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SOUVENIRS
DE PRIME JEUNESSE
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Le Gros-Sault de la rivière
des Prairies
PAR ROBERT
PRÉVOST *
La
monté de l'alose dans le Gros-Sault est un vivace souvenir de
prime jeunesse. Les pêcheurs s'attachaient aux arbres au moyen
de longs câbles afin de ne pas être entraînés
dans les eaux tumultueuses par le poids de leur lourde Seine, car les
aloses, répondant à l'appel de la frayère, remontaient
le Gros-Sault en rangs presque serrés : aucune central ne
leur barrait encore la route au Sault-au-Récollet. Les plus grandes
aloses atteignaient parfois une dizaine de kilos, et en capturer plus
d'une à la fois, re qui n'était pas rare, mettait les
muscles à dure épreuve.
Et
il ne fallait pas ralentir le rythme, car des marchands de poisson venus
de Montréal attendaient leur plein chargement pour rentrer en
ville.

Cette photo prise vers 1928 par la Royal Air Force représente
la rivière des Prairies à la hauteur du pont ferroviaire
de Bordeaux. On y distingue la longue jetée prolongeant l'île
Perry. En face, le moulin du Crochet de l'île Jésus.
Même à cette altitude, le Gros-Sault demeuraut rageur. |
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C'est
sur une longue jetée prolongeant l'île Perry vers
l'aval, à Bordeaux, et qui reformait presque une baie assez
vaste, que les pêcheurs s’alignaient. Depuis que la Montreal
Water & Power Company l'avait construite peu
avant la fin du XIXe siècle, des arbres de bonne taille
et à croissance rapide s'y étaient développés.
L’entreprise voulait établir dans le Haut-du-Sault, comme
l'on désignait encore la future municipalité de
Bordeaux, |
un important réservoir dans le but d'alimenter en eau plusieurs
villes de l'île de Montréal. Dès 1891, elle avait
notamment signé des contrats à cet effet avec les villes
de Maisonneuve et de la Côte-Saint-Antoine et les villages d'
"Outre-Mont", de la Côte-Saint-Paul et de la Côte-Saint-Louis.
Mais l'entreprise péréclita avant la fin des travaux.
Notre
premier souvenir visuel des flots rageurs du Gros-Sault sont intimement
liés à la remonte printanière do l'alose, notre
père nous amenant voir les pêcheurs au travail. Devant
eux rugissaient les rapides dont le grondement était tel que
les représentants de commerce avaient peine à dormir quand
ils s'arrêtaient dans les doux hôtels situés près
du pont ferroviaire.
D'infranchissables
sentinelles
À
la hauteur de l'île de Montréal, le Créateur semble
avoir voulu barrer le passage aux explorateurs qui recherchaient la
route du Grand Cathay, puis aux syndicats qui exploitèrent les
Pays d’En-Haut. D'un côté, c'est la saut Saint-Louis qui
leur barrait la route, et de l'autre, le Gros-Sault :deux infranchissables
sentinelles qu'il fallait contourner.
Lorsqu'on
remonte le Saint- Laurent longeant la rive nord, c'et la rivière
des Prairies qui semble être la continuation du fleuve. Au témoignage
même de Champlain, la rivière prit le nom de l'un de ses
compagnons, un Malouin, qui s'y aventura par erreur alors qu'il allait
se retrouver au pied du saut Saint-Louis. D'ailleurs, des chercheurs
sérieux ont émis la thèse qu'en 1535, c'ost au
pied du Gros-Sault que Cartier dut immobiliser ses barques. Aristide
Beaugrand-Champagne en était convaincu à cause de divers
facteurs, notamment la distance qu'il dit avoir franchie à pied
dans l'île pour atteindre la bourgade d'Hochelaga et la description
des arbres qui jalonnaient les sentiers.
Le moulin du
Gros-Sault
Peu
après le début du XVIIIe siècle, les Messieurs
de Saint-Sulpice entreprirent de concéder des terres dans la
partie de la grande paroisse du Sault-au-Récolet qu'on allait
désigner populairement sous le nom de Haut-du-Sault à
mesure que s'y forma un bourg; celui-ci devint plus tard le village
de Bordeaux. Au-delà, en amont, débutait la paroisse de
Saint-Laurent, avec les terres qui allaient former le village de Cartierville.
Entre
1717 et 1748, 45 colons se fixèrent sur autant de terres dans
le Haut-du-Sault. En 1726, l'arpenteur René de Couagne priait
l'un de ses confrères de borner la terre 405 ; s'il ne s'acquittait
pas lui-même de ce travail, c'est sans doute avec bonne raison:
deux ans plus tard, en effet, il obtenait la concession du lot au profit
de sa fille ainée, Marie-Louise, alors âgée de onze
ans.
Ces deux clichés
ont été réalisés au même endroit,
à Bordeaux, celui du haut en 1929 et l'autre, en 1931.
Submergés par l'élévation du niveau de l'eau
résultant de la construction de la centrale du Saut-su-Récollet,
les flots regeurs du Gros-Sault se sont transformés en
une surface calme (photos H. Sutcliffe, Laval-des-Rapides).
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Cette
terre s'avançait quelque peu dans la rivière, formant
une pointe coupée d'une coulée qui en faisait une
petite île lors des crues. Prévoyant, l'économe
du séminaire, M. François Chèze, réserva
aux seigneurs le droit de reprendre éventuellement une
partie du lot pour y construire un moulin. Soixante-dix ans plus
tard [1797], les Messieurs prirent avantage de cette clause et
l'arpenteur Louis Guy borna à cette fin un terrain de six
arpents. |
Même en
face de l'Abort-à-Plouffe, la rivière des Prairies
était turbulente, comme le démontre cette photo
de Notman (musée McCord). |
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En
mars 1798, M. Antoine-Alexis Molin, en sa qualité d'économe,
confie la construction du moulin à un entrepreneur et farinier
de Lachine, Joseph Barbeau, qui recevra douze mille livres
de vingt coppres ou chelins, et celui-ci s’acquittera
sans doute de ses obligations, car le futur moulin lui est donné
à bail pour une période de neuf ans. |
Le mois suivant, M. Molin confie à un entrepreneur de Saint-Laurent,
Louis Gauthier, la tâche de transformer la coulée en un
canal d'amenée. C'est en 1801 que le moulin du Gros-Sault entreprit
de moudre Les grains des censitaires. Il avait coûté, y
compris les moulanges et les intérêts versés par
le séminaire sur les sommes empruntées afin de mener le
projet à terme 106.979 livres et 16 chelins. Une somme importante,
à cette époque.
Le
meunier Barbeau décéda en 1826. Le nouveau lorataire ne
fut autre que Paschal Persillier dit Lachapelle qui devait, en 1834,
obtenir l'autorisation de construire un pont entre les îles de
Montréal et Jésus (entre Cartierville et l'Abord-à-Plouffe),
Eustache Lambert- Dumont n'ayant pas tiré profit d'un semblable
privilège qui lui avait été consenti en 1831. Un
malentendu devait surgir entre eux: en 1830, Persillier dit Lachapelle
était propriétaire d'un service de passeurs entre ces
deux ponts, et grâce à cela, il faisait à Lambert-Dumont
une concurrence que ce dernier jugeait déloyale.

Le moulin du Gros-sault
d'après l'une des très rares photos qui en subsistent,
et que l'auteur a trouvée en 1939 dans l'album d'une famille
du Sault-au-Récollet. Sa maçonnerie semblait liée
par un mortier qui défiait l'usure du temps. |
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En
1837, un marchand de tabac de Montréal, Charles Perry,
se porte acquéreur du moulin. Il décède en
1845. Sa veuve, née Smith [Catherine] et leur fils, Georges-Lafayette,
en deviennent copropriétaires. Hélas, ils ne peuvent
rembourser un emprunt effectué en 1867 pour apporter des
réparations et des améliorations à la propriété,
qui se complétait d'installations pour carder et fouler
la laine. |
Le
9 juillet 1878, le moulin du Gros-Sault faisait l'objet d'une vente
aux enchères sur le parvis de l'église du Sault-au-Récollet.
On l'adjugea à la détentrice de l'hypothèque, la
Compagnie de prêt et de dépôt du Bas-Canada.
Deux
ou trois meuniers louèrent moulin par la suite. En 1882, c'est
Philias Prévost, le grand-père de l'auteur de ces lignes,
qui prend la relève au moyen d'un bail d'une durée de
trois ans. En 1885, Philias et son frère, Jean-Baptiste, louent
conjointement le moulin pour cinq ans avec promesse de vente de la part
de la compagnie. En 1889, Jean-Baptiste cède ses droits à
son frère avec prolongation du bail et maintien de la promesse
de vente. Un an plus tard, c'est Philias qui se retire et Jean-Baptiste
qui devient seul locataire. Astuce ? Le 20 janvier 1891, Jean-Baptiste
achète le moulin par-devant le notaire A.-D. Jobin au prix déjà
fixé dans la promesse de vente, soit 16000 $. Tout de suite après,
le même jour, il se présente à l'étude du
notaire John Fair et vend la propriété à un agent
d'immeubles, Thomas J. Drummond, for qood and valuable consideration.
L'année
suivante, le 31 mai, Drummond vend le moulin et ses dépendances
à la Dominion Construction Company qui, trois jours
plus tard, en fait autant à l'endroit de la Montreal Water
& Power Company, toujours sans mention du prix. Cependant,
dans les livres de cette dernière entreprise figurait la ligne
suivante: Dominion Construction Purchase Price ....... $ 80,000
!

Ce dessin ancien
signé Duncanson Pinx semble représenter le moulin
du Gros-Sault et la décharge deson canal, alors qu'un radeau
défie les eaux tumultueuses. |
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Puis,
le solide moulin du Gros-Sault tomba sous le pic des démolisseurs
bien inutilement, puisqu'après des travaux estimés
à un quart de million de dollars pour entreprendre l'élargissement
du l'anal et la mise en place d'une longue jetée, on abandonna
le projet de créer un réservoir d'eau à l'intention
des municipalités.
Il
fallut recourir à de la poudre pour abattre la massive
double cheminée du moulin qui s'obstinait à demeurer
debout.
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La descente des
cages
Affiche que
Paschal Persillier dit Lachapelle fit imprimer en 1830 chez Ludger
Duvernay pour annoncer son moulin. Eustache Lambert-Dumont l'accusa
auprès du séminaire de Montréal de concurrence
déloyale: non seulement coupait-il les prix, mais il tirait
profit de son service de traversiers pour attirer la clientèle
(document conservé dans les archives du séminaire
de Montréal).

Davant la porte
latérale du moulin du Gros-Sault, l'aide meunier Lauzé
tient un poupon qui sans doute deviendra grand : Ke petit Hervé
Prévost, fils du meunier Philias Prévost, allait
devenir le père de l'auteur de cet article.
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Le
tumultueux Gros-Sault barrait la route aux trains de bois qui
empruntaient la rivière des Outaouais puis celle des Prairies
pour atteindre Québec. On n'aurait pu, sur un aussi long
parcours, recourir au flottage de billes individuelles. Aussi
réunissait-on les troncs d'arbres de façon à
former d'immenses caqes que dirigeaient, au moyen
de longues et lourdes rames, de solides raftsmen que
l'hiver passé en chantier avait dotés d'une musculature
herculéenne.
Il
s'agissait en quelque sorte de campements flottants, car on y
retrouvait généralement une cuisine et des abris.
C est en 1806, le 11 juin, que la première cage,
formée de longues billes provenant des chantiers de
Philémon Wright, passa devant Hull à destination
de Québec. La descente de ces trains devint
presque incessante du printemps à l'automne : ainsi, du
27 avril au 24 novembre de l'année suivante, 340 d'entre
eux, rapporte-ton, cheminèrent vers cette destination.
On ne constituait pas les cages d'un seul tenant,
mais bien de radeaux individuels arrimés les uns
aux autres et que l'on déliait afin de les introduire un
à un dans les glissières qui faisaient échec
aux chutes ou de les guider dans les rapides trop impétueux.
D'où, probablement, l'expression train de bois.
Dans
la rivière des Prairies, c'est en face de l'Abord-à-Plouffe
que l'on démontait les cages afin de permettre
aux radeaux de passer le Gros-Sault. Une fois arrivés en
eau calme, en aval de l'île de la Visitation, les hommes
retournaient à l'Abord-à-Plouffe en voiture prendre
charge de d'autres radeaux. Sur leur passage, rapportait plus
tard notre mère née à Pigeon [Malenda], les
femmes demeuraient prudemment à l'intérieur pour
se soustraire aux regards voraces de ces bûcherons tous
frais sortis de la forêt. La grand-mère Pigeon avait
bâti sa maison dans le Haut-du-Sault [Bordeaux], en bordure
du chemin de la Reine [l'actuel boulevard Gouin]
Une
fois tous les radeaux arrivés en eau calme, on reconstituait
la cage et la descente vers Québec reprenait.
Le
langage imagé de ces hommes en scandalisait
plus d'un, notamment les Dames du Sacré-Coeur du Sault-au-Récolet.
L'une d'elles, soeur Bienvenue, eut l’aimable pensée d'ouvrir
une cantine à leur intention sur la rive et de leur servir
des breuvages chauds et des petits gâteaux.
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Elle leur remettait une image du Sacré-Coeur, et lorsqu'ils lui
demandaient combien ils lui devaient, elle répondait : le
respect du bon Dieu et, s'il-vous-plaît, ne blasphémez
plus ! On la désigna bientôt comme l'Apôtre
des cageux.
Aspect de l'île
Perry et du premier pont ferroviaire qui enjambait la rivière
des Prairies. Près du moulin du Gros-Sault, les citoyens
jouissaient d'un oasis bucolique favorable aux pique-niquers sur
l'herbe (gravure tirée de Picturesque Canada, New Yord,
1882). |
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C’est
en 1908 que la dernière caqe descendit le
cours de la rivière des Prairies, en route pour Québec
qui célébrait, cette année-là, le
troisième centenaire de sa fondation. Et c'est ainsi que
se referma l'un des volets les plus colorés de nos annales. |
NOTE: En
1939, Robert Prévost a publié à compte d'auteur
Le Moulin du Gros-Sault, un ouvrage de 123 paqes résumant l’histoire
de meunerie où son père a vu le jour.
* L’auteur est écrivain
et généalogiste.
La rivière
des Mille îles et ses îles
De
l'est à l'ouest : l'île Mathieu, l'île des
Moulins, l'île Bourdon, l'île aux Moutons, l'île
Bourdon, l'île Saint-Jean, l'île Saint-Pierre, l'île
aux Pruches, l'île aux Vaches, l'île au foin, l'île
Saint-Joseph, l'île Jargaille, l'île aux Vignes, l'île
Garth, l'île des Gardes, l'île Joly, l'île Darling,
l'île Bélair, l'île Ducharme, l'île Paré,
l'île Gaudette, l'île des Juifs, l'île aux Fraises,
l'île Gendron, l'île Gagnon, l'île Kennedy,
l'île Chapleau, l'île Saint-Mars, l'île des
Luys, l'île Langlois, l'île des Frères, l'île
Morris, l'île Locas, l'île Lacroix, l'île aux
Montons, l'île desroches, l'île Clermont, l'île
Chabot, l'île Malquin, l'île de Mai, l'île aux
Moutons, l'île Locas, l'île Provst, les îles
Corbeil, les îles Yale, l'île Taillefer, l'île
Hector-Champagne, l'île Arthur-Sauvé, l'île
Turcotte. Il y a trois îles aux Montons.
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