Le Calvaire d'OkaPAR MICHEL FRANÇOIS * En 1990, en pleine canicule, Oka, splendide petit village alangui sur un banc de sable au confluent de la rivière des Outaouais et de l'archipel de Montréal, s'est réveillé brutalement, en se hissant malgré lui à un degré de notoriété tout à fait exceptionnel. En effet, il eut fallu être sourd pour échapper au martellement médiatique de la «crise», cet épiphénomène local, récurrent, d'un processus enclenché 498 années plus tôt par un certain Christoforo Colombo, marin génois égaré sous les tropiques ! Il n'est, bien sûr, aucunement dans mon intention d'élaborer, de gloser, sur ces événements d'un passé trop récent; notre propos cible uniquement l'histoire du Calvaire d'Oka, indissociable pendant très longtemps de celle de notre village, de mon village d'adoption. Je m'efforcerai, dans les lignes à venir, de tendre à l'objectivité et ce, à travers une approche essentiellement factuelle du passé et de ses protagonistes. Je m'éloignerai avec vigueur de l'attitude consistant à justifier ou à condamner au nom d'une morale, d'un dogme, d'une mode ou d'une quelconque «rectitude politique».
c'est
chose faite dès 1657 lorsque les premiers Sulpiciens s'établissent
à Ville-Marie, fondée en 1642 et future Montréal.
Le 9 mars 1663, ils deviennent les seigneurs de l'Île de Montréal
et exercent leur apostolat à la Mission de la Montagne1.
lis enseignent, soignent les malades et sont les ministres du culte;
ils attirent les Indiens pour les convertir: la Mission prend de l'essor.
La
«civilisation» s'installe avec un accessoire moins religieux,
l'eau-de-vie, monnaie de troc dans le négoce de la fourrure.
Très vite, cette «maudite boisson» fait des ravages
terribles chez les Indiens de la Mission et les Sulpiciens décident
de les déménager loin des Français, En 1696, ils
installent leur nouvelle mission près de la rivière des
Prairies, au Sault-au-Récollet.
La nouvelle mission « seroit avantageuse, non seulement pour la conversion des Sauvages [...] mais aussy à la colonie qui, par ce moyen, se trouveroi à couvert des Incursions des 1roquois En temps de guerre »2. L'histoire d'Oka3 débute donc en 1721 ; on commence la construction d'une église, de quelques habitations ainsi qu’« un fort de pierre pour la sécurité Sauvage »4. Parallèlement à l'installation de la Mission, les Sulpiciens, sous l'impulsion de l'un des leurs, Hamon le Guen [originaire de Bretagne, terre de calvaires], font ériger en plein bois, par des ouvriers et des Indiens, un chemin de croix sur la montagne qui domine le village. Les travaux amorcés en 1740, et effectués dans des conditions très difficiles, aboutissent en 1742 à la réalisation, le long d'un sentier pierreux, de quatre oratoires et de trois petites chapelles ! Ces sept petits édifices5 servent d'écrins, de présentoirs à des tableaux illustrant des scènes de la Passion du Christ. Il apparaît clairement que pour réaliser leur mission d'évangélisation des Indiens, les Sulpiciens se dotent d'un excellent instrument didactique: un livre d'images grandeur nature. Ce chemin de croix enfoui dans le bois, les Indiens s'y sentent chez-eux et le fréquentent souvent, même en dehors du pèlerinage pour l'exaltation de la Sainte-Croix, le 14 septembre. Les tableaux ornant le chemin de croix se détériorent rapidement [ce sont des peintures à l'huile que les Sulpiciens avaient commandées de France], aussi leur substitue-t-on des bas-reliefs en bois polychrome réalisés dans la région par le sculpteur François Gernon en 1775-1776. Ces bas-reliefs, joyaux de l'art religieux en Nouvelle-France demeurent en place près de 200 ans. Ils sont retirés du calvaire en 1970 suite à des actes de profanation et de vandalisme. Aujourd'hui, il est possible de contempler ces bas-reliefs, ainsi que les tableaux originaux qui les ont inspirés, à l'église l'Annonciation d'Oka. Un nombre de la Société d'histoire d'Oka, monsieur André de Pagès, est d'ailleurs l'auteur d'un livre captivant traitant de l'exceptionnel contenu artistique de l'église d'Oka et intitulé Une église et son art sacré: l’Annonciation d'Oka6.
Indiens
qui revendiquent le territoire dont les Sulpiciens sont les seigneurs
légaux: heurts, déprédations, conversion des deux-tiers
des Indiens à la religion de la Reine Victoria en 1869, procès,
excommunications, procès, condamnations et le 15 juin 1875, c'est
l'apothéose. L’église, le presbytère et les dépendances
sont rasés dans un incendie7.
C'est la première crise d'Oka !
Le Calvaire, dans un tel climat d'affrontement, se trouve quelque peu délaissé ; alors, dès 1869, les Sulpiciens cherchent une nouvelle vocation au chemin de croix. S'inspirant de la vogue européenne des centres de pèlerinage, ils perpétuent celui du Calvaire d'Oka à l'intention des Blancs à partir do 1872 Les pèlerinages du 14 septembre, bien publicisés et bion organisés, deviennent vite très populaires. Le quai, construit en 1867, permet aux «vapeurs» de déverser des centaines de familles de Montréal, Lachine, Sainte-Anne de Bellevue… de grandes foules précédées de prédicateurs gravissent chaque année le chemin de croix.8 Depuis les années 1970 et malgré la baisse de la pratique religieuse, le pèlerinage réunit encore parfois quelques centaines de fidèles, le dimanche le plus rapproché du 14 septembre. Le Calvaire d’Oka est exceptionnel et cela à plus d’un titre : unique en Amérique du Nord, son profil moyenâgeux a conservé sa rusticité, son intégrité architecturale depuis plus de 250 ans. Chargé d'histoire, il témoigne de la mise en présence de Ja culture européenne en terre indienne, il témoigne aussi de l'immense ferveur religieuse récente du Québec. Aujourd'hui qu'en est-il? Alors que nous nous apprêtons à basculer dans un nouveau millénaire saurons-nous témoigner au Calvaire d'Oka assez d'attentions, de soins, assez d'amour pour que la présence rassurante des oratoires et des chapelles du chemin de croix guident encore longtemps le promeneur, à travers bois, jusqu'en haut de la Montagne ? * L'auteur est membre de la Société d'histoire d'Oka Inc.
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