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DES TAILLANDIERS, DES SAVETIERS ET DES CORDIERS

Les métiers des premiers arrivants

Les archives nationales du Québec ont publié dans leur rapport de 1970 une importante étude du Père Archange Godbout consacrée aux familles venues de La Rochelle au Canada. Cette étude est d'autant plus importante que c'est de La Rochelle que sont partis la plupart des bateaux qui appareillaient pour la Nouvelle-France à compter de 1650.

Plusieurs de ceux et celles qui partaient de La Rochelle pour venir en terre d'Amérique étaient des engagés qui très souvent venaient sur les bords du Saint-Laurent pour une durée de trois ans. La plupart étaient engagés par la Compagnie des Cent-Associés par des directeurs d'embarquement.

Quelques centaines de colons et d'engagés, peut-être même quelques milliers, sont originaires de Saintonge et d'Aunis. Compte tenu de sa population plutôt réduite pour l'époque, la ville portuaire de La Rochelle est sans doute, de toutes les cités et villes de France, celle qui a fourni le plus fort contingent d'hommes et de femmes.

Mais il semblerait qu'une bonne partie de ceux qui ont été recrutés et dirigés vers l'Amérique n'y ont fait que passer. C'est ainsi, par exemple, que sur 147 engagés qui se sont embarqués à La Rochelle entre 1642 et 1644, 22 seulement se sont établis en Nouvelle-France. De ce nombre, 15 auraient laissé des descendants.

De bien beaux métiers

Mais que faisaient donc, dans leur vie de chaque jour, ces engagés en partance pour la Nouvelle-France? L'examen de archives nous permet de le savoir. Bien entendu, les professions ou métiers exercés avant le départ de France, en Aunis et Saintonge, dans la région de La Rochelle en particulier, ne le sont plus toujours une fois que les engagés ont mis les pieds en terre d'Amérique. Que voulez-vous que fassent sur les bords du Saint-Laurent, en 1660, un compteur de poissons ou un couvreur d'ardoises?

Beaucoup de ceux qui sont venus étaient laboureurs ou tonneliers. Ce sont les deux occupations dont on fait mention le plus souvent. Ces laboureurs étaient sans doute des paysans ou des ouvriers agricoles, ce que nous appelions encore dans un passé récent des «hommes engagés». Aujourd'hui on parlerait de saisonniers ou de travailleurs agricoles. Mais ils n'étaient certainement pas propriétaires des domaines sur lesquels ils travaillaient car si tel avait été le cas ils n'auraient sans doute pas laissé leur terre pour s'exiler en Nouvelle-France pour trois ans avec des salaires de crève-faim. Tout au plus étaient-ils des fermiers, qui exploitaient une ou quelques parcelles en fermage, ou des hommes à-tout-faire.

Parmi ces laboureurs, il y en a qui se définissaient comme des «laboureurs à boeufs» et d'autres comme des «laboureurs à bras». Il pouvait donc y avoir deux types d'engagés agricoles, selon que le travail se faisait avec des animaux ou à la seule force de leurs bras. Il y avait aussi des «laboureurs-journaliers» qui louaient leurs services au jour le jour, quand ils le pouvaient.

Beaucoup d'autres se présentaient comme tonneliers. Pas étonnant que dans un pays où la vigne abonde, il y ait eu de nombreux artisans et ouvriers qui s'adonnaient à la construction de tonneaux pour recevoir le vin et les eaux-de-vie. Mais les tonneliers ne fabriquaient pas que des tonneaux. Ils réparaient et fabriquaient également d'autres récipients pour les usages quotidiens, à la ferme ou en cuisine.

L'alimentation et la construction

Deux des premiers soucis des nouveaux arrivants étaient de se loger et de se nourrir. On recense donc de nombreux métiers spécialisés qui touchent de près ces deux préoccupations. Dans le domaine de la construction, sont venus des charpentiers, des charpentiers «ordinaires», comme nous en connaissons encore de nos jours, et des charpentiers spécialisés dans les «grosses oeuvres».

Parmi les métiers de la construction, en plus des charpentiers et de quelques rares arrivants qui se disaient architectes, il y avait bien sûr des menuisiers, des serruriers, des maçons et des tailleurs de pierre, des tourneurs, des manoeuvriers, des cloutiers, des sculpteurs, des corroyeurs (qui forgeaient et qui soudaient), des couvreurs, des plombiers, des tapissiers, des drapiers, des platreurs et bien d'autres encore. En réalité, ce n'est là qu'un relevé bien partiel des occupations des premiers arrivants.

Non seulement fallait-il se loger, mais encore fallait-il se nourrir. Si chacun est habituellement capable de voir à son «ordinaire» quotidien, il y avait quand même quelques engagés spécialisés dans les métiers de l'alimentation. Bien que peu nombreux cependant, on dénombrait toutefois quelques boulangers et des saulniers, des pâtissiers, des bouchers, des meuniers, des poissonniers.

Les archives nous révèlent aussi que quelques-uns de ces engagés, avant leur venue en terre d'Amérique, étaient panetiers. On les décrivait comme des officiers de bouche chargés du pain. En plus de se loger et de se nourrir, il fallait aussi se déplacer pour aller d'un endroit à un autre, de la campagne au village. Il y eut donc, parmi ceux qui sont venus, des chartiers, des mariniers, des voituriers, des forgerons, des rouliers, des bourreliers (fabricants de harnais... et de matelas).

Nous ne parlerons pas des calfateurs de navires, des pilotes, des navigateurs de toutes sortes,
 

Documentation française, Paris, Ph. Proteau
des chargeurs de charettes, des entrepreneurs de vaisseaux et des capitaines qui, comme bien d'autres, ont dû rapidement devenir colons-paysans en arrivant sur les bords du grand fleuve.

Ceux qui, au XVIIe siècle, ont quitté la vieille France pour venir s'établir sur les bords du Saint-Laurent ont fait preuve de beaucoup de courage, parfois même, dans certains cas, de témérité. Venus de La Rochelle, de Dieppe, de Honfleur, de Rouen, de Saint-Malo, de Nantes, même de Sant-Nazaire ou de Bordeaux, plusieurs ont dû éprouver un total dépaysement à leur arrivée. D'autres, nombreux sans doute, ont certes trouvé bien long un engagement de trente-six mois. Il faut bien réaliser que presque toutes les fonctions qu'ils ont occupées ou les travaux qu'ils ont eu à faire à leur arrivée avaient bien peu de ressemblance avec leurs métiers ou leurs occupations d'origine. Que voulez-vous que fasse dans la colonie naissante des receveurs de deniers, des garde-sel ou encore des faïenciers?

En l'espace de quelques semaines, ils sont devenus de simples, et souvent, de pauvres colons. Parmi ceux qui sont venus d'Aunis et de Saintonge, de Bretagne et de Normandie, du Perche et du Poitou, il y avait aussi de nombreux marchands. Bien rares ceux qui ont pu le demeurer à leur arrivée. Il y avait de forts contingents d'artisans et d'ouvriers spécialisés: des filassiers, des merciers, des selliers, des armuriers et des taillandiers.

 

Archives publiques du Canada
(C.W. Jeffreys)
Mais que faisaient-ils donc ces taillandiers? Sans doute devaient-ils imaginer et fabriquer des outils et des fers tranchants dont avaient besoin les paysans dans leurs travaux des champs et aussi ceux qui bâtissaient les si nécessaires abris tant pour les hommes que pour les animaux.

Quelques-uns appartenaient au secteur des professions libérales: chirurgiens, ingénieurs maritimes, praticiens, pharmaciens, notaires et médecins. D'autres avaient une profession touchant de très près le domaine de la justice: procureurs, avocats, huissiers, greffiers, courtiers-jurés ou conseillers du roi. Quel dépaysement! Quel retournement de carrière!

D'autres déclaraient des métiers ou des occupations étonnantes comme des marchands faiseurs d'eau de vie, des portefaix, des potiers d'étain, des emballeurs, des marchands-poulaillers, des poissonniers, des peigneurs de laine et des boutonniers. Un certain nombre appartenaient, alors qu'ils étaient en France, au domaine de l'hébergement: cabaretiers, aubergistes, hôteliers et faiseurs d'eau de vie.

Il y avait aussi des métiers plus ordinaires et plus courants mais combien nécessaires comme les tailleurs d'habits, les jardiniers, les domestiques, les cordonniers et les tisserands. Il fallait bien se vêtir. En plus des tailleurs d'habits, il y avait des savetiers, des chapeliers ainsi que ceux qui se disaient «tissiers en toile» ou «poilliers».


Archives publiques du Canada
(C.W. Jeffreys)
 
Le noble secteur des armes était représenté: officier marinier, sergent royal, lieutenant d'infanterie, sans compter les simples matelots. Et tous les autres métiers étaient aussi représentés. C'est le cas des lavandiers, des boursiers, des cordiers et des orfèvres, des apothicaires et des chaudronniers, des passementiers, des tamisiers et des fariniers.

Il y eut même des professeurs de grec et des arquebusiers. Et combien d'autres encore.


Le Père Archange Godbout, un pionnier auquel nous devons beaucoup surtout pour les voies qu'il nous a ouvertes, a vécu un bon moment à La Rochelle. Voici d'ailleurs ce qu'il écrivait à propos de ce port de l'Atlantique …

À plusieurs titres, la Rochelle a tenu une place prépondérante dans notre histoire. Si, au point de vue administratif, elle n'a pas l'importance de Paris, elle a dépassé l'influence de cette dernière ville par son commerce intense avec le Canada, par l'affluence des colons qu'elle a dirigés vers la Nouvelle-France, et aussi par le nombre considérable de Canadiens qui s'y sont établis temporairement ou à demeure.

Peut-être faudrait-il nuancer aujourd'hui quelques passages de cette affirmation. Il serait juste de parler de tous ceux qui, un jour ou l'autre, sont allés se recueillir un instant sur le quais du vieux port en songeant à ceux qui, il y a fort longtemps, ont quitté ces lieux pour gagner une certaine terre promise, la nôtre…

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