La ville de Terrebonne en partie détruite par le feu130 maisons detruites. 1 200 personnes sans abri
Récit de la catastropheRien ne donnait autant l'illusion d'une ville détruite par la guerre que l'incendie qui a ravagé Terrebonne dans la nuit du 1er au 2 décembre, qui a détruit tout le quartier des affaires et la partie habitée par la classe ouvrière. En effet, au milieu des flammes dont la lueur se voyait à cinquante milles de distance, sous l'épais tourbillon d'une fumée âcre et parmi les ruines des maisons tombées, on voyait une population affolée fuyant avec de pauvres effets sauvés du désastre, quelques-uns à demi-habillés, d'autres drapés dans des couvertures. Le bruit du bois sec du clos de bois incendié donnait l'illusion d'un feu de mitrailleuse et quand les flammes atteignirent un magasin de quincaillerie contenant de la poudre et des cartouches ainsi que de la dynamite, le bruit des détonations répétées vint donner la complète illusion d'un bombardement par des troupes ennemies. La malheureuse population était littéralement affolée et certains ne savaient plus ce qu'ils faisaient. Ici une mère errait, apportant un bébé et deux jeunes enfants s'accrochant à sa robe; plus loin, un vieillard que le feu semble avoir complètement détraqué, se promène machinalement portant sous son bras une vieille pendule qui peut valoir trente sous. Nous lui parlons et il nous regarde un instant sans répondre puis ses yeux se rejettent comme médusés vers le foyer ardent où tout ce qu'il avait a péri.
Une
vache qu'on tente de sauver se sauve à la hâte, prend la
mauvaise direction et disparaît dans les flammes.
On voit des gens s'aider pour porter leurs meubles et les mettre à l'abri, mais une heure plus tard l'abri est lui-même en flammes et c'est lamentable de voir brûler ces pauvres meubles, car le quartier Sainte-Marie, détruit par les flammes, contenait beaucoup d'humbles demeures. Alors que d'aucuns sauvent ce qu'ils ont de plus précieux ou de plus utile, on en voit beaucoup porter des objets absolument inutiles, ne sachant où aller, n'ayant plus un endroit pour se réfugier. L'origine de l'incendieL'incendie qui a pris son origine dans la scierie Limoges, a éclaté à 8h30, et à dix heures, trois rues sont rasées par les flammes qu'active un vent de 40 à 60 milles à l'heure, soufflant du nord-ouest au sud-est. Une à une les rues sont traversées par les flammes que le vent emporte en même temps que des tisons qui parcourent le ciel comme des météores. Des étincelles ont été portées jusqu'à Saint-François-de-Sales et ont incendié du foin et des granges, mais le feu a été arrêté. Le conseil municipal siégeait quand on cria; «Au feu!» et le maire et les conseillers ajournèrent à la hâte. M. le maire Labelle arriva chez lui pour voir le feu se communiquer à ses propriétés. Une demi-heure plus tard, elles s'abîmaient au milieu des flammes avec tout ce qu'il possède. Le maire qui a tout perdu dans cet incendie, les échevins, le curé Comtois, les Clercs de Saint-Viateur, les Pères du Saint-Sacrement, toute la population a été admirable de dévouement. Des asiles ont été trouvés un peu partout pour les femmes et les enfants, qu'il faisait peine à voir, criant avec éclat ou trop effrayés pour pleurer et regardant les flammes avec des yeux exorbités. On s'est occupé d'un peu tout le monde et le collège contient le plus grand nombre de réfugiés. Montréal, Trois-Rivières, Sainte-Thérèse et Sainte-Rose furent appelés tour à tour et vers onze heures et demie, une puissante pompe automobile de Montréal fut dépêchée sur les lieux. Les hommes venus avec l'appareil prirent charge chacun d'une équipe de pompiers qui étaient déjà à l'oeuvre et tentèrent dans toutes les directions d'enrayer l'incendie. De la manufacture Limoges, le feu sauta aux maisons environnantes et se communiqua bientôt à l'hôtel de ville et au bureau de poste. De la rue Sainte-Marie, où était située la manufacture Limoges, l'incendie gagna et détruisit les rues Saint-André, Saint-Joseph, Chapleau, Laurier et Dupont sur la largeur de trois rues, Saint-Jean-Baptiste, Saint-Pierre et Saint-François.
Les secours
Samedi dernier, une délégation importante est allée à Québec pour y rencontrer le premier ministre à qui elle fut présentée par l'honorable M. David. Le gouvernement provincial a immédiatement donné une subvention de $ 5 000. Le conseil a aussi demandé au gouvernement de lui prêter l'argent voulu pour reconstruire sans délai la partie détruite de la ville de Terrebonne. La question est à l'étude. De leur côté, les dames de Terrebonne n'ont pas été inactives et ont formé un comité de secours. Mme Joseph-Édouard Masson et Mme Henri Desjardins ont été choisies comme présidentes, et Mlle Antoinette Labelle comme secrétaire. Ce comité a avisé aux moyens immédiats de trouver du secours pour les sinistrés et s'occupera de les secourir tant que la partie de la ville détruite ne sera pas reconstruite. Dans ce comité des dames, nous relevons les noms de Mmes Mathieu, Piché, Millette, Desjardins, R. Masson, H. Masson, J. Beaupré et Therrien. Tout envoi en nature, lingerie, effets, sera reçu avec reconnaissance au collège Saint-Louis de Terrebonne. Un comité des finances aussi a été formé qui se compose de l'abbé Comtois, curé de Terrebonne, de MM. L.H. Desjardins, échevin, C.H. Desjardins, Émile Sasseville, Al. Millette, E.S. Mathieu, P. Picher, R. Deschambault, Roddy et Hercule Masson. La charité bien organiséeSur l'initiative de la Patrie, une réunion a été tenue à Montréal, dimanche, et on y a organisé un comité de secours composé de Mgr Piette, vicaire général de Montréal, de l'abbé Comtois, de MM. Alfred Lambert, président de la Chambre de commerce, W. Birks, président du Board of Trade, Eugène Labelle, maire de Terrebonne, et du Dr Raoul Masson. Des dons en argent, en nature, n'ont pas tardé à arriver. Des vêtements et des vivres ont été envoyés en abondance par plusieurs maisons de Montréal. Lady Gouin et Mme Athanase David ont pris une part active dans la distribution de ces secours de la métropole. En outre des $ 5,000 versés par le gouvernement de Québec, on mentionne les souscriptions suivantes: $ 1,000 par la Presse, $ 1,000 par la maison Dupuis Frères, $ 1,000 par la Cie Métropolitaine d'habitations, $ 500 par l'Union des Municipalités, $ 100 par MM. Fyon & Fyon. Le mot d'ordre est de reconstruire la ville le plus tôt possible. Mais pour cela, il faut des fonds. Ce que le maire de Terrebonne, M. Labelle, demande surtout, c'est que la population de Terrebonne n'émigre pas. Il veut que la ville se reconstruise dans le plus bref délai. Lui-même est complètement ruiné, mais sa perte semble l'affecter moins que celle de ses administrés. Ce qui presse le plus, actuellement, c'est d'assurer des logements aux nombreuses familles sans abri qui sont temporairement réfugiées soit au collège de Terrebonne, soit dans certaines familles. C'est pourquoi on demande le secours de toutes les âmes charitables. Non seulement il faut assurer le vêtement et la nourriture à 1,200 personnes mais il faut leur construire des maisons pour la rude saison qui commence, leur procurer des meubles, de la lingerie, des couvertures, du combustible. L'argent que l'on enverra sera employé dans ce but. Mardi, une délégation à laquelle s'est joint M. Jules-Édouard Prévost, député, a demandé l'aide du gouvernement fédéral par l'entremise de Sir Lomer Gouin. Ce dernier a assuré la délégation qu'il transmettrait cette demande à ses collègues en l'appuyant fortement. Il est entendu que le bureau de poste de Terrebonne sera reconstruit immédiatement.
|
|||||||||||||||