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Les anguilles aujourd'hui disparues

L'estuaire d'eau douce du Saint-Laurent se prête particulièrement aux grandes pêcheries d'anguilles [Anguilla rostrata] au moyen de pêches en claies de fascines. Ces appareils, installés sur les deux rives, donnent une note caractéristique au paysage de la région. Ces pêcheries se pratiquèrent dès le régime français et l'anguille devint le mets des jours de carême, s'identifiant en quelque sorte avec la pénitence. L'uniformité, d'autre part, crée l'ennui. Deux raisons suffisantes pour que l'anguille disparaisse du menu canadien. On chercherait vainement dans les restaurants ce poisson que l'on exporte chaque automne, à pleins bateaux, en Europe. Une autre espèce remarquable, le bar [Roccus saxatilis], fréquentait les eaux douces de l'estuaire d'août à octobre, vivant le reste du temps à la mer. Ce régal de gastronomie canadienne est devenu une rareté.

L'esturgeon commun [Acipenser oxyrbynchus], qui vient frayer dans l'estuaire d'eau douce au voisinage de la barre halophytique, se prend en grande abondance, surtout au voisinage de Berthier-en-bas. J'en ai vu de 200 livres. Ce poisson au goût fin quand on sait l'apprêter, n'a pas trouvé place dans la gastronomie canadienne et on l'exporte aux États-Unis. La survie de ces poissons est maintenant compromise, parce que à l'occasion de l'Exposition internationale de Montréal, on a cru bon de détruire les mannes, pourtant inoffensives, et qui ne durent que quelques jours. L'insecticide a eu raison des poissons et pendant tout l'été, il en pourrissait des tonnes sur les rives du Saint-Laurent, de Montréal jusqu'au golfe.

Jacques Rousseau, Cahiers de Géographie de Québec, 1967.

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