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UNE GRANDE ROUTE DE LUMIÈRE PEUPLÉE DE VOYAGEURS

Adolphe-Basile Routhier raconte «son» lac des Deux-Montagnes


Le juge
Adolphe-Basile Routhier

SOURCE : Québec Histoire,
vol. 2, no. 2, hiver 1973.
 
Sir Adolphe-Basile Routhier est né à Saint-Placide, sur les rives du lac des Deux-Montagnes, le 8 mai 1839. Fils de Charles Routhier et d'Angélique Lafleur, il fut baptisé à Saint-Benoît étant donné qu'il n'y avait pas encore d'église à Saint-Placide. Il y avait douze enfants dans la famille de Charles Routhier. Basile Routhier ne resta pas longtemps à Saint-Placide. C'est à l'un de ses beaux-frères, Édouard Corbeil, que le jeune homme dut d'apprendre à lire et à écrire. Puis ce furent les étapes successives traditionnelles: études classiques au séminaire de Sainte-Thérèse et études de droit à l'université Laval. Basile Routhier entreprit sa carrière d'avocat dans la vieille paroisse de Kamouraska, dans le Bas-du-Fleuve.

Basile Routhier aurait bien aimé être député: il fut cependant battu deux fois.
Il fut bien récompensé de son acharnement puisqu'on le nomma à la cour supérieure en 1873, à l'âge de 34 ans. Il passa à la cour de l'Amirauté en 1897 et devint juge en chef en 1904. Parallèlement à sa carrière d'homme de loi, il poursuivit une fructueuse carrière littéraire. Il avait 81 ans quand il est mort en pays de Charlevoix, à Saint-Irénée-les-Bains, le 27 juin 1920. Le texte qui suit est extrait de La Revue canadienne. G.B.

Les impressions de la jeunesse et de l'âge mûr se perdent dans l'oubli et s'effacent comme ces photographies qui pâlissent et disparaissent sous les rayons du soleil. Les souvenirs d'enfance ressemblent alors à ces arbres que le courant d'une rivière rapide arrache à ses rivages et qui s'en vont flottant sur les eaux avec leurs branches reverdies. L'esprit s'y repose, comme l'oiseau se perche sur une épave qui descend le cours d'un fleuve. C'est ainsi que je vois les miens - mes souvenirs d'enfance - repasser dans ma mémoire, sans le moindre effort d'évocation, non pas comme des fantômes ou comme des rêves évanouis, mais comme des réalités subsistantes d'un pays qu'on a pu quitter, qui reste pourtant le pays natal. Bien des années ont passé depuis que je l'ai quitté.

La terre et la maison

Ô paradis natal! Comme il était beau! bien des années ont passé depuis que je l'ai quitté. Les gens qui l'habitent aujourd'hui me sont inconnus et eux-mêmes ne me connaissent pas. Quand je retourne dans leur village, ils me regardent avec curiosité, et ils se disent: «tiens, voici un étranger qui passe!» Moi! Un étranger, sur ce sol où je suis né! Oh! non. Sans savoir les noms des gens, je les regarde avec sympathie... Il y a de nombreuses maisons que je reconnais très bien. Elles sont plus vieilles que moi. Mais ceux qui les habitaient quand j'étais enfant sont morts, et ceux qui les habitent aujourd'hui ne portent plus les mêmes noms. J'ai retrouvé quelques rares camarades d'enfance. Ils ne m'ont pas reconnu. Les années ont laissé sur nos fronts la trace de leur passage. Je leur ai parlé des jours lointains où nous apprenions à lire à l'école du village. Mais nous nous sommes à peine compris. Nous ne parlons plus le même langage.

La terre et la maison paternelle sont passées en des mains étrangères il y a plus de cinquante ans. Je me souviens encore des larmes que j'ai versées quand j'ai appris qu'elles avaient été vendues en justice. Ce n'était pas comme des biens dûs en héritage que je les regrettais. Non, c'était parce que je les aimais d'une amitié profonde. Je les aimais parce que je les trouvais belles...

La maison en pierre blanche, bien assise sur une petite colline de roches, d'où la vue s'étend sur tout le lac des Deux-Montagnes, depuis la montagne de Rigaud jusqu'à celle d'Oka. C'est mon père qui l'a bâtie de ses propres mains. Toutes les pierres dont elle se compose ont été extraites par lui du sol qu'elle domine, taillées par lui, rangées, assemblées, cimentées par lui, selon le plan qu'il avait lui-même conçu et adopté. Toute la charpente en bois, qui en soutient les planchers, les plafonds et le toit, c'est lui qui l'a préparée, édifiée, parachevée, car il savait remarquablement presque tous les métiers sans en avoir appris aucun.

Le plus beau lac du monde

Le lac des Deux-Montagnes, sur les bords duquel je suis né, a toujours été pour moi le plus beau du monde. Je l'appelais mon lac... ses rives étaient toutes boisées, au front de la terre paternelle, et les arbres qui encadraient son miroir avaient une très grande variété. C'étaient des noyers de trois espèces, des ormes, où les vignes sauvages suspendaient leurs pampres et leurs grappes bleues, des frênes, des chênes chargés de glands doux, des bois francs, des merisiers avec leurs bouquets de merises savoureuses.

Ce que j'admirais le plus dans mon lac, c'est qu'il avait un coin d'infini. J'aimais à contempler à l'extrémité ouest la cime bleue de la montagne de Rigaud et les hauteurs boisées des îles à Jones, et à l'est les flancs d'un vert sombre de la haute montagne d'Oka. Mais le principal objet de mon admiration, c'était l'horizon sans bornes des eaux, quand je regardais du côté de Vaudreuil et de Sainte-Anne-du-Bout-de-l'Île. Le lac, dans cette direction, n'avait pas de rivages. Il me donnait l'idée de l'infini, de la mer, et son horizon se joignait à celui du ciel. Tout au plus, quand l'atmosphère était limpide, je voyais au loin sortir des eaux une flèche d'argent qui étincelait, c'était le clocher de Vaudreuil, tandis qu'à ma droite s'élançaient des hauteurs verdoyantes le campanile de Rigaud et le dôme de son collège.

Les quatre saisons

Je ne saurais trop célébrer les charmes de mon pays natal pendant l'été. Mais quand venait l'hiver il changeait d'aspect et mon lac tant aimé perdait de sa beauté. Cependant il gardait généralement un attrait particulier dans les premières semaines de décembre. C'était lorsqu'un grand froid se manifestait de bonne heure sans tempête et sans bordée de neige. Alors, en effet, toute la surface du lac, calmé et polie comme un miroir, se congelait en moins de vingt-quatre heures en un seul bloc de cristal. C'était un patinoir (sic) incomparable où les patineurs et les glisseurs s'en donnaient à coeur-joie. Rien n'était plus merveilleux que cet immense hippodrome, de quarante milles de circonférence, dont l'arène était comme pavée en verre poli. Aussi longtemps que la pluie et la neige ne venaient pas détruire cette merveille, les courses de chevaux y fournissaient des spectacles dont les sportsmen du temps faisaient leurs délices.

Enfin le mois de décembre avançait et bientôt le bel hippodrome disparaissait enseveli sous des avalanches de neige. Et l'on ne voyait plus qu'une grande plaine toute blanche sillonnée par des avenues balisées qui conduisaient à Oka, à Sainte-Anne, à Vaudreuil, à Como et à Rigaud. Mais dans ces longues routes glacées les voyageurs étaient rares. Mon beau lac avait pris l'aspect désolé d'un cimetière... La première apparition du printemps nous apportait toujours une grande joie: c'était le temps des sucres. L'érablière était près de la maison, si près que l'eau des érables était apportée, bouillie et réduite en sucre, dans la maison même. Nous ne buvions pas d'autre eau que l'eau d'érable.

Mon beau lac qui était mort, comme mes érables, renaît comme eux, et de la même manière, intérieurement. Son eau se gonfle, soulève sa rude écorce et la brise. La tourmente fluviale est commencée. Un courant formidable est en mouvement. Il charrie les banquises de glace depuis les sources de la rivière Ottawa jusqu'à son embouchure. C'est la débâcle! L'immense coulée d'eau que nous appelons la grande rivière aura bientôt empli mon lac profond, creusé entre les montagnes de Rigaud et d'Oka, endigué par une chaîne de collines boisées et enguirlandé par des îles de verdure.

Voici la seconde étape des bonheurs printaniers. C'est le beau mois de mai, le mois des fleurs, le mois dans lequel je suis né, le mois de Marie... Saint-Placide n'étant pas encore érigée en paroisse et l'église paroissiale étant trop éloignée, nous n'assistions pas souvent aux offices religieux. Le petit exercice du mois de Marie en famille était donc bien agréable pour nous.

Voyageurs et canotiers

L'été... Mon lac de rêve va bientôt changer d'aspect et devenir une grande route de lumière toute peuplée de voyageurs chantants... Voici ses anciens habitants qui le sillonnaient jadis de leurs grands canots d'écorce qu'on nommait rabaskas. Ce ne sont plus les cruels Iroquois des grands lacs partis en guerre. Ce sont leurs descendants d'Oka, plus ou moins civilisés, qui remontent la rivière Ottawa pour leur commerce de pelleteries. C'est une joie pour moi de voir les grands canots doubler la Pointe-aux-Anglais et mettre le cap sur la maison paternelle à deux milles de distance. Car ils viennent faire escale chez nous. Ils connaissent bien mon père et ils viennent s'approvisionner à son magasin.

Mais la vraie population du lac pendant l'été ce sont les hommes de cages, que nous appelons les voyageurs. Les grands convois de bois carré sont partis des forêts lointaines. Ils ont descendu les rivières flottables. Ils ont sauté les grands rapides et ils arrivent à la tête du lac. Demain les grandes cages feront leur apparition à l'extrémité des îles Jones, comme une imposante procession de navires, plus grands que les transatlantiques géants s'avançant avec lenteur sur les eaux tranquilles.

C'était une flotte de vaisseaux plats portant des centaines de tentes ou de petites maisons en bois neuf, de nombreuses voilures avec leurs mâts, leurs cordages et leurs pavillons, formant toutes ensemble une petite ville flottante qui s'en allait à la dérive dans les jours de calme et qui glissait légèrement sous ses voiles quand le vent soufflait. Chaque cage avait son escouade de rameurs, et chaque fois qu'elle s'écartait du chenal, ces hommes la ramenaient dans le droit chemin au moyen de longues rames manoeuvrées par deux rameurs qui obéissaient aux cris cadencés du guide. Du rivage, on voyait leurs manoeuvres et l'on entendait leurs chants. Lorsque le vent était contraire, les cages jetaient l'ancre et les mariniers en profitaient pour venir à terre en canot, tantôt pour leur amusement, tantôt pour acheter des provisions et du tabac.

Mais il n'y a pas de canotage possible sans chansons et dès qu'ils mettaient le pied dans un canot les canotiers chantaient. Rien n'est beau comme le travail humain rythmé par des chansons et je ne pouvais me lasser d'écouter les voix robustes et souvent très belles de ces infatigables chanteurs...

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