Me Cyprien Fournier et autres notairesPAR Me CHARLES-A. ROBERGE «La
plupart des notaires portent en eux les débris d'un historien»
Selon Me Jean Martineau, le notaire et l’historien ont en commun plusieurs points : la vérification des sources, la recherche de la vérité, l’analyse des documents, la minutie, la rigueur. À l’occasion du 150e anniversaire de notre ordre professionnel, je suis fier de prendre la parole devant un auditoire aussi amical et distingué, formé de personnes qui partagent la même passion, le même amour pour l’histoire. C’est donc avec plaisir que je viens rappeler la présence des notaires dans l’environnement culturel du Québec. Les notaires ont toujours été des hommes de culture. Dieu merci, ils ont su écrire, nos archives notariales le prouvent. Consultez la Banque Parchemin2 et vous verrez. Les notaires se sont toujours servi de leur instrument de prédilection, la plume, pour rédiger les conventions de leurs concitoyens ou pour exploiter tout simplement l’art d’écrire.3 Les notaires ont fait preuve d’imagination, nous verrons, ils ont écrit des poèmes, des mémoires, des romans et ils ont, d’autre part, été des sujets merveilleux pour plusieurs écrivains. Ils sont même devenus des personnages classiques de notre littérature. Prenons l’exemple de Gratien Gélinas qui, Dans la vie édifiante de Jean-Baptiste Laframboise, fait dire au père de Jean-Baptiste [Fred Barry à la scène]: «Si t’aimes tant ça écrire, fais un notaire; ça toujours la plume à la main. Sans compter qu’un notaire, ça serait sacrement bien vu dans la famille».4 Ainsi, à la fin de ses jours, Me Jean-Baptiste Laframboise, notaire, meurt comblé d’honneurs; docteur honoris causa et tout le reste. Tout le monde, à commencer par lui, croit que Jean-Baptiste a réussi sa vie, du moins jusqu’à ce qu’il comparaisse devant Saint-Pierre. Et faisant face au tableau de sa vie, le pauvre Jean-Baptiste [Gratien Gélinas à la scène] se rend compte de tout ce qu’il aurait pu écrire et qu’il n’a pas écrit. Il fait son mea culpa en ces termes : «Mon Dieu, Vous avez devant Vous un notaire qui aurait dû devenir un poète. Et j’ai l’impression que ça Vous fait pas plaisir». Les notaires romanciersEn effet, des notaires ont été poètes et même romanciers. Au XIXe siècle, des notaires dans l’attente d’une clientèle qui était parfois rare, ont fait marcher leur imagination en devenant les premiers romanciers du terroir ou en écrivant de la poésie. Nicolas-Gaspard
Boisseau [1765-1842], homme politique et fonctionnaire, a été
nommé notaire le 22 juillet 1791, «après examens
et longues entrevues».
année
ou il quitta définitivement la profession pour se consacrer à
la carrière journalistique.9
Nous comptons un authentique poète parmi les notaires, il s’agit de René Chopin [1885-1953]. Il devint notaire le 5 mars 1910 et alla s’installer à Paris où il suivit des cours de chant. De retour au pays, en 1911, il publia Cœur en exil.10 Ce n’est qu’en 1933 qu’il lança un nouveau recueil de poèmes sous le titre Dominantes11. En 1944, Il devint critique littéraire au Devoir. La ville de Montréal honora sa mémoire en donnant son nom à une rue.12
Me
André Duval, alors notaire à Québec, publia en
1961 un premier roman intitulé Le mercenaire16
et un second en 1971 ayant pour titre Les condisciples17.
Plus récemment
Me Charles-Édouard Gagnon, qui fut notaire à Saint-Stanislas,
a écrit les Mémoires d’un notaire de campagne.18
Le notaire
Jean-Paul Pépin de Tracy a rappelé quelques souvenirs
de sa pratique notariale dans La fromagerie de Picoudie.19
Les notaires imaginaires«Partout où se trouve la moindre agglomération humaine, il est nécessaire de coucher par écrit les accords, les engagements de toute espèce et, en pays latin, c’est la fonction immuable du notaire».20 Selon Jean-Jacques Lefebvre, le notariat demeure une profession traditionnelle, ancienne et conservatrice. Voyons ensemble comment ce personnage traditionnel du notaire a été perçu dans le monde imaginaire de quelques auteurs. En voici quelques uns, les reconnaissez-vous ? Le notaire Poupart. Me Cyprien Fournier. Le notaire Lepotiron, le plus célèbre d’entre eux peut-être ! Me Louiselle Saindon. Me Étienne Pascal. Le notaire Jofriau. Me Jules Beauchamps. Et sans oublier Maître Jean-Baptiste Laframboise dont nous avons déjà parlé. Tous ces brillants notaires ne sont pas de vrais notaires puisqu’ils n’ont jamais été inscrits au tableau de l’Ordre.21 Ils n’ont jamais subi le stress des examens d’admission et surtout, ils n’ont pas eu à acquitter leur cotisation professionnelle. Ils sont pourtant des notaires nés dans l’imaginaire des écrivains qui relatant la vie québécoise, ont jugé bon d’être fidèles à la réalité sociologique de notre milieu en créant ce personnage, savant, sérieux, ce conseiller juridique influent 22 et sage qui porte le titre de Maître.23 Le notaire Poupart est né de la plume de Carl Dubuc [1925-1975] et il est surtout célèbre pour ses doléances.24 Le notaire Poupart a écrit des lettres à des individus et à des corps publics; il a publié des articles dans les journaux et dans des revues, il a prononcé des discours et des conférences. En parlant de l’histoire le notaire Poupart met en exergue sa propre citation: «L’histoire ne doit par être laissée aux mains de n’importe qui et, comme on dit: Un tel : à surveiller ! Il faut dire : L’histoire : à suivre !» D’après le notaire Poupart, «Ce n’est peut-être pas à l’enseignement de l’histoire qu’il faut s’en prendre, c’est à l’histoire elle-même. Ce n’est pas l’enseignement qui cloche, c’est l’histoire qui est mal faite.» Voilà un notaire qui a le sens de l’humour assez développé. Ne trouvez-vous pas? Il nous faut reconnaître que dans notre civilisation de l’image, les téléromans représentent «un important courant de notre littérature populaire et qui pareils aux grands feuilletons du XIXe siècle, ils nous livrent des moments inestimables et des scènes extérieures mémorables.»25 Rien d’étonnant à ce que la série dramatique rencontre une telle adhésion de la part du public de la télévision;26 d’où les cotes d’écoute élevées pour les téléromans.
au
cinéma qu’à la télévison par Camille Ducharme
dans Un homme et son péché, Séraphin
et Les Belles histoires des pays d’en-haut.
De 1939 à 1962, sur les ondes de Radio-Canada, ce feuilleton fut écouté par des milliers d’auditeurs. À la télévision, le roman de Grignon a tenu l’antenne à CBFT et au réseau national de 1952 à 1967, à raison d’une demi-heure par semaine et puis d’une heure par semaine de 1967 à 1970. Lepotiron joue un rôle important comme conseiller de Séraphin; sa culture et sa couardise en font alternativement un personnage admiré et plaint.29 Nous nous souvenons que Lepotiron portait toujours la redingote et un «fez» comme couvre-chef et parlait avec une langue châtiée. Il était maniéré à l’extrême. Camille Ducharme a certes réussi un rôle de composition qui a marqué toute sa carrière, autrement dit, le personnage «lui a collé à la peau». Quant à Me Louiselle Saindon, elle est apparue dans le téléroman de Victor-Lévy Beaulieu L’héritage qui a été à l’antenne de la Société Radio-Canada du 24 novembre 1986 au 19 janvier 1990. Le rôle était interprété par la comédienne Sylvie Legault. L’auteur a suivi la tendance contemporaine en y plaçant un notaire au féminin (aujourd’hui les effectifs féminins représentent 42 % de l’ordre des notaires, soit 1366 femmes, alors qu’il y a 1892 hommes)30. Cela permettra à Junior [Yves Desgagnés] de tenter de séduire la notaire. Dans L’héritage, la notaire Saindon est la fille d’Auguste Saindon, également notaire mais pas "comme les autres" et ami de Xavier Galarneau [Gilles Pelletier]; ils avaient tous deux la même passion pour les chevaux. La jeune notaire ne sera que le témoin privilégié des gestes d’éclat posés par le personnage principal. «Il faut que quelqu’un d’autre que soi-même puisse en témoigner» dira Xavier Galarneau. De tous les téléromans qui ont connu la ferveur du public, il faut souligner Les filles de Caleb d’Arlette Cousture qui fut en premier lieu un succès en librairie.31 Nous retrouvons la présence d’un notaire (à la télévision, le rôle a été joué par Hubert Loiselle), lors de la lecture du testament du père d’Ovila, Dosithée Pronovost [Pierre Curzi]. Permettez-moi de citer en entier cette belle page du roman : Avec sa famille il (Ovila) quitta le cimetière pour se rendre directement chez le notaire, là, il connût la honte. L’humiliation. De chez les morts, son père lui avait crié son rejet. Ti-Ton, le petit Émile héritait de la totalité du patrimoine et devait assumer la garde de sa mère jusqu’à la fin des jours de celle-ci. À Ti-Ton aussi la responsabilité d’Ovide. Edmond, Oscar et Télesphore touchaient chacun de l’argent. Et à Émilie revenait tout l’argent qu’Ovila n’avait jamais mérité. Le visage d’Émilie s’était empourpré au même rythme que celui d’Ovila s’était décoloré. Ovila se leva et les pria tous de l’excuser. Émilie, pas encore remise de ses émotions, partit derrière lui. Pendant leur triste sortie, le notaire avait toussoté pour essayer de se donner une contenance. Félicité, la première, parvint à se ressaisir. - Vous êtes
sûr que vous avez bien lu?. Que le notaire soit exécuteur testamentaire de son client, cela est conforme aux dispositions du Code civil, (de nos jours l’expression exacte est liquidateur). Le notaire qui reçoit le testament peut être désigné liquidateur à la condition de remplir gratuitement cette charge (Article 724 du Code civil du Québec). Donc l’auteur a respecté la règle de droit. Les filles de Caleb, ce feuilleton produit par la Société Radio-Canada, dont la diffusion a eu lieu du l8 octobre 1990 au 28 février 1991, a connu une cote d’écoute de 3 320 000 téléspectateurs.33 Dans les années 50, le texte magnifique de Germaine Guévremont [1893-1968] qui avait pour titre Le Survenant34 fut adapté pour la télévision et ce, de 1954 à 1960. Dans cette étude de moeurs dont l’action se déroule au Chenal-du-Moine, près de Sorel, il y avait un notaire [Gérard Paradis] pour conseiller le Père Didace [Ovila Légaré] ou Angélina Desmarais [Béatrice Picard]. En
1961, alors que les productions de Radio-Canada étaient encore
en noir et blanc, une télésérie due à la
plume de Françoise Loranger [1913-1995] Sous le signe du
lion35
obtint un certain succès au point que la Société
d’État en présente une reprise
Dans le feuilleton dramatique écrit par Robert Choquette, Un curé de village36 qui fut diffusé dès 1935 à CKAC, Me Antoine Bellerose, notaire, fut joué par Camille Ducharme. Ce dernier reprit le rôle dans la version cinématographique tournée en 1949 par Québec Productions dans une mise scène de Paul Gury. Parmi les notaires imaginaires, il ne faut pas oublier Me Étienne Pascal. Ce notaire est peu connu, si ce n’est des notaires qui ont fait leurs études à la Faculté de droit de l’Université Laval, à Québec. Il s’agit d’un notaire exemplaire, voire idéal créé par Me Henri Turgeon [1898-1987], notaire et professeur37. Il a en effet rédigé un greffe modèle de divers actes notariés toujours passés devant ce parfait notaire38qui savait écrire avec art et précision les conventions les plus complexes. Si maintenant nous regardons le notaire comme sujet ou héros principal dans quelques romans, nous retrouvons Le Notaire Jofriau d’Adrienne Senécal [1897-1940], le notaire Jules Beauchamps, le narrateur de Notre-Dame du Colportage de Georges Cartier [1929- ] et le notaire Boulet dans Trente Arpents de Ringuet [Dr Philippe Panneton 1895-1960]. Le Notaire Jofriau39, publié en 1935, est un «petit roman bleu et rose à multiples volets en suspense, quasi invraisemblable suivant l’opinion de André Renaud.»40 Ce court roman de 149 pages relate une intrigue sentimentale se situant durant les dernières années du Régime français jusqu’à la Conquête et dont le personnage principal est allé faire sa cléricature à Rouen, en France avant de pratiquer à Varennes. «Il s’est fait notaire par obligation, au fond c’est un penseur et un écrivain.» Il s’agit d’un "écrit à saveur romantique et à l’intention prédicante."41 Michel Jofriau a pour marraine Marguerite d’Youville, grâce à qui le roman connaît une fin heureuse. Nous avons noté que Michel Jofriau signe ses actes à titre de notaire public. En 1987, Georges Cartier a publié Notre-Dame du Colportage42, soit le journal du jeune Jules Beauchamps «qui vient prendre la place du notaire Joseph Martineau à Notre-Dame-du-Portage.»43 Dans ce roman «qui emprunte à tous les genres, à la fois chronique villageoise, portrait social, journal intime, drame policier et roman psychologique»44 nous pouvons y lire l’aveu suivant : Dans cette alternative entre le style juridique des contrats, testaments et autres documents légaux que sa fonction de notaire l’appelait à rédiger quotidiennement et le style, sinon littéraire, du moins plus personnel, des annotations ou des écrits de ses Cahiers secrets ou même du roman inachevé qu’il avait sans doute entrepris de rédiger à la fin de sa courte vie, Jules Beauchamps trouvait son équilibre et une satisfaction, une gratification suffisante dans l’une et l’autre activité, l’une comprenant l’autre.45 La longueur de la phrase ci-dessus nous rappelle presque les anciennes clauses de dation en paiement des hypothèques. Le notaire Beauchamps demeure «le plus fascinant personnage»46 de ce roman et Jean Martineau est d’avis que ce dernier ne peut laisser indifférents les nostalgiques de l’époque où la société était chapeauté par le curé, le médecin et le notaire.47 L’auteur est généralement exact dans le terminologie juridique sauf lorsque le notaire est «reçu au barreau». Quelle confusion ! Dans un roman du terroir publié en 1938, Trente arpents, le notaire Boulet est loin de faire honneur à la profession puisque «l’incendie de la grange, le vol par le notaire des sommes amassées conduisent à la ruine financière et à la déchéance du héros.»48 Et la pubIl est arrivé que les notaires soient reliés à la publicité télévisée. Vous comprendrez que nous excluons ici la publicité commanditée par la Chambre des notaires du Québec. Vous vous souvenez sans doute de cette gentille dame qui vantait les talents de son mari, un connaisseur, dans le domaine du café fait au percolateur: «Mon mari, le notaire...» Pour cette publicité à l’époque, la compagnie Maxwell House a eu recours aux services de l’épouse d’un vrai notaire.49 D’autre part, la firme Peugeot a déjà axé sa publicité en déclarant que la voiture du notaire est une Peugeot ! Car «69% des propriétaires de Peugeot au Canada sont des hommes de carrière — notaires — tous hommes dont le jugement est respecté.» Me Marc Leroux, notaire à Montréal, accepta alors de prêter son concours pour cette publicité50. Le décor du notaireDans mes recherches pour la préparation de la présente communication, le hasard a voulu qu’un livre écrit par Gérard Parizeau [1899-1994] me tombe sous la main; il s’agissait La Seigneurie de Vaudreuil et ses notables au début du XIXe siècle.51 M. Parizeau, dont le beau-père était le notaire Édouard Biron52, décrit ainsi l’étude d’un notaire : Le bureau du notaire est sans doute un peu sombre, triste et poussiéreux. Dans l’exercice de ses fonctions, le notaire n’est ni folichon, ni bruyant, non plus que brouillon. C’est un homme sage à qui on s’adresse pour avoir des conseils de prudence et pour rendre officiels certains actes. Le notaire d’aujourd’hui travaille dans un autre décor; les documents et les dossiers constituent l’environnement quotidien du praticien, en plus des ordinateurs, des télécopieurs, du téléphone, de la boîte vocale et du cellulaire. Voilà tous les instruments indispensables au notaire d’aujourd’hui. En 1984, nous avons écrit : Le décor qui crée l’atmosphère d’un bureau doit respecter les règles de l’esthétique et le mobilier, de même que les accessoires, doivent demeurer fonctionnels, le tout reflétant ainsi la pérennité des actes que l’on y officialise.53 Nous demeurons du même avis. L’étude notariale doit être un lieu où il est agréable de travailler et où le notaire saura écouter, conseiller et rédiger en toute quiétude les conventions qui demeureront éternellement dans son greffe ou aux archives nationales, formant le matériel privilégié pour tous les historiens sérieux. M. Jean Favier, ancien directeur des Archives de France, n’hésite pas à déclarer que : «Le notariat livre l’un des matériaux privilégiés de la recherche historique.»54 ConclusionNous sommes convaincus que les notaires auront toujours le culte de l’écrit, nous l’espérons car «c’est par l’écrit qu’on juge la qualité de l’esprit.»55 Les notaires, hommes ou femmes, seront dans notre milieu, des maîtres de l’écriture, des juristes avertis, des conseillers impartiaux et des conciliateurs désintéressés.56 Les notaires seront toujours là pour étudier des titres de propriété, pour rédiger des contrats de vente, pour procéder au partage d’une succession. Je vous invite à écouter de nouveau la chanson de Félix Leclerc [1914-1988], L’Héritage.57 C’est plein d’humour: À la mort de leur mère, tous les fils sont venus Pour parler au notaire, afin d’avoir des écus Refrain Chapeaux noirs, les yeux dans l’eau Les mouchoirs, les gros sanglots Rage au coeur, couteaux tirés Gerbes de fleurs, Miserere..... 58 Scripta manent, les écritures demeurent, c’est là la devise des notaires. Ne l’oublions pas. C’est pourquoi, nous nous permettons de souhaiter que des consoeurs et des confrères, en particulier, les notaires honoraires «rédigent leurs mémoires ou racontent quelques phases de leur vie.»59 Ceci afin de répondre au très sage conseil de l’abbé Pierre : «Avant de t’en aller, dis-nous ce que tu sais.»60 Nous estimons que c’est le plus bel héritage à léguer aux générations futures, si nous prenons la peine d’écrire sur notre expérience notariale. Je vous remercie. ______________
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