'en ce temps-là il avait bien fallu se contenter d'abattre des arbres et de défricher, mais le temps des abattis était à peu près fini. Commençait de plus en plus sur une grande échelle le temps des labours. Durant l'abbatial de Dom François-Xavier Huet, toute la ferme a progressé suivant un rythme semblable à celui que lui avait procuré Dom Pacôme. Les divers travaux pénibles et laborieux étaient accomplis par tous, religieux et convers, mais surtout par ces derniers. À certains jours de la canicule, on a compté jusqu'à cent moines et employés occupés à la récolte des foins, mais la fertilité des terres des Trappistes est due surtout à l'intelligence et au travail des convers. Que leurs noms soient inscrits au Livre de Vie! Dans les années quarante, le domaine de Mistassini avait une superficie approximative de quatre mille trois cents arpents, comprenant six cents arpents en culture, cinq cents en forêts, deux cents en pâturages et une savane de près de trois mille arpents. Quand on aura défriché et mis en culture tout ce qui peut l'être, la surface labourable sera d'environ neuf cents arpents, dont quatre à cinq cents de terre argileuse, la balance de sable. Cette immense ferme agricole était consacrée à l'industrie laitière, à l'élevage d'animaux purs, à l'aviculture, à la production de pommes de terre, de légumes maraîchers, de petits fruits et bien sûr de blé, d'avoine, de fourrage. Elle abritait aussi une renardière importante et une visonnière d'environ cent cinquante locataires, des fabriques de beurre et de fromage, un petit rucher et une conserverie où l'on mettait en boîte des fèves, des pois, du mais, des tomates, des betteraves et des poulets. Les agglomérations assez populeuses de Dolbeau et de Mistassini représentaient d'excellents marchés pour les produits laitiers et avicoles, et les viandes abattues. Pour ce qui est des reproducteurs, surtout des bovins, ils se vendaient non seulement chez les éleveurs de la région, mais même au loin.
Cette dernière partie, communément appelée la Ferme
Saint-Joseph de Mistassini depuis le 21 novembre 1901, a été
défrichée encore assez tôt et comprenait les champs
les plus fertiles. En 1896, on y construisait déjà une
grange. Entre les deux parties de la ferme, il y a la savane à
travers laquelle on avait tracé une route qui a été
pendant plusieurs années le seul chemin qui conduisait à
la colonie de la rivière aux Rats (Saint-Eugène).
Sur les champs sablonneux du sud, on semait la pomme de terre sur une superficie de cinquante arpents. Périodiquement on y employait des semences certifiées. Toutes les pulvérisations qui s'imposaient étaient dûment accomplies. Depuis septembre 1905, on utilisait même une arracheuse mécanique. À l'époque la petite machine arrachait cent soixante minots en quatre heures. Les murs en béton du caveau à pommes de terre, de quatre-vingt-douze pieds par quinze de largeur et dix de hauteur, maintenaient une température uniforme de quarante degrés Fahrenheit. C'est sur la ferme sud, en arrière et à côté des bâtiments de la communauté, que se trouvaient aussi les jardins couvrant de douze à quinze arpents. On y cultivait des fraises et des légumes. On y avait aussi construit d'immenses serres chaudes pour la culture des primeurs, de la production de plants de toutes sortes. Les grains, le foin et le jardin sur la partie sud de la ferme, donnaient des rendements habituellement supérieurs à ce que l'on attendait d'ordinaire d'un sol aussi pauvre. Il en était de même du pâturage permanent. La rotation, les bons travaux de culture et d'égouttement, un système intelligent de fertilisation ont permis à ce terroir sablonneux de produire autant que les meilleures terres de Normandin et de Saint-Félicien, selon le texte même du Mérite agricole: «Par les bons travaux de culture et d'égouttements exécutés, par leur système intelligent de fertilisation, ce terroir sablonneux a été littéralement transformé et donne aujourd'hui des récoltes aussi abondantes que les meilleures terres de Normandin, dont la ferme expérimentale fédérale reçoit une subvention annuelle et substantielle tandis que les PP. Trappistes n'en touchent aucune». Les premières semences relativement importantes avaient été faites en juin 1898. Trois cent soixante-deux minots de tous grains avaient été semés dans deux cent quarante-six arpents environ. À l'automne, la récolte était exceptionnellement belle et abondante: quatre mille minots de tous grains avaient été récoltés et six mille bottes de foin rentrées en bonne condition. Des coulées assez profondes, le relief des champs et le voisinage des rivières fournissaient aussi à la partie nord de la ferme de bonnes facilités d'égouttement. On y suppléait par l'arrondissement des planches, le creusage des rigoles et de fossés là où le besoin s'en faisait sentir. On appelait d'ailleurs un certain secteur le champ des chapelets à cause des nombreuses buttes qu'il en était résulté. Le P. Fortunat Brodeur, qui régissait les travaux des champs, disait que l'égouttement était son premier souci et que si toute la terre que la pelle à cheval et la gratte à roues ont remuée, dans l'un de ces champs en particulier, était ramassée, on en ferait une pyramide d'Égypte! Foin et céréales constituaient les principales cultures du nord de la ferme. Les grains y étaient très beaux, et dans tous les champs, les récoltes saines. On y retrouvait aussi un pâturage d'une trentaine d'arpents. Le système de fertilisation de ce domaine était le suivant: l'engrais de ferme était épandu au printemps sur les champs destinés à la pomme de terre et aux légumes. On appliquait en outre aux mêmes cultures, aux céréales occasionnellement, et aux pâturages, environ quatre-vingts tonnes d'engrais chimique chaque année. Pendant bon nombre d'années, on chaulait aussi à tour de rôle les sols destinés à la grande culture pour en contrôler l'acidité. On utilisait le calcaire extrait de la carrière et broyé sur la ferme, à raison de cinquante à cent tonnes par année. Les bovins laitiers, environ cent à cent vingt têtes, étaient tous de race Ayrshire. Le troupeau se composait en général d'une soixantaine de vaches, de deux ou trois taureaux, et d'une cinquantaine de génisses ou taures, remarquables par leurs belles formes, leur poids et leurs aptitudes laitières. Les premières têtes de race Ayrshire avaient été obtenues en 1905. Ce magnifique troupeau, dû à la maîtrise des éleveurs consommés qu'on été les PP. Adrien Montour et Onésime Héroux, recevait les bons soins des humbles FF. vachers Raymond Fraser, Elzéar Coll et Gilbert Gagnon. Il y a eu encore le service de reproducteurs particulièrement bien choisis. En conséquence, de très nombreuses vaches ont été inscrites au Livre d'Or ou au Rôle d'Honneur. Une des gloires du troupeau a été la «Duchesse de Mistassini» qui à l'âge de seize printemps donnait toujours ses dix mille livres de lait en 1942. Déjà en 1898, le cellérier, le P. Macaire Rioux, était revenu des expositions de Chicoutimi et de Québec couvert de lauriers avec une vingtaine de prix et deux cent vingt piastres de récompense. Encore en 1965, le troupeau, sous la direction du F. Gilbert Gagnon, remportait le premier prix d'éleveur Ayrshire à l'exposition de Roberval. Le troupeau, accrédité en 1925, n'a jamais contenu de sujet douteux. L'épreuve du sang était faite par des spécialistes de Québec tous les six mois. Dans la région, les Trappistes vendaient ou prêtaient des mâles, issus de très bons reproducteurs et de fortes laitières, ce qui a contribué à disséminer de bons sujets de race Ayrshire et une bonne part des progrès régionaux en élevage bovin. Le troupeau a été vendu à l'encan en septembre 1989. On a élevé pendant longtemps aussi, jusqu'à l'incendie des bâtiments de la ferme en 1959, une centaine de porcs, jeunes et adultes, tous de race pure Yorkshire. La porcherie, quatre-vingt-cinq par trente pieds, était un local clair, bien aéré, pavé de ciment, divisé en vastes compartiments faits de tuyaux de fer ajourés avec allée centrale et chambre d'alimentation. On y gardait d'ordinaire trois verrats et une douzaine de truies. Les meilleurs sujets, mâles et femelles, étaient vendus pour la reproduction et contribuaient à l'amélioration du cheptel porcin de la région. L'incendie du 16 septembre 1959 mettait fin à l'élevage des porcs, mais ce n'était pas le premier incendie qui anéantissait la porcherie. En effet, le 24 janvier 1913, à deux heures et demie du matin, les moines apercevaient des gerbes de flammes au-dessus de la Mistassibi, dans la direction de l'ancien Monastère. Persuadés que le moulin et les granges étaient la proie des flammes, les convers se rendent immédiatement sur les lieux. En arrivant, ils constatent que la porcherie s'effondre ensevelissant sous ses ruines vingt-et-un porcs. Dieu merci! trois truies pleines, que le F. Jean-Baptiste Coutelleau venait de faire monter quelques jours auparavant dans les nouvelles étables, fournirent bientôt le lard nécessaire aux besoins pressants. La ferme a déjà compté de trente à quatre-vingts moutons de race Shropshire, mais les ours en réduisaient volontiers le nombre. Faute d'un berger permanent, il a fallu les éliminer. Par contre, il y a toujours des volailles. Leur nombre a varié de quelques milliers à quelques centaines. En 1911, au moment du transfert de la communauté des bords de la rivière au plateau de la route 169, les volailles logeaient temporairement dans un coin de l'étable. Elles avaient pour juchoirs des paniers accrochés dans une échelle appuyée au fenil. À la vue de ce spectacle, Mgr Labrecque s'écria: «Ah vous faites cet élevage sur une petite échelle»! Pendant longtemps le P. Adrien Montour a hiverné quelque cinq cents pondeuses rigoureusement sélectionnées. En 1927, pendant la construction d'un poulailler, les religieux furent distraits par le sifflet annonçant l'entrée en gare d'une première locomotive à Dolbeau. En 1943, la basse-cour acquérait un poulailler principal de cent cinquante par vingt-cinq pieds, à deux étages, aux murs de briques rouges ou grises et aux planchers de ciment. Le P. Adrien, âgé de soixante-seize ans, en avait dirigé les travaux. Ce poulailler pouvait loger de douze à treize mille poussins. Il était équipé d'incubateurs et d'écloseurs. On y gardait des Plymouth Rocks grises, puis des Rhodes-Island rouges et enfin des Light Sussex blanches à col noir. Depuis 1958, la basse-cour ne contient plus que des Leghorns blanches. Elle est sous la direction de l'assistant du P. Adrien, le F. Laurent Désilets. Autrefois la distribution des produits laitiers s'accompagnait de la livraison des oeufs; de nos jours la production ne sert plus qu'à la consommation domestique. De 1949 à 1969, on a aussi pratiqué l'élevage de la dinde bronzée ou blanche de Hollande. Quant aux chevaux, de 1926 à 1959, l'élevage de Percherons a été en honneur sur la ferme. Leur nombre a varié mais pas la qualité. Les chevaux hivernaient dehors, en liberté, avec des abris qui ne les protégeaient que contre les vents, la neige et les pluies. Leur remarquable vigueur et leurs belles formes témoignaient en faveur de ce mode d'élevage. Croisés ou purs, ils étaient de superbes échantillons de race. Les tracteurs les ont remplacés dans les champs et les voitures sur les routes; mais toujours la nostalgie de ces fiers animaux est demeurée dans le coeur de ceux qui les ont étrillés, pansés, ferrés, attelés, montés ou simplement admirés. En arrière de la grange-étable de la ferme sud se trouvait une boutique de forge très bien outillée, avec son magasin de ferronneries diverses. À côté, une vaste remise à machines où l'on voyait deux épandeurs à fumier, des charrues, des herses, des semoirs divers, des faucheuses et moissonneuses, en un mot tous les instruments aratoires nécessaires à l'exploitation d'une ferme agricole de six cent arpents. On prenait grand soin de tout ce matériel. «Ainsi une machinerie qui vieillit, disait le P. Fortunat, a encore bonne apparence quand vient le temps de la changer pour une autre plus perfectionnée». Les principaux revenus de cette vaste exploitation agricole venaient donc de son troupeau laitier, de sa culture de pommes de terre, puis de sa porcherie et de sa basse-cour. Occasionnellement, on vendait quelques milliers de livres de graines de mil, quelques centaines de minots d'avoine de semence et du foin. La renardière, la fabrique de conserves et de produits laitiers étaient aussi d'autres sources importantes de revenus permettant à la communauté de vivre amplement et de faire la charité. Il y a plus de plaisir à donner qu'à recevoir, ne dit-on pas ? Pionniers de cette vaste région du nord, les Trappistes ont ainsi non seulement ouvert à la foi et à la culture un beau domaine, mais ils y ont attiré les colons qui ont essaimé dans leur rayonnement, ouvrant villes et villages, et leurs chapelles sont devenues autant d'églises paroissiales en l'honneur du Seigneur et Maître de la terre. |