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DE
SAINTE-ANNE-DE-LA-POCATIÈRE À SAINT-BENOÎT
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Le destin
du curé Étienne Chartier
PAR GILLES
BOILEAU
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Nous
connaissons peu de la vie de celui qui fut appelé parfois
"l'aumônier des Patriotes", l'abbé Étienne
Chartier. Nous savons que ce jeune prêtre avait fait sienne
la cause des Patriotes du Nord de Montréal au moment des
événements de 1837. Curé de Saint-Benoît
- petit village du secteur nord de la plaine de Montréal
où habitaient de nombreux Patriotes, dont le notaire et
député Jean-Joseph Girouard - il était devenu
l'un de leurs chefs les plus véhéments. Mais au
moment où les militaires de la reine Victoria tirèrent
un premier coup de canon, Chartier prit la fuite pour se retrouver
quelques jours plus tard aux États-Unis. Ce que l'on sait
moins, c'est qu'avant de devenir curé de Saint-Benoît,
le jeune ecclésiastique avait passé quelques mois
au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. Ce bref
séjour sur la Côte-du-Sud nous aide à mieux
le connaître et à comprendre son attitude lors du
mouvement insurrectionnel de 1837. Nous avons jugé utile
de nous arrêter brièvement sur "un moment précis"
de la vie de ce prêtre dont on ne peut au moins mettre en
doute les bonnes intentions et surtout le dynamisme.
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Né
à Saint-Pierre-du-Sud, comté de Montmagny, le 26 décembre
1798, Étienne Chartier, après avoir fait ses études
classiques au Séminaire de Québec, fut admis à
l'étude du droit. Il fut donc avocat avant d'être prêtre.
Il avait 30 ans au moment de son ordination sacerdotale. Il arriva à
Saint-Benoît en septembre 1835 et y fut curé jusqu'au 15
décembre 1837 alors qu'il prit le chemin des États-Unis.

L'abbé Étienne
Chartier [1798-1853], premier directeur du Collège de Sainte-Anne.
Source : Archives du Collège de Sainte-Anne |
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Sa
carrière fut fort mouvementée. Après ses
voyages en France et son séjour aux États-Unis,
il revint au Canada où il fut d'abord curé de la
paroisse de Mont-Saint-Grégoire. Décédé
à Québec le 6 juillet 1853, il repose dans le petit
cimetière de Saint-Gilles de Lotbinière.
En vérité, Étienne Chartier a surtout commencé
à faire parler de lui lorsqu'il était directeur
du collège classique de Sainte-Anne-de-la-Pocatière.
Mais son séjour sur la Côte-du-Sud fut de courte
durée, c'est-à-dire de juin 1829 à septembre
1830. Il dut quitter le collège un peu comme il quitta
la paroisse de Saint-Benoît. Si nous connaissons assez bien
- dans la vie de Chartier - l'épisode de 1837, nous connaissons
moins bien - ou à peu près pas - l'épisode
de Sainte-Anne-de-la-Pocatière. On comprend beaucoup mieux
le comportement de l'abbé Chartier en 1837 quand on sait
ce qui s'est passé durant son séjour au collège
de Sainte-Anne. Le destin de cet homme semblait déjà
tout tracé. Comme l'écrivait M. Aegidius Fauteux,
on peut dire «que toute la genèse de son attitude
en 1837 se trouve déjà dans son célèbre
discours de Saint-Anne prononcé neuf ans plut tôt».
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Le
fondateur du collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, l'abbé
Charles-François Painchaud, fut nommé curé de «Sainte-Anne-de-la-Grande-Anse»
en 1814. Dès son arrivée, le nouveau curé se mit
en la tête de doter sa région d'une grande maison d'enseignement.
Les travaux de construction du futur collège commencèrent
en juin 1827. Il fallait trouver un directeur pour ce tout nouveau collège.
C'est alors que M. Painchaud pensa au jeune diacre Étienne Chartier,
alors étudiant au Grand Séminaire de Québec où
déjà il se faisait remarquer par son intelligence vive.
Étienne Chartier, avocat et futur prêtre, fut donc désigné
comme directeur du Collège de Sainte-Anne par Mgr Panet, évêque
de Québec.
C'est
l'abbé Chartier qui allait être chargé de mettre
en application le programme éducatif particulier imaginé
par l'abbé Painchaud et rendu public dans un manifeste en date
du 1er juillet 1828. Dans ce nouveau collège, il n'y aurait pas
de châtiments corporels et les élèves n'auront aucun
costume spécial à porter. L'ouverture des classes se fit
en 1829. Il y eut bénédiction solennelle de l'institution
par Mgr Signay, évêque coadjuteur de Québec, qui
célébra une messe pontificale dans l'église paroissiale
en présence d'une foule immense accourue de toutes les paroisses
voisines. De l'église, on se rendit en procession au collège
où l'allocution d'inauguration fut prononcée par l'abbé
Chartier. C'est alors que commença la grande aventure de l'abbé
Étienne Chartier.
Le fameux discours de Sainte-Anne-de-la-Pocatière
C'est
donc au jeune abbé Étienne Chartier que revint l'insigne
honneur et le privilège redoutable de prononcer l'allocution
de circonstance lors de l'inauguration du collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière,
devant une foule considérable de dignitaires civils et religieux.
La lecture de ce discours - ou du moins de ses passages les plus «délicats»
- nous permet de découvrir le tempérament et les opinions
politiques de celui qui sera plus tard curé de Saint-Benoît.
Dans ces quelques phrases, le jeune directeur du nouveau collège
ne cache pas ses sentiments et fustige les Britanniques. Il en profite
«pour s'attaquer à l'oligarchie anglaise qu'il rend
responsable des maux de la colonie», comme le souligne
l'historien Richard Chabot, dans le Dictionnaire biographique
du Canada. Voici les passages les plus significatifs de cette allocution...
«[...]
Environnés d'une population étrangère, aussi
différente avec nous de religion et d'habitudes que d'origine,
fière de sa puissance et de sa prééminence acquise
sur les autres nations, orgueilleuse de ses lumières, de ses
richesses et de ses succès, animée d'un tel esprit public
que chaque individu s'identifie avec la nation, que la gloire et l'importance
acquises par le corps en général, chaque particulier se
l'approprie ; quelle sympathie pouvait-on attendre entre ces fiers bretons
et une province sortie d'une nation ennemie et toujours rivale ?
Une
lutte devait nécessairement s'en suivre. Quelle différence,
quel respect devait-on attendre d'eux pour les droits d'une province
que leur intérêt particulier et leur orgueil national leur
suggéraient de regarder et de traiter en province conquise ?
Ils devaient naturellement tendre à établir en Canada
l'ilotisme politique, comme ils l'ont essayé naguère sous
un chef trop facile. Forts d'une supériorité que leur
donnait une plus profonde connaissance des institutions anglaises substituées
aux institutions françaises dans le pays, forts surtout d'une
éducation supérieure à celle de la masse des Canadiens,
qu'est-ce que ceux-ci pouvaient attendre d'eux ? Le mépris, qu'ils
ne nous ont pas épargné depuis la conquête.»
Ces
quelques phrases, on l'aura compris, ont semé la panique et la
consternation parmi l'auditoire. Partout, on parlait d'un véritable
scandale. Mais l'opinion publique était partagée. Les
journaux firent un large écho à cet incident, les anglophones
vouant le jeune prêtre aux enfers et les francophones étant
majoritairement d'accord avec lui. On en parla même au parlement
de Londres. L'évêque de Québec convoqua Étienne
Chartier qui avait eu le malheur - ou l'imprudence - de condamner sans
les précautions nécessaires la tracassante et irrespectueuse
bureaucratie britannique. Le fondateur du collège, l'abbé
Painchaud, dut défendre son jeune directeur devant le gouverneur
Sir James Kempt. Les esprits finirent par retrouver un brin de sérénité
et l'abbé demeura à son poste... pour un certain temps.
L'abbé
Chartier fut en effet invité à quitter assez rapidement
ses fonctions de directeur des études du collège. Commença
alors pour lui une certaine errance : auxiliaire à Saint-Nicolas
[septembre et octobre 1830], vicaire à Vaudreuil [octobre 1830
à mars 1831], curé de Sainte-Martine [mars 1831 à
septembre 1833], de Saint-Pierre-les-Becquets [septembre 1833 à
septembre 1834], de Saint-Patrice-de-la-Rivière-du-Loup [septembre
1834 à juin 1835], enfin curé de Saint-Benoît avec
desserte de Saint-Hermas [septembre 1835 à décembre 1837].
Puis ce fut l'exil aux États-Unis...
Nous
n'aborderons pas son séjour à Saint-Benoît, mais
nous savons qu'il y fut très malheureux et qu'à plus d'une
reprise, et avant les événements de décembre 1837,
il pria instamment Mgr Bourget de le retirer de cette paroisse. Au cours
d'un furtif mouvement de découragement, il accusa même
son évêque d'avoir usé ses forces et sa patience.
Peut-être n'avait-il pas tort de penser ainsi.
La
conduite étonnante d'Étienne Chartier a suscité
à son endroit des jugements très sévères.
Mais cet homme ne devait pas avoir que des défauts. Lors de son
séjour aux États-Unis, l'évêque du diocèse
de Vincennes, dans l'Indiana, ne lui avait-il pas confié le poste
de supérieur de son séminaire diocésain ?
Dans
son Dictionnaire, l'abbé Allaire parle de la distinction et de
la vertu de l'abbé Chartier : «Homme de grands talents,
mais tout de feu, capable de tout, mais inconstant, on ne peut plus.
Il ne donna jamais la mesure de ce qu'il aurait pu accomplir avec plus
de pondération. Son éloquence était de force à
emporter toutes les convictions.»
Pour
en apprendre davantage sur ce personnage méconnu mais qui joua
un rôle important dans notre histoire, on peut consulter quelques
notes assez brèves mais riches de contenu : ainsi dans son Histoire
du Collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, l'abbé
Wilrid Lebon y consacre quelques pages que nous ne pouvons pas ignorer.
Puis il y la courte biographie rédigée par Richard Chabot
dans le Dictionnaire biographique du Canada; l'article
que lui consacre Francis-J. Audet dans Les Cahiers des Dix
[1941] et enfin un autre article paru dans le Canada français
[Québec, 1937-1938] sous la plume de Pascal Potvin et intitulé
«L'aumônier des patriotes de 1837».
Un discours inaugural
controversé
PAR
ÉRIC LORD
Après
avoir félicité les citoyens de Sainte-Anne-de-la-Pocatière
pour le zèle qu'ils ont mis à la construction du
Collège, Chartier, dans son discours, étale les
avantages et la nécessité de l'éducation
pour le Canada. D'une part, celle-ci procure à l'individu
qui en est imbu une facilité dans la conduite de ses affaires
temporelles puis, d'autre part [et c'est sur ce point que le document
prend toute sa valeur], l'éducation permet de concurrencer
la nation «ennemi» qui partage le territoire canadien,
et ce, afin d'affranchir les francophones de «l'esclavage»
politique dans lequel ils sont maintenus. Puis finalement, l'éducation,
lorsque mise entre les mains de l'Église, permet d'échapper
aux «horreurs» de la révolution française
et du libéralisme doctrinaire qui en découle. Chartier
secoue ainsi une bonne partie des membres des professions libérales
et relève par le fait même le paradoxe de l'écclésiastique
libéral qu'il est.
Le
discours prononcé à l'occasion de la bénédiction
du Collège coïncide avec une période de transition
pour le Canada français. Depuis la mise en place du système
parlementaire et la perte de prestige de la classe seigneuriale,
les membres des professions libérales étendent leur
influence sur leurs compatriotes. Animée d'idées
libérales, cette nouvelle classe dominante entre en conflit
avec les élites traditionnelles et ce, tant du côté
anglophone que du clergé canadien français. [...]
En
somme, ce discours inaugural revêt un intérêt
tout particulier, puisqu'il fait ressortir différents courants
idéologiques de la colonie, en plus d'annoncer le climat
que connaîtra la décennie marquée par les
troubles révolutionnaires de 1837-1838.
Éric
Lord est originaire de Tourville et était étudiant
en histoire à l'Université de Sherbrooke au moment
d'écrire ces lignes qui sont tirées d'un article
publié dans Le Javelier, volume VI, numéro 2, mai
1990.
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