Un village charentais vers 1900
je ne me souviens que de son prénom: Léonide; il m'impressionnait
avec sa barbe hirsute et ses vêtements déchirés.
À un kilomètre au sud de Barbezières, en haut d'une élévation de terrain, s'étendait un village d'une dizaine de maisons; c'était le village de mes grands parents paternels: La Brousse, peuplé de petits cultivateurs et où régnait tout le jour une grande activité. L'esprit coopératifDès le début du siècle, le mouvement d'entr'aide avait connu dans ce coin de la Charente un franc succès. Bien vite chacun avait compris que se grouper était une condition de vie plus facile et que ce qu'on ne pouvait faire seul, était réalisable à plusieurs. Tout d'abord, trois ou quatre cultivateurs, dont mon grand-père, surent se grouper pour l'achat d'une machine agricole simplifiant considérablement la tâche au temps des moissons: la moissonneuse-lieuse qui, tirée par deux chevaux, s'avérait un merveilleux outil laissant après son passage de longues files de gerbes toutes prêtes à être mises en moyette (ou «muloches» disait-on là-bas), la dernière gerbe du petit tas posée face à l'ouest, les épis tournés vers le sol, formant égouttoir les jours de pluie. Bien vite les agriculteurs de la commune comprirent l'utilité de s'associer pour exploiter au mieux les produits de leurs biens et de leur travail. «L'union fait la force», me disait souvent mon grand-père avec sa conviction aussi vieille que lui. C'est ainsi que se créèrent presque en même temps un syndicat de battage d'abord, puis un peu plus tard une laiterie coopérative. La commune voisine: Ranville, quant à elle, organisa une boulangerie coopérative qui alimentait en «tortisseaux» (gros pains ronds de trois kilogrammes), toute la région, la livraison se faisant par voiture à cheval une ou deux fois par semaine. Le boulangerIl s'annonçait de loin, venant de Ranville, à grands renforts de coups de trompe. Ma grand'mère, l'entendant, abandonnait alors son occupation du moment, quittait son «devantiau» (tablier de grossière toile), le remplaçait par un autre, noir, propre, plus décent; puis ouvrant la petite porte d'entrée de la cour, près du grand portail, attendait patiemment, sa «coche» à la main. la «coche» était une moitié de bâton de noisetier de trente-cinq centimètres de long et dont le livreur de pain possédait l'autre moitié. Le client servi, ce livreur accolait les deux moitiés de branche qui coïncidaient exactement et à l'aide de son couteau bien aiguisé faisait une entaille qui mordait de la même façon sur les deux parties de bois rapprochées. Chaque encoche correspondait, je pense, à un de ces gros pains ronds dont j'ai parlé plus haut. Le laitierQuant au ramasseur de lait, il passait chaque matin à peu près à la même heure, annonçant lui aussi son passage par un appel sonore très personnel. Les fermières du village, une à une, arrivaient au rendez-vous, en bordure du chemin, leurs seaux plus ou moins remplis de bon lait crémeux. Chaque seau était marqué intérieurement d'une graduation gravée en relief dans le métal du récipient; cette graduation indiquait, en litres, la quantité de lait contenu dans le seau. Chaque fermière présentait son livret sur lequel le ramasseur notait en face de la date de la journée présente, la quantité de lait livré. Avant de rendre le seau à la fermière, il y versait une plus ou moins grande quantité de «petit lait» (résidu de la fabrication du beurre), contenu dans un grand bidon qu'il inclinait lentement au-dessus du seau vidé. Ce petit lait était utilisé pour l'élevage des porcs ou pour leur engraissement, mélangé à des farines de céréales secondaires (avoine, orge, seigle) que l'on désignait sous le nom de «recoupes». Les battagesÀ n'en pas douter, c'était le gros événement de l'été, je dirais même de l'année. Toute la vie de la ferme était, ce jour-là, bouleversée: les vaches restaient à l'étable, les chevaux à l'écurie et les poules étaient cloîtrées dans le poulailler... Cet événement, chacun le préparait longtemps à l'avance. Dans ce pays de la Charente sèche où l'unique point d'eau était un puits de trente mètres de profondeur, toutes les plantes assoiffées du jardin s'étiolaient, à l'exception d'une planche de haricots verts que l'on arrosait et que l'on protégeait des rigueurs du soleil, tout cela dans le but de pouvoir préparer un plat de légumes frais, le jour des «batteries». Étant donné que le puits se trouvait dans la cour et tout proche de la batteuse, il fallait donc, ce jour-là, le condamner dès le petit matin et ne plus s'en servir tant que dureraient les battages. Mon grand-père disposait donc, à cet effet, sur la margelle (maçonnerie entourant le puits et supportant le treuil autour duquel s'enroulait la longue chaîne descendant et remontant les seaux), un rond de barrique recouvert d'une bâche maintenue par de petits madriers posés à plat. Tout ceci afin d'éviter que la poussière et les brins de paille ne tombent dans le puits et ne viennent troubler la pureté de son eau. Il avait donc fallu, la veille, faire provision d'eau potable: les abreuvoirs de pierre (les «bassies»), avaient donc été remplis. Dans le cellier, une futaille protégée d'une toile bien nette constituait une réserve d'eau destinée à la cuisine. Dans la cour, la grande cuve, utilisée habituellement pour fouler la vendange, contenait l'eau réservée à l'alimentation en eau de la locomobile à vapeur, pour laquelle on avait également prévu une provision de charbon qui se présentait sous forme de briques noires entassées le long du mur de l'étable. La cour de la ferme, elle-même, avait été nettoyée, en particulier débarrassée de ces longues tiges herbacées et vertes d'une plante sauvage et envahissante appelée dans le Poitou «tire goret», mais dont le nom est la renouée des oiseaux (polygonum). Ceci afin de permettre plus tard le ramassage complet des grains de céréales égarés sur le sol.
des roues arrière, les petits cailloux calcaires de la cour.
Elle aussi est vite mise en place, ainsi que les cales bloquant les
roues. On tend à son tour la longue et large courroie reliant
la locomobile à la batteuse et sans plus tarder, le foyer de
la machine à vapeur est allumé et l'odeur du charbon qui
s'enflamme me rappelle celle que l'on perçoit à la gare
quand on voit passer le train.
Mais pendant ce temps, dans la grande pièce de la ferme qui sert de cuisine et de salle à manger et sous la haute responsabilité d'une habituée de ces grands repas et invitée à cette occasion par ma grand'mère, les braises rougeoient dans le potager (sorte de grand réchaud placé dans l'embrasure d'une fenêtre). Dans la grande cheminée, les flammes lèchent les flancs de la marmite ventrue suspendue à la crémaillère et des senteurs gourmandes se répandent dans toute la maison. Le personnel masculin convoqué pour les battages était assez nombreux. Et dans mon jugement enfantin, qui au fond était bien proche de la réalité, je croyais discerner une sorte de hiérarchie dans tout ce petit monde du travail. D'abord les «permanents» inamovibles, sans lesquels rien n'était possible: le «chauffeur» au visage et aux mains perpétuellement noircis par le charbon, puis l'engreneur et son aide, inséparables, qui à eux deux étaient chargés d'alimenter la batteuse vorace qui engloutissait les gerbes déliées et fragmentées. Ensuite il y avait les «accidentels» mais dont certains étaient particulièrement doués pour des tâches difficiles ou délicates. C'est ainsi que je devinais aisément le rôle important accordé à l'homme chargé de l'arrivée du grain dans les sacs; ces sacs qu'il lui fallait détacher de la batteuse au moment où il les jugeait suffisamment remplis. Il les portait ensuite sur la bascule où chacun devait accuser un poids bien déterminé (quatre-vingt kilos pour le blé). Il lui fallait en outre tenir une comptabilité exacte du nombre de sacs portés au grenier. L'homme était tout à son travail, ne se permettait aucune diversion et son sérieux contrastait avec la bonne humeur, l'entrain général. Une autre grosse responsabilité était confiée à l'homme chargé d'édifier le pailler, surtout à l'époque où la paille sortait en vrac de la batteuse grâce à de longs bras montant et descendant qui semblaient s'allonger vers l'extérieur de façon à propulser la paille hors de la batteuse. C'est de l'habileté, de l'expérience de cet homme qu'allait dépendre la solidité de l'énorme tas de paille. Deux aides bien sûr participaient à la tâche commune, mais c'est lui qui prenait l'initiative de façonner les angles, de faire les bordures, de renforcer certaines zones qui lui paraissaient un peu molles. Il lui arrivait même de provoquer l'arrêt de tout le travail, de descendre de son tas de paille afin de mieux juger d'en bas de l'équilibre de son œuvre. Il en faisait le tour, prenait du recul, afin de mieux prévoir la forme définitive du pailler. Lui aussi gardait constamment un air grave; c'était, à n'en pas douter, dans cette assemblée de travailleurs agricoles, une valeur sûre.
en gros andains d'un mètre de haut et sept ou huit mètres
de long. Le porteur enfilait avec sa longue aiguille de bois cet alignement
de paille bloquée par un des hommes à la fourche. De son
pied droit il calait au sol la grosse extrémité de l'outil
puis soulevait doucement son volumineux chargement aidé en cela
par l'homme à la fourche qui poussait vers le ciel la pointe
du «fourchas». Et c'était un spectacle un peu insolite
que de voir ce tas de paille porté par un homme dont on ne voyait
guère le bas des jambes, avancer à l'aveuglette vers le
pailler, gagner l'échelle, y monter lentement, prudemment et
venir enfin s'allonger sur la meule en construction. Plus tard, aux
abords de mil neuf cent dix, la tâche de tous ces gens fut simplifiée
par l'utilisation du monte-paille et de la botteleuse.
il
lui fallait faire vite, repérer d'un coup d'oeil le noeud de
sisal fait par la moissonneuse, puis trancher la ficelle de la main
droite tout en la retenant de la main gauche. Quand il était
en possession d'une grosse poignée de ficelles, il la déposait
vite à l'arrière de la batteuse, puis reprenait sa tâche.
Il était assez fréquent qu'un coup de lame maladroit l'atteigne
à la main gauche; il enroulait alors rapidement son mouchoir
autour de la coupure et repartait de plus belle.
Dans cette troupe laborieuse il y avait, quand même, selon moi, quelques privilégiés: des jeunes gens joyeux, forts, un peu débraillés, à la parole facile. C'étaient les porteurs de sacs. Souvent leur tâche n'était pas simple, il leur fallait, portant sur l'épaule un sac de blé de quatre-vingt kilogrammes, monter un étroit escalier de grenier, se baisser au passage sous une grosse poutre de charpente ou une porte basse. Cela exigeait un effort physique assez marqué dont ils étaient capables, bien sûr, mais dont ils étaient fiers. Il leur arrivait fréquemment de faire irruption dans la grande salle où les cuisinières s'affairaient et ils taquinaient gentiment les jeunes filles ou les jeunes femmes qui protestaient pour la forme. Ils ne savaient pas, les pauvres, ce qu'un avenir tout proche leur réservait: quelques années encore et ils se trouveraient tous jetés dans cette horrible tourmente que fut la «grande guerre»... C'est ainsi que toute la journée, sauf pendant le repas de midi qui se prolongeait, la ferme vivait dans un brouhaha incessant dominé par le ronflement continuel de la batteuse qui, chaque fois qu'on lui présentait une bouchée un peu grosse, poussait une sorte d'aboiement. Dans la maison, c'était une allée et venue continuelle de cuisinières empressées, parlant très fort; on chargeait les jeunes femmes du soin de porter à boire aux travailleurs, leur portant sur place le vin mis au frais préalablement, mission dont elles s'acquittaient très volontiers. J'ai gardé de ces scènes de battage le souvenir d'une journée de travail menée à toute allure, avec beaucoup de bruits, de cris, d'appels joyeux, de plaisanteries sonores, de bonne humeur générale. On vivait avec la volonté bien manifeste de s'entraider mutuellement, on se côtoyait, on s'estimait réciproquement et chacun vivait dans l'espoir de lendemains heureux, ce qui ne l'empêchait pas d'aborder les choses de l'avenir avec sérieux. Et pourtant c'était une époque qui s'achevait et le grand conflit de 1914 allait, outre des deuils immenses, des destructions considérables, marquer une sorte de changement dans le rythme de vie qui se voulait heureux ou plutôt n'en avait que l'illusion. Bien sûr on est enclin à penser et à dire que tout était mieux autrefois. Il serait plus logique de dire que tout était différent car cette époque d'avant 1914 connaissait bien ses injustices, ses exagérations, ses abus, même ses vices. Il n'est pas moins vrai qu'une époque venait de finir avec ce terrible conflit, une époque mourait avec ceux qui partaient, une époque dont la jeunesse (et je songe à ces porteurs de sacs, si gais, si heureux de vivre) allait être fauchée, broyée, martyrisée.
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