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VIEILLES CHOSES, VIEILLES GENS

Hommes et lieux de mémoire

PAR GEORGES BLANCHARD

À l'occasion du congrès annuel de la Fédération des sociétés d'histoire du Québec tenu à La Pocatière en juin 1998, M. Guy Théberge, président de la Société d'histoire de la Côte-du-Sud - hôte de ce congrès - a consacré un émouvant exposé à la mémoire de ce grand personnage que fut Georges Bouchard. Les deux textes qui suivent, signés justement Georges Bouchard, viennent davantage contribuer à la connaissance de son oeuvre. Ils sont tirés d'un recueil de «silhouettes campagnardes» intitulé Vieilles Choses, Vieilles Gens, publié en 1943 par la Librairie Granger Frères Limitée. Dans sa préface, l'honorable Rodolphe Lemieux écrivait «Vos impressions, vos souvenirs, que vous avez fixés avec tant d'âme dans ce livre, je les compare volontiers à des bijoux anciens. Leur éclat atténué par les ans nous jette sa note chaude et discrète. Ils étaient précieux: ils sont devenus inappréciables. J'ai revu comme dans un rêve la route de la Rivière-Ouelle à Saint-Philippe...»

L'ÉGLISE ET SON CLOCHER


Georges Bouchard , agronome, professeur et écrivain, il occupe le siège de Kamouraska à la Chambre des Communes de 1925 à 1940.
Source : Archives de la Côte-du-Sud
 
La première silhouette qui se dessine sur nos horizons clairs, c'est celle du clocher s'élançant vers le ciel avec une hardiesse égale à la foi de nos ruraux. Le clocher de chez nous se voit de loin dans le bleu azur et marque comme d'un point d'exclamation le centre de nos paroisses canadiennes.

Rien d'étonnant que le spectacle de nos clochers régulièrement distribués comme des phares célestes, sur les deux rives de notre Saint-Laurent, ait arraché à Mgr de Forbin-Jeanson ce cri d'enthousiasme: «Canadiens français, peuple aux coeurs d'or et aux clochers d'argent!» Qui pourrait trop louer, en effet, la piété généreuse et la foi ardente de ces rudes travailleurs du sol qui se sont imposé tant de sacrifices pour l'édification de leurs temples religieux!... Aussi est-il étonnant que la croix ait conservé la teinte de l'épi d'or dont elle est sortie?

Cette croix, céleste labarum, montre aux humains la condition d'une vie meilleure: le sacrifice.
Le coq, tout en indiquant aux terriens les vents ennemis de leurs cultures, leur enseigne aussi la vigilance nécessaire pour garder exemptes de toute contamination les plus nobles traditions de la vieille mère patrie. Le miracle canadien s'explique par la puissance conservatrice de ces deux emblèmes et par la puissance conquérante du soc fortifié par l'épée. C'est sous la garde tutélaire de nos clochers que la foi de nos devanciers s'est maintenue, comme c'est à l'ombre de nos églises que notre âme française a conservé toute sa fraîcheur.

Ceux qui n'ont pas voyagé ne savent pas ce que signifie le clocher natal. C'est une vision pleine d'attrait pour celui qui revient et un serrement de coeur, un déchirement, quand ce n'est pas un remords, pour celui qui s'éloigne. Symbole de la vigueur de notre foi rurale, point de ralliement de nos âmes en joie ou en détresse, bras divins tendus dans les airs pour nous inviter à porter plus haut nos aspirations, antenne reliant par des ondes surnaturelles la terre avec le ciel, le clocher domine la vie paroissiale et la vie familiale de toute la hauteur de la religion.

Si impressionnant que soit le clocher par son aspect, il remue encore plus profondément l'âme quand il s'anime et met en branle sa sonnerie de bronze. La cloche, c'est la voix qui parle des cieux à la terre; elle annonce ou célèbre dans une variété de rythmes que chacun connaît, les événements religieux et civils de la vie rurale. Et l'habitant sait qu'elle ne trompe point; il l'aime comme il aime sa glèbe et son ciel. N'est-elle pas pour lui l'écho de la terre et le cantique du paradis?

Aux jours commémoratifs de la Passion, quand les cloches se taisent, la vie paroissiale se trouve dérangée. Plusieurs horloges boudent et font même preuve de dérèglements, parce que le clocher est muet. Il y a dans les volées des cloches de Pâques le délire d'une délivrance. Les cloches se font joyeuses pour célébrer par des volées d'allégresse l'entrée dans le monde spirituel d'un nouveau-né. Au premier son, les gens du voisinage proclament l'arrivée d'un autre «petit mangeur de bouillie»... et la durée de la sonnerie ne manque jamais de provoquer des commentaires sur la condition du parrain.

Si le gazouillis des cloches accompagne jusqu'aux limites du village le nouveau chrétien, c'est que les largesses du parrain ont doublé l'ardeur du bedeau. Au contraire, si le clocher est avare de ses sons, comme le parrain est avare de ses sous, les malins ne manquent pas de dire: «En v'là un qu'on ne rendra pas sourd!»

Le clocher prend un air morne quand, pour annoncer un décès, il lance sur la campagne ses accents funèbres en quête de prières pour le défunt ou la défunte... Cette dernière ayant probablement besoin de moins d'assistance, la plainte est moins longue: il n'y a pour les femmes que deux tintons, au lieu de trois pour les hommes.

 
Les gémissements du clocher ne sont jamais stériles et, dans tous les foyers où ils sont entendus, la récitation du De profundis fait suite à celle de l'Angélus. Jusque sur les guérets fumants où leurs ombres s'allongent sans fin, les laboureurs s'arrêtent pour penser au mort. Chacun s'incline, et un murmure d'Ave remplit l'air que domine déjà la plainte du clocher. «C'est un tel qui est mort», disent les habitants avec un sens divinatoire précis... Et déjà, d'un champ à un autre, on s'interpelle pour louer les mérites et célébrer les vertus du défunt. À la ville, qui pense aux morts, en dehors du cercle assez restreint des amis et des parents?

Quelque matinales que soient les cloches pour l'Angelus du matin, elles ne prennent jamais au lit le cultivateur vigilant. Et quand le jour s'éteint, avant que le ciel et la terre s'étoilent, l'Angélus monte doux et calme dans l'espace pour inviter à la prière, au repas et au repos; il est accueilli avec une ferveur discrète qui incline les fronts et élève les esprits. C'est l'heure de la grand'messe, toute la population est réunie à l'église. Il ne reste à la maison que les malades et ces mères ou jeunes filles dévouées qui, à tour de rôle, se sacrifient pour garder les enfants, maintenir la vie du foyer et préparer le bon dîner du dimanche. La porte est close par crainte des chemineaux.

Sur l'aile du vent les volées du carillon annoncent le Sanctus à la plaine et à la colline, et comme dit le poète Pamphile Lemay :

Mais voici que l'airain tinte dans le ciel rose...
Sanctus! Sanctus! Sanctus! La jeune fille pose
Le chou vert sur un banc, au clou le gobelet...
Sanctus! Sanctus!... Avant que la cloche se taise,
Elle tombe à genoux et, les bras sur sa chaise,
Elle incline la tête et dit son chapelet.

Ce que le mieux inspiré des poètes de la terre, Louis Mercier, chante délicieusement à son tour :

Et, de loin, dans les champs, pareils
À quelque foule qui se presse
Inclinant leur front au soleil,
Les blés assistent à la messe.

C'est encore la voix des cloches qui prend les devants quand Jésus-Hostie sort de son tabernacle pour être porté en viatique aux infirmes, aux malades ou aux mourants. Ce ne sont plus alors les volées glorieuses des jours de processions, ni les appels éloquents à la messe, ni les invitations touchantes à la prière du mois de Marie, mais c'est une mélodie toujours très douce à l'oreille de nos gens, une voix qui ne parle pas dans le désert.

Notre enfance rurale est tellement liée à l'église du village que toujours il reste des fibres que ni l'éloignement, ni le temps, ni les préoccupations matérielles ne peuvent rompre. Qui ne s'est senti remué profondément en assistant, après une longue absence, à un office religieux dans l'église de sa paroisse natale? Du fond du plus intime de l'âme, toutes les émotions et tous les souvenirs remontent à la surface. L'église, ce sont les vieux fonts baptismaux sur lesquels notre existence a été consacrée à Dieu. C'est encore l'émerveillement de cette première messe où, dans les bras de mon père, je dominais la foule des fidèles et suivais toutes les cérémonies avec ébahissement.

Je la vois encore toute étincelante, cette modeste église, à l'occasion de la messe de minuit! L'église c'est le témoin discret des émotions vives et tendres qui marquent l'époque de notre première communion, comme celle de notre confirmation... et de notre union conjugale! L'église, c'est la Maison de Dieu, l'hôpital des âmes, l'arche du salut. L'église, c'est encore le souvenir triste, bien qu'adouci par la religion, de ces tombes blanches renfermant le corps d'un jeune enfant, ou les regrets toujours vifs de ces chers disparus qu'on a escortés jusqu'à leur dernière demeure.

L'église, c'est la première émotion d'un enfant de choeur, ou le premier pas de clerc; c'est le conseil toujours paternel du curé ou la réprimande du bedeau; c'est encore le vieux chantre à la voix chevrotante, c'est le marguillier passant la tasse ou le crieur faisant vendre des produits pour les âmes. Ce sont ces sorties de messes, ces causeries interminables avec les amis et les parents à l'issue de l'office divin. Chacun de ces sujets mériterait une étude spéciale, mais leur énumération seule indique déjà que la vie paroissiale est plus intense à la campagne qu'à la ville, et qu'elle est marquée de souvenirs plus touchants.

Toute votre enfance et votre première jeunesse rurales tiennent en ces trois mots: maison, école, église !

LE FORGERON



Page couverture de Vieilles choses, vieilles gens publié chez Granger Frères en 1943.
 
En suivant la route qui descend de l'église, on aperçoit au premier tournant l'atelier du forgeron, communément appelé boutique de forge ou simplement boutique.

La forge, malgré l'absence d'enseigne, se reconnaît au premier coup d'oeil par son aspect terne, par la forme de la bâtisse, et surtout par la devanture. En effet, nulle part ailleurs on ne peut voir pareil encombrement de ferrailles, depuis les socs des charrues jusqu'aux bandages de roues, depuis les vieilles charrues de bois à frettes d'acier jusqu'à la moissonneuse-lieuse moderne et la charrette toute neuve. À travers tout cela il y a les fagots destinés à chauffer les cercles des roues, et la petite plate-forme trouée au centre qui doit recevoir la roue à encercler.

La vieille forge est construite en énormes madriers de pin rouge équarris à la hache et se pare, à l'intérieur, du soufflet, de l'enclume, des tenailles et de mille et une pièces de fer suspendues aux murs et aux plafonds. Le forgeron de chez nous, qui est à la fois maréchal-ferrant, serrurier, mécanicien, reste encore une des plus vivantes évocations du passé.

Je le vois toujours avec son tablier de cuir, ses bras dénudés aux muscles d'acier et à la peau couleur de rouille, sa figure ronde, joviale et encharbonnée. Dans ses yeux brillants la flamme met mille reflets. Près d'un fagot qui flambe à la porte de la boutique, c'est lui que je vois soufflant, suant et criant pour encercler une roue de charrette. Ce grand cercle de fer, de trois pouces de largeur par un quart de pouce d'épaisseur, semble un jouet au bout de ses tenailles, tellement sa dextérité est assurée.

 
Là comme aux pieds des chevaux qu'il ferre, et dont il connaît tous les secrets, il ne perd jamais cette bonne humeur qui rend douces aux clients les longues heures d'attente passées à respirer la flamme du soufflet, la vapeur des cuvettes à trempe et la senteur de corne brûlée. Le forgeron n'est pas un partisan du moindre effort et les habitants matineux ne le prendront jamais au lit. Le son de l'enclume éclate dans l'air calme du matin, peu après le chant claironnant du coq qui a découvert l'aurore, et la mélodie des cloches égrenant les notes de leur angélus.

- Vous êtes matinal, père Narcisse? dit le forgeron en s'étirant et en faisant craquer ses muscles robustes. - J'ai donné la portion aux chevaux et je suis parti voulant profiter de la tombée de la rosée (alors qu'il est impossible de faucher) pour faire réparer ma faucheuse car nous aurons une grosse journée à faire. - Vous ne me prendrez pas au lit, ajoute le forgeron, pour tout l'or du monde. J'aime à profiter de la fraîcheur du matin pour mettre tout en ordre dans ma boutique avant que les chevaux m'arrivent. Car, voyez-vous, je n'aime pas à faire attendre le gens pour rien.

Le forgeron, en effet, sait modeler son activité sur celle des hommes de la terre avec qui il travaille en coopération étroite. La forge est le rendez-vous le plus ordinaire des nouvelliers du village. Sur la bûche coutumière ou sur le même appui de fenêtre, c'est toujours le même décor vivant de rentiers en quête d'informations. Ce n'est pas pour rien que les inventeurs de nouvelles sont qualifiés de forgeurs de nouvelles.

Le forgeron vous fait et vous défait une réputation en moins de temps peut-être qu'il n'en faut pour enlever un vieux fer et en poser un neuf. Sa verve devient caustique quand il raille l'automobilisme qui réduit son travail; aussi met-il autant de loquacité à célébrer les pannes de l'auto que de réticence en face des vices des chevaux qu'il ferre. Si j'ai moi-même musé tout l'après-midi à la forge, c'est parce que le père Achille était là pour parler du bon vieux temps...

- J'ai bien connu ton défunt grand-père dans son bon temps, disait-il, en s'adressant au forgeron. C'était un homme dépareillé. Il vous ferrait un cheval dans le temps de le dire, je t'assure que ça ne prenait pas goût de tinette! - Dans ce temps-là, faisais-je remarquer avec naïveté, les forgerons avaient moins leurs aises qu'aujourd'hui! - Ils se servaient du charbon de bois, ils faisaient eux-mêmes tout leur outillage, les fers à chevaux, les clous, les haches, les tenailles, les pincettes, les chenets, etc. Des petites clenches de portes comme vous en achetez aujourd'hui, c'est trop freluquet! Les serrures sont aussi vite cassées et les gonds de portes ne valent rien. Aujourd'hui, les gens ne regardent pas à la durée des choses... dès que ça paraît bien, c'est tout! Et le pire, continuait le forgeron, en soupirant presque aussi fort que son soufflet, c'est que sans les chevaux à ferrer on fermerait boutique!

C'est bien vrai, en effet, que la grande industrie est une menace constante pour le forgeron. On voit un peu partout les boutiques et les apprentis se faire plus rares. Cependant, tant que le cheval ne disparaîtra pas, le forgeron restera à son poste, comme une relique du vieux temps. Le forgeron moderne a adapté son art aux besoins de l'heure présente. Il répare les versoirs et les socs usés des charrues, les machines de toutes sortes avec une facilité remarquable. Ferrer les chevaux constitue son occupation première... Il peut en ferrer une quinzaine aux quatre pattes dans une journée.

C'est à Jules César que revient l'honneur d'avoir courbé le premier fer à cheval. Dans l'histoire, les forgerons ont toujours joué un rôle important. Ils étaient des artistes qui fabriquaient les balcons, les portes et les barrières des princes, comme des artisans qui faisaient les armes offensives et défensives employées à la guerre. Ils étaient des personnages respectés.

Ce n'est pas pour rien que Longfellow, dans son immortel poème Évangéline, dit: «Basile, le forgeron, était un homme puissant dans le village, et il était honoré de tout le monde; car, depuis la naissance des temps, à travers tous les âges et chez toutes les nations, l'ingéniosité du forgeron a été en honneur.» Cette ingéniosité vient peut-être de sa ponctualité qui lui fait battre le fer quand il est chaud.

Aux arrivistes, aux précipités, le forgeron donne encore une autre leçon: «C'est en forgeant qu'on devient forgeron.» Les vieux fers à chevaux placés au-dessus des portes de la plupart de nos bâtisses révèlent encore une tradition pieuse à l'honneur des forgerons.

Le diable aurait demandé à saint Dunstan, vers l'an 930, de ferrer ses pieds fourchus. Le saint lui fit mal au point que le diable se promit de ne jamais entrer là où il verrait un fer à cheval.

Puissent les fers à chevaux aux portes de nos villages inviter à la réflexion le diable de la grande industrie envahissante, qui, au nom du progrès, vient prendre nos gens et défigurer nos campagnes.

La procession de la Fête-Dieu à Ste-Anne-de-la-Pocatière



Reposoir pour la procession de la Fête-Dieu en 1925.
Source : Archives du Collège de Sainte-Anne
 
Dimanche dernier, à Ste-Anne de la Pocatière, la procession de la Fête-Dieu, favorisée par un temps magnifique, offrit un spectacle des plus touchants et des plus édifiants. Le village par où la procession devait passer était transformée en allée de verdure, avec magnifiques tentures et pavillons, et se terminait par un splendide reposoir, élevé sur la propriété de Delle Sophie Hudon dont nous ne pouvons qu'admirer le zèle et le bon goût. Ce reposoir, qui a excité l'admiration de tous, était resplendissant avec ses larges miroirs qui en recouvraient le fonds, et la profusion de fleurs et d'ornements qui y étalaient leur richesse et leur éclat.

La communauté du Collège de Ste-Anne, les Dames Religieuses et leurs élèves, avec leurs riches bannières, prenaient part à cette grande manifestation religieuse, formant à Notre-Seigneur un cortège que bien peu de campagnes peuvent lui offrir.
Un jeune prêtre, le Rév. M. Lucien Gauvreau, enfant de la paroisse, entré quelques jours auparavant dans la milice sacerdotale, portait la Victime Eucharistique, et donnait, pour une première fois, la bénédiction du Saint-Sacrement à quelques pas seulement de son foyer paternel, au reposoir.

Source: La Gazette des Campagnes, 16 juin 1887.

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