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TÉMOIN DE LA FERVEUR RELIGIEUSE DES QUÉBECOIS

Le Calvaire d'Oka

PAR MICHEL FRANÇOIS *

En 1990, en pleine canicule, Oka, splendide petit village alangui sur un banc de sable au confluent de la rivière des Outaouais et de l'archipel de Montréal, s'est réveillé brutalement, en se hissant malgré lui à un degré de notoriété tout à fait exceptionnel. En effet, il eut fallu être sourd pour échapper au martellement médiatique de la «crise», cet épiphénomène local, récurrent, d'un processus enclenché 498 années plus tôt par un certain Christoforo Colombo, marin génois égaré sous les tropiques !

Il n'est, bien sûr, aucunement dans mon intention d'élaborer, de gloser, sur ces événements d'un passé trop récent; notre propos cible uniquement l'histoire du Calvaire d'Oka, indissociable pendant très longtemps de celle de notre village, de mon village d'adoption.

Je m'efforcerai, dans les lignes à venir, de tendre à l'objectivité et ce, à travers une approche essentiellement factuelle du passé et de ses protagonistes. Je m'éloignerai avec vigueur de l'attitude consistant à justifier ou à condamner au nom d'une morale, d'un dogme, d'une mode ou d'une quelconque «rectitude politique».


Les trois dernières chapelles du Calvaire d'Oka. Photographie prise en 1974.
SOURCE : Société d'histoire d'Oka Inc.
 
Lorsque l'on aborde Oka par le lac des Deux-Montagnes ou que l'on s'y rend par la route 344 en venant de Saint-Eustache, le panorama, au nord-est du village, bute sur une colline plus haute que ses voisines ; un oeil attentif distingue à son sommet trois petites taches blanches que la végétation luxuriante voudrait bien engloutir si ce n'était la persévérance des hommes : ce sont les trois petites chapelles de la montagne du Calvaire juchées là depuis 1742.

Une rue actuelle du village se nomme rue Olier, de Jean-Jacques Olier [1608-1657] fondateur de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, dans les années précédant sa mort, il incite les membres de son ordre à s'établir en Nouvelle-France :
c'est chose faite dès 1657 lorsque les premiers Sulpiciens s'établissent à Ville-Marie, fondée en 1642 et future Montréal. Le 9 mars 1663, ils deviennent les seigneurs de l'Île de Montréal et exercent leur apostolat à la Mission de la Montagne1. lis enseignent, soignent les malades et sont les ministres du culte; ils attirent les Indiens pour les convertir: la Mission prend de l'essor.

La «civilisation» s'installe avec un accessoire moins religieux, l'eau-de-vie, monnaie de troc dans le négoce de la fourrure. Très vite, cette «maudite boisson» fait des ravages terribles chez les Indiens de la Mission et les Sulpiciens décident de les déménager loin des Français, En 1696, ils installent leur nouvelle mission près de la rivière des Prairies, au Sault-au-Récollet.
Là encore, les méfaits de l'eau-de-vie ressurgissent et une émigration se concrétise en 1721-1722 par l'établissement des Sulpiciens dans une nouvelle mission, celle du lac des Deux-Montagnes sur la rive nord duquel ils viennent de se faire concéder, par les représentants du roi de France, une nouvelle seigneurie: La Seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes.
 
Ancienne carte de la seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes [seconde moitié du XVIIIe siècle]. (?) Pierre-Paul-François de Lagarde [1729-1789].
SOURCE : Archives du Séminaire de Saint-Sulpice, Montréal

La nouvelle mission « seroit avantageuse, non seulement pour la conversion des Sauvages [...] mais aussy à la colonie qui, par ce moyen, se trouveroi à couvert des Incursions des 1roquois En temps de guerre »2.

L'histoire d'Oka3 débute donc en 1721 ; on commence la construction d'une église, de quelques habitations ainsi qu’« un fort de pierre pour la sécurité Sauvage »4.

Parallèlement à l'installation de la Mission, les Sulpiciens, sous l'impulsion de l'un des leurs, Hamon le Guen [originaire de Bretagne, terre de calvaires], font ériger en plein bois, par des ouvriers et des Indiens, un chemin de croix sur la montagne qui domine le village. Les travaux amorcés en 1740, et effectués dans des conditions très difficiles, aboutissent en 1742 à la réalisation, le long d'un sentier pierreux, de quatre oratoires et de trois petites chapelles !

Ces sept petits édifices5 servent d'écrins, de présentoirs à des tableaux illustrant des scènes de la Passion du Christ.

Il apparaît clairement que pour réaliser leur mission d'évangélisation des Indiens, les Sulpiciens se dotent d'un excellent instrument didactique: un livre d'images grandeur nature. Ce chemin de croix enfoui dans le bois, les Indiens s'y sentent chez-eux et le fréquentent souvent, même en dehors du pèlerinage pour l'exaltation de la Sainte-Croix, le 14 septembre.

Les tableaux ornant le chemin de croix se détériorent rapidement [ce sont des peintures à l'huile que les Sulpiciens avaient commandées de France], aussi leur substitue-t-on des bas-reliefs en bois polychrome réalisés dans la région par le sculpteur François Gernon en 1775-1776. Ces bas-reliefs, joyaux de l'art religieux en Nouvelle-France demeurent en place près de 200 ans. Ils sont retirés du calvaire en 1970 suite à des actes de profanation et de vandalisme.

Aujourd'hui, il est possible de contempler ces bas-reliefs, ainsi que les tableaux originaux qui les ont inspirés, à l'église l'Annonciation d'Oka. Un nombre de la Société d'histoire d'Oka, monsieur André de Pagès, est d'ailleurs l'auteur d'un livre captivant traitant de l'exceptionnel contenu artistique de l'église d'Oka et intitulé Une église et son art sacré: l’Annonciation d'Oka6.


Vue du village du Lac, du Sud au Nord, à demie lieue sur le lac [anonyme].
SOURCE : Archives du Séminaire de Québec, Québec
 
Jusqu'à la conquête anglaise en 1760, la Mission du Lac se développe et le Calvaire joue son rôle d'instrument d'évangélisation.

Le gouvernement britannique, dès cette date, cherche à limiter, à contrôler même, l'influence du catholicisme français sur la nouvelle colonie et les années qui suivent sont très difficiles pour les Sulpiciens.

Tout au cours du XIXe siècle, un contentieux se développe et s'amplifie entre les Sulpiciens et les
Indiens qui revendiquent le territoire dont les Sulpiciens sont les seigneurs légaux: heurts, déprédations, conversion des deux-tiers des Indiens à la religion de la Reine Victoria en 1869, procès, excommunications, procès, condamnations et le 15 juin 1875, c'est l'apothéose. L’église, le presbytère et les dépendances sont rasés dans un incendie7. C'est la première crise d'Oka !

Le Calvaire, dans un tel climat d'affrontement, se trouve quelque peu délaissé ; alors, dès 1869, les Sulpiciens cherchent une nouvelle vocation au chemin de croix. S'inspirant de la vogue européenne des centres de pèlerinage, ils perpétuent celui du Calvaire d'Oka à l'intention des Blancs à partir do 1872

Les pèlerinages du 14 septembre, bien publicisés et bion organisés, deviennent vite très populaires. Le quai, construit en 1867, permet aux «vapeurs» de déverser des centaines de familles de Montréal, Lachine, Sainte-Anne de Bellevue… de grandes foules précédées de prédicateurs gravissent chaque année le chemin de croix.8

Depuis les années 1970 et malgré la baisse de la pratique religieuse, le pèlerinage réunit encore parfois quelques centaines de fidèles, le dimanche le plus rapproché du 14 septembre.

Le Calvaire d’Oka est exceptionnel et cela à plus d’un titre : unique en Amérique du Nord, son profil moyenâgeux a conservé sa rusticité, son intégrité architecturale depuis plus de 250 ans.

Chargé d'histoire, il témoigne de la mise en présence de Ja culture européenne en terre indienne, il témoigne aussi de l'immense ferveur religieuse récente du Québec.

Aujourd'hui qu'en est-il? Alors que nous nous apprêtons à basculer dans un nouveau millénaire saurons-nous témoigner au Calvaire d'Oka assez d'attentions, de soins, assez d'amour pour que la présence rassurante des oratoires et des chapelles du chemin de croix guident encore longtemps le promeneur, à travers bois, jusqu'en haut de la Montagne ?

* L'auteur est membre de la Société d'histoire d'Oka Inc.

  1. Là où se trouve l'actuel Grand séminaire de Montréal.
  2. Acte de la 1re , concession de la Seigneurie du Lac des Doux-Montagnes.
  3. Pour être plus précis, le village de la Mission du Lac des Deux-Montagnes ne prendra le nom d'Oka [poisson doré en algonquin] que vers 1867 à la demande de l'administration postale qui trouvait le premier nom trop long.
  4. Acte de la 1re concession de la seigneurie du Lac des Deux-Montagnes.
  5. Sept édifices en rapport, paraît-il, avec les sept chutes du Christ lors de la Passion.
  6. La Société d'histoire d'Oka Inc. Est l'éditeur de cet ouvrage.
  7. Les oeuvres d'art pourront être soustraites à l’élément destructeur.
  8. 30 000 pélerins en 1889! Seulement 5 000 en 1949.

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