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ARTHUR BUIES ET LE FRÈRE MARIE-VICTORIN RACONTENT LA CÔTE-DU-SUD

De Kamouraska au Lac des Trois-Saumons

C'est dans «Petites chroniques pour 1877» [Darveau, Québec, 1878] qu'Arthur Buies a publié cette petite note sur Kamouraska. L'occasion est belle pour souligner qu'Arthur Buies ne fut pas que le secrétaire légendaire du curé Antoine Labelle. Il fut aussi un "homme de lettres" remarquable qui a beaucoup écrit... pour l'Office de la colonisation.

Le Frère Marie-Victorin fut l'un de ceux qui ont le plus contribué à nous faire découvrir et aimer notre pays. Connu surtout pour son admirable Flore laurentienne, Marie-Victorin a aussi collaboré à diverses publications dont, justement, Le pays laurentien, revue mensuelle publiée pour la première fois en 1916 et dont le directeur, Pierre Héribert, était membre de la Société historique de Montréal. C'est en 1917 que le Frère Marie-Victorin y a publié le court billet - Le Lac des Trois-Saumons - que nous vous proposons.

Kamouraska [Arthur Buies, 1877]


Arthur Buies [1840-1901], écrivain et secrétaire du curé Labelle.
Source : ANQ, GH 270-69
 
Lorsqu'on découvre tout à coup Kamouraska par un beau coucher de soleil et à mer haute, en arrivant par la longue et ennuyeuse route de St. Paschal, de la station du Grand-Tronc qui est à cinq milles plus loin, il n'y a pas de spectacle plus réjouissant ni plus agréable à contempler. Ce village, bâti comme à l'aventure, sur le bord même du fleuve, sans symétrie aucune, présentant aux rayons du soleil qui s'en va ses toits éclatants de blancheur, ses jardins, ses bosquets et ses touffes d'arbres qui, à cette heure, s'épanouissent dans un bain de lumière, est tout ce qu'on peut imaginer de plus gai et de plus coquet. Puis, lorsqu'on a franchi le village, qu'on arrive à la partie vraiment pittoresque, vraiment belle de Kamouraska, au coteau, appelé la Côte-à-Pincourt, qui s'élève du fleuve en pente douce, sous un manteau de sapins et de verdure, on a devant soi une vue admirable, un panorama immense et heureusement varié par des groupes d'îles qui reposent le regard et arrêtent çà et là la ligne de l'horizon, trop étendue pour être contemplée longtemps sans fatigue.

C'est la Côte-à-Pincourt qui est la promenade par excellence du soir, à l'heure des chuchotements, des gazouillements et des accompagnements, à l'heure des rencontres fortuites auxquelles on a rêvé tout le jour, et qu'on a préparées par mille regards et autant de signes improvisés, mais toujours admirablement compris. La Côte-à-Pincourt a environ un mille de longueur et peut être appelée la terrasse Durham du bas St. Laurent; on chercherait en vain ailleurs une promenade réunissant mieux toutes les conditions nécessaires, une vue presque illimitée et sans monotonie, une longue et capricieuse bordure de montagnes bleues sur la rive opposée du fleuve, des îles à un mille ou deux du rivage; d'un côté, à droite, une frange de sapins plus ou moins épaisse qui descend jusqu'au rivage, et de l'autre, à gauche, des rochers, de petits caps et des bouquets d'arbres qui se placent là comme ils peuvent, dans un désordre gracieux, pendant que le terrain même sur lequel on marche semble avoir été nivelé, passé au rouleau, tout préparé d'avance pour devenir une promenade favorite, recherchée de plus en plus avec le temps.

On ne se lasse pas de ce que fait la nature elle-même pour certains plaisirs particulièrement agréables à l'homme, et la promenade aisée, délassante, faite dans une atmosphère de senteurs salines que le fleuve envoie le soir par longues et fortes bouffées est un de ces plaisirs-là. Aussi, quelle que soit l'affluence des touristes dans les autres endroits, Kamouraska en reçoit-il tous les ans un certain nombre, au-dessous duquel il ne descend jamais et qu'il dépasse à certaines années de beaucoup, suivant la direction que les circonstances ou une impulsion quelconque auront fait prendre aux voyageurs. Les maisons qui bordent chaque côté de la Côte-à-Pincourt, sur une longueur de près d'un mille, sont presque toujours toutes louées à des familles privées, et ce qu'on appelle à Kamouraska «n'avoir pas d'étrangers», comme il arrive cette année-ci, c'est lorsque les maisons de pension et les hôtels ne sont pas encombrés et qu'on peut y trouver un lit, sans avoir à le conquérir sur un autre arrivant.

Si le village de Kamouraska est en soi fort joli et fort agréable, en revanche, dès qu'on en sort, on se trouve, à l'une ou à l'autre extrémité, devant une anse longue et ennuyeuse qu'il faut passer pour arriver à la paroisse voisine, soit à St. André, soit à St. Denis. Aussi, voit-on peu d'étrangers s'y promener en voiture; ils se réservent pour les promenades en chaloupe, aux îles, ou pour les promenades à pied le soir.

Disons un dernier mot. L'air de Kamouraska est particulièrement pur et vivifiant, les bains tempérés, le séjour rapide et joyeux, les plaisirs faciles, et l'on n'en revient jamais qu'avec une santé raffermie et le désir d'y retourner l'année suivante.


Le lac des Trois-Saumons [Frère Marie-Victorin, 1917]


Le frère Marie-Victorin [circa 1922].
Source : Archives de l'Université de Montréal
 
La montée est rude, mais la forêt merveilleusement belle. Les arbres, gros et droits comme des mâts couvrent un flanc de montagne qui regarde Saint-Jean-Port-Joli et où viennent se résoudre en pluie les brumes que le nord-est chasse de dessus la face des eaux. Les pieds des érables et des hêtres sont chaussés de la peluche des mousses; les troncs morts eux aussi sont tout verts, car la petite vie innombrable les recouvre et dérobe leur pourriture.

Mais voici le sommet. Redescendez un peu. Halte! Voici le rideau d'aulnes qui frissonne au bord du lac des Trois-Saumons. Les mains dans la ceinture en reprenant haleine, l'on regarde avec volupté cette étonnante vasque taillée dans la blancheur du quartz, sur un sommet, tout près du ciel semble-t-il à celui qui a ces deux mille pieds d'ascension dans les jambes.

Le lac est long, très long, cinq milles tout au moins. Il finit par là, vers l'est et dégorge son eau claire par un torrent rapide. Cette eau est d'une limpidité absolue.
La roche qui la contient ne se désagrège pas pour former de la boue comme il arrive dans la plupart des lacs laurentiens où le satin de la surface dissimule presque toujours des fanges. Ici, c'est la pureté jusque dans les profondeurs et c'est pourquoi aucun nénuphar ne vient étoiler ces eaux si belles et s'enrouler à la rame comme pour lui dire: «Arrête-toi, nous sommes si beaux!» Pas même une lisière de jonc pour adoucir la ligne crue de ce rivage. L'eau bat la pierre, inlassablement, sans trouver une fleur à caresser, une herbe à saigner.

C'est peut-être une marotte que de trouver partout matière à symbolisme, mais chacun regarde la nature avec les yeux qu'il a et sent les paysages avec l'âme qu'il s'est faite, ou que lui ont faite ses atavismes et son éducation. Moi, j'avouerai tout bonnement que cette nappe d'eau limpide, et nue, en me rappelant les lacs fangeux et fleuris où j'ai rêvé ailleurs, me fait songer aux bourbes morales et aux maux qui, dans le monde, engendrent la divine fleur du dévouement. Ce sont les misères et les vices qui font éclore les cornettes liliales des soeurs de charité, et, dans un autre ordre d'idées, nous aimerions moins le Christ si notre coeur, parfois, ne s'était égaré loin de Lui!

Sur les deux rives du Lac des Trois-Saumons chevauchent les unes sur les autres des collines lâchement ondulées, longues vagues pétrifiées tout-à-coup, semble-t-il, et sur lesquelles grimpe l'innombrable armée des épinettes et des pruches. Tout au bord de l'eau, le cèdre règne. Les vieux troncs tombés, parce qu'incorruptibles et lavés sans cesse, sont tout blancs. Les souches arrachées par les printemps déjà lointains, blanchies aussi et les racines en l'air me font souvenir de celles dont le crayon épique de Gustave Doré a illustré l'un des cercles de l'enfer dantesque. C'est ainsi qu'elles apparaissent aux petite heures du matin, encore immergées dans la brume légère qui s'élève de l'eau, et le soir, lorsque le grand vent tombe et que la surface du lac devient de l'argent liquide où fuit la nuit moire lumineuse tissée par les souffles perdus.

Au-dessus, de longs nuages blancs lamés d'or s'attardent dans notre ciel restreint. La petite île, la seule qu'il y ait sur le lac redevient mystérieuse et l'on se porte irrésistiblement vers le passé - car le Lac des Trois-Saumons a un passé! L'on songe aux vieux seigneurs de Saint-Jean-Port-Joli qui montaient ici avec leurs amis indiens pour leurs exploits de pêche et de chasse. Ils ont bivouaqué là, sur l'île, certainement, et le bois sec ne pétillait pas plus fort que leur intarissable gaieté. Je vois le père Laurent Caron «jambé comme les orignaux qu'il chasse» dire aux jeunes de Gaspé la légende de Joseph-Marie Aubé, un mauvais sujet mort ici, protégé à l'heure dernière par une médaille de la Vierge, contre Satan, qui, sous la forme d'un ours, voulait emporter son corps et son âme. C'est elle, paraît-il, l'âme de Joseph-Marie Aubé qui parle et se plaint dans les échos merveilleux du lac des Trois-Saumons.

Mais tout cela n'est plus. Le manoir de Gaspé a été incendié et les seigneurs dorment sous l'église de Saint-Jean-Port-Joli. Depuis longtemps les gros anneaux de fer du plancher n'ont pas été soulevés! Il me semble cependant que le lac porte le deuil du passé et garde son caractère de tranquillité et de silence. Quelques blancs chalets se cachent sur les bords et leurs noms même sont doux et apaisants: Marie-Joseph, Sans-Bruit, Mon-Repos, Fleur-du-Lac, etc. Chacun d'eux est aussi un nid solitaire où toute l'eau bleue et toute la verdure nous appartient.

Pour l'instant, je suis seul à «Sans-Bruit», et je descends au rivage, à quelques pas, jouir de l'ivresse du midi. Le soleil tombe d'aplomb et allume des éclairs sur les cailloux blancs. Au bout de sa chaîne la chaloupe se balance à peine sur l'eau où de petits frissons rapides courent, se rejoignent et meurent. Le bleu de l'eau est bien le bleu du ciel, un peu plus profond seulement. Il fait un joli vent; autour de moi les saules, les aulnes se raidissent élégamment en leur poses coutumières et les jeunes érables découvrent la pâleur de leur dessous. Une libellule, portée sur l'aile de la brise, passe et repasse. En écoutant bien, je perçois la clameur assourdie faite du choc menu des choses innombrables: frémissement des millions de feuilles, petits flots qui s'écrasent sur la pierre, ardente vibration des insectes enivrés de lumière. La vie possède tout. L'homme passe à côté sans la voir, il la foule, l'écrase du talon; il va, poursuivant quelque chimère, sans entendre la chanson énorme et vivifiante de la vieille nature.

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