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160 ANS PLUS TARD
PAR GILLES BOILEAU À la veille de la bataille de Saint-Eustache - Il y aurait donc 160 ans dans quelques mois - le curé Jacques Paquin raconte que «Tous les insurgés furent rassemblés sur la place de l'Église avec leurs armes, comme s'il se fût agi d'une revue ou d'un départ pour une expédition. Ils étaient au nombre de 800 environ [...] armés et équipés de la manière la plus pitoyable et la plus grotesque». Le lendemain, quand Colborne arriva en vue de Saint-Eustache et qu'il fit tonner ses canons en direction du village, il n'y avait plus que 60 ou 80 jeunes gens qui se barricadèrent imprudemment dans l'église; 200 autres peut-être, se retranchèrent dans les édifices qui bordaient la grande place de l'Église: le presbytère, le couvent, le manoir seigneurial, de même que la maison Scott et la maison Dorion, juste en face de l'église, sur le coin de la rue. Au total, ils étaient donc 200 jeunes, mal armés ou sans armes du tout, ignorant pour la plupart ce qu'ils faisaient là et ignorants surtout du sort qui les attendait, contre une armée de métiers formée de 2 000 hommes et avec une dizaine de canons, au service de la reine Victoria. À Saint-Eustache, le 14 décembre 1837, il n'y a pas eu de bataille. Il y eut tout au plus un combat inégal où les troupes de la jeune reine d'Angleterre, sous le commandement de l'infâme et cruel Colborne, sont venus froidement massacrer et tuer - pour ne pas dire assassiner - une soixantaine de jeunes gens inconscients, qui avaient eu le tort de croire ce que plusieurs des chefs patriotes leur avaient raconté. En réalité, dans le comté de Deux-Montagnes, depuis quelques mois et quelques semaines surtout, on avait organisé des manifestations plus ou moins tapageuses pour protester avec raison contre les injustices politiques, le favoritisme, les réalités économiques, la grande misère et le cumul des fonctions et des terres par des Britanniques. Peut-être qu'au cours de ces opérations de contestations, on avait pu subtiliser un quartier de boeuf au curé Paquin, quelques minots de blé au moulin du seigneur Dumont, quelques chevaux dans l'écurie des Globensky ou quelques tinettes de lard ou de beurre dans la remise de certains commerçants du village, mais tout cela ne devait pas être bien grave. Ce n'est pas le regroupement malhabile de quelques 200 ou 300 garçons, aussi généreux et remplis d'illusions que téméraires, qui pouvaient menacer l'existence de l'autorité établie et protégée par l'armée, avec le pieux support de la hiérarchie religieuse. Qui pourrait croire aujourd'hui qu'une poignée de jeunes paysans de Saint-Eustache et de Saint-Benoît, de Sainte-Scholastique ou de Saint-Jérôme pouvaient faire trembler un gouvernement? Que se serait-il passé si Colborne et ses militaires n'étaient jamais venus à Saint-Eustache? Sans doute que les manifestations auraient duré encore quelques jours, jusqu'à la première bordée de neige, peut-être même jusqu'à Noël. De toute façon, ces guerriers de campagne improvisés seraient rentrés dans leurs familles pour la messe de minuit et le réveillon. Colborne est venu à Saint-Eustache et à Saint-Benoît afin de réduire au silence ceux qui protestaient avec raison contre les abus et les injustices d'un régime provocateur. Jamais les hommes de Chénier - qui fut d'ailleurs le seul chef à rester fidèle à ses compagnons - n'auraient été un danger pour les troupes royales. Ils n'avaient même pas les moyens de leur faire peur. Les Patriotes morts - ou plutôt tués - à Saint-Eustache, le 14 décembre 1837, ou qui ont succombé à leurs blessures dans les jours qui ont suivi, ont été des victimes innocentes, sacrifiées inutilement afin de servir d'exemples à ceux qui auraient eu la tentation de réclamer avec un peu trop d'insistance le respect de leurs droits. Les Patriotes n'ont attaqué personne. Dans les rues du village, dans les rangs de la paroisse, sur la grande place de l'Église, ils ont joué aux soldats et se sont donnés pendant quelques jours l'illusion du pouvoir et de la force. A leur âge, il avaient bien le droit de rêver, d'autant plus qu'ils ont été trompés par quelques grands provocateurs déguisés en marchands d'illusions. Ils sont morts dans l'église, il y a 160 ans. Ils sont morts dans la grande allée, le long des murs, au pied des fenêtres, dans le choeur, en tombant des jubés ou en sautant par les fenêtres dans le petit cimetière voisin. D'autres sont morts en tentant de s'échapper sur la glace de la rivière, abattus froidement par les volontaires de Saint-Eustache - parfois des voisins ou d'anciens amis - sous les ordres d'un éminent citoyen de Saint-Eustache du nom de Globensky. ![]() La défaite des patriotes. Illustration de J. Walker SOURCE : G.-R. Tuttle, popular History of the Dominion of Canada, Montreal, [1877] Rappelons encore une fois cette douloureuse et cruelle hécatombe telle que décrite par le curé Jacques Paquin dans ses Mémoires: «On pouvait voir les ossements de tant de malheureux brûlés dans les embrasements des édifices, se traînant et se faire hacher par les troupes! D'autres souffrant et se roulant dans leur sang étaient achevés à coup de crosses de fusil, le crâne emporté, n'ayant plus qu'une partie du corps, la tête, les membres, tout le corps brûlé et noirci comme des charbons... Rien n'était plus horrible que le spectacle de tous ces infortunés gisant dans les environs des bâtiments, brûlés, calcinés, mutilés, rôtis, grillés, les uns tombés la tête en bas dans un large fossé, les autres le crâne défoncé, d'autres les cheveux grillés comme l'animal qui tombe sous le couteau du boucher». 160 ans plus tard, le voile s'est enfin levé sur l'action des Patriotes. On a reconnu qu'ils ont été les justes témoins de leur époque et d'innocentes victimes à la fois. Ils ont été attaqués; ils ont tout simplement essayé de se défendre. Ils sont morts pour que nous puissions conserver nos droits. En retour, nous avons le devoir élémentaire de nous souvenir d'eux.
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