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DESCENDANT DE DEUX GRANDES FAMILLES

M. Charles de Bellefeuille missionnaire au Témiscaminque

PAR ALICE BENOIST *

Grégoire XVI créa le diocèse de Montréal le 13 mai 1836. Dès le 29, le secrétaire de Mgr Lartigue, M. Ignace Bourget, dans une lettre écrite de Varennes, s'adresse en ces termes au curé de la Petite Nation, M. Pascal Brunet: « La mission de Témiskaming est enfin résolue par la décision du Dr Stevenson qui déclare M. Charles de Bellefeuille "assez fort pour aller dans cette terre infidèle ». C'est donc lui que Mgr Lartigue enverrait évangéliser «les tribus infidèles qui habitent la partie supérieure du district de Montréal, vers le Nord-Ouest ».

Mission du Témiskaming (20 juin - 16 août 1836)

Né à Saint-Eustache le 12 janvier 1795, issu d'une famille de grande lignée, M. Louis-Charles de Bellefeuille était alors âgé de plus de 40 ans et de santé fragile. Il avait été missionnaire au Lac des Deux-Montagnes de 1824 à 1834.
L'évêque de Montréal mettait en lui de grands espoirs en raison de son expérience auprès des peuplades indiennes et de sa connaissance de l'âme indienne et de la langue algonquine. Son compagnon, M. Jean-Baptiste Dupuy, alors professeur de théologie au Séminaire, était de 10 ans plus jeune. Il rédigera, au jour le jour, la chronique de l'expédition. Les deux mandataires partaient avec des instructions de l'évêque de Montréal:
 

La «passe» historique du lac Témiscamingue vers 1887. Au premier plan, les dépendances de la Compagnie de la Baie d'Hudson. À l'arrière-plan, la mission Saint-Claude.
SOURCE : Normand Paquin, Histoire de l'Abitibi Témiscamingue, Rouyn, 1981

« Ils suivront autant que possible la ligne de conduite suivante: 1) ils planteront une croix sur le site de leur future chapelle dont le patron sera saint Adalbert, évêque de Prague et martyr, puis ils parcoureront en surplis et la clochette à la main la bourgade des sauvages pour leur annoncer qu'ils sont les envoyés du seul vrai Dieu; 2) ils enseigneront à quelques jeunes intelligents l'abrégé de la doctrine chrétienne pour servir de catéchistes capables d'instruire les autres et baptiser au besoin; 3) le baptême ne sera guère donné qu'aux moribonds, suivant la doctrine de saint Liguori; 4) les missionnaires auront sur les sauvages d'au-delà du township de Hull les pouvoirs spirituels que leur attribue le mandement de 1793, ainsi que ceux des archiprêtres et des curés concernant le mariage en particulier; 5) ils s'informeront des principaux vices des sauvages et si les Blancs leur vendent de l'eau-de-vie; 6) ils apprendront l'état des sauvages, leur nombre, leur langue, leurs causes, leurs rapports avec la Compagnie de la Baie d'Hudson; ils tiendront un journal de leur mission et transmettront les noms de ceux qu'ils auront choisis pour baptiser, marier et catéchiser ».

Les missionnaires quittent Lachine le 20 juin, passent devant la mission du Lac (Oka) et filent sur Carillon en longeant la berge du canal du Long-Sault. Le lendemain, ils reprennent leur croisière sur l'Outaouais par Grenville, Calédonia, la Petite Nation, la rivière Rideau et Bytown, le canal Rideau avec ses neuf écluses pour aborder Aylmer Place.

La Compagnie de la Baie d'Hudson met à leur disposition de grands canots et des vivres pour le voyage. Il faut faire diligence pour rencontrer les Indiens du lac Témiskaming au moment où ils viennent vendre leurs pelleteries aux traiteurs, du 1er juin au 25 juillet.

La Compagnie ne disposant, au Poste des Chats, d'aucun canot en état de faire le voyage, M. Dupuy, plus jeune et de santé plus robuste, alla donc seul à Fort Coulonge chercher un bon canot. Il dut parcourir cinquante lieues sur un frêle canot d'écorce de deux brasses de long et franchir plusieurs portages dont celui du Grand Calumet. Pendant ce temps, M. de Bellefeuille se rendit à Fitz-Roy (Haut-Canada) où plusieurs catholiques - des gens de chantiers - avaient un grand besoin de secours religieux. C'est à Fort Coulonge qu'eut lieu la première rencontre des missionnaires avec un groupe de Sauvages de quelque importance.

Le 3 juillet, ils arrivent au Fort des Petites Allumettes, appelé aussi Fort William. La nuit précédente, ils avaient dû subir l'assaut de millions de maringouins « se jetant sur nous avec tant d'acharnement que nous ne pouvons clore l'oeil ». Ils y célèbrent messes, confessions et baptêmes, chantant des cantiques avec deux jeunes Indiens originaires du Lac des Deux-Montagnes. « On se croit aux premiers siècles de l'église », note M. Dupuy.

Au bout de dix lourdes journées de navigation, ils atteignent le Témiskaming. Après avoir franchi le portage des Joachim, traversé l'embouchure de la rivière du Moine, passé le difficile portage de la Roche à Capitaine, ils arrivent le 9 juillet au poste Matawan où ils instruisent et confessent des gens de chantiers.

Le 10 juillet, le grand canot de la Compagnie entreprend la dernière étape du voyage. Après avoir franchi le rapide des Caves et des Chaudières, le portage des Érables et le rapide du Long-Sault, on entre, le 12, dans les eaux du lac Témiskaming. Le 14, ils arrivent en vue du poste Témiskaming, à 150 lieues de Montréal.

Malgré son importance pour la traite des fourrures, le poste ne comportait que quatre maisons et quelques bâtiments. Pendant que M. de Bellefeuille visitait les Sauvages malades, M. Dupuy préparait l'oratoire et le bois de la croix que, sur les ordres de Mgr Lartigue, on devait planter à Témiskaming. Il s'occupait de l'érection de la chapelle en faisant équarrir par les rameurs le bois nécessaire.

Pendant les 13 jours que dura la mission, les Sauvages apprirent « les principales vérités de la religion, avec le Pater, l'Ave et le Credo en leur langue, si bien qu'ils furent jugés capables de recevoir le baptême ». Le 19 juillet, une croix est érigée sur l'emplacement de la future chapelle. Les provisions s'épuisant et M. de Bellefeuille tombant de fatigue, il fallut songer au retour. La séparation fut émouvante: « Il régnait partout un grand silence et plusieurs versaient des larmes ».
 
  site de la première célébration eucharistique à Ville-Marie. En mortaise, détail de la plaque sise au pied du monument commémoratif.
SOURCE : Gilles Boileau

Le retour prit trois semaines aux voyageurs qui rentrèrent à Montréal le 16 août. Le bilan de la mission pour 1836 était le suivant: 56 jours d'absence, 300 lieues de canotage à travers lacs, rapides et portages, 42 baptêmes, 28 premières communions et 4 mariages.

Mission au lac Abitibi (7 juin - 23 août 1837)

M. de Bellefeuille quitta seul Lachine le 7 juin 1837 pour une mission plus pénible et plus lointaine que la précédente. M. Dupuy étant maintenant curé de la paroisse de Sainte-Anne-sur-Yamaska. M. de Bellefeuille repart dans un grand-canot-du-Nord, avec quatre rameurs, et va déjà essuyer une dure tempête sur le lac des Deux-Montagnes. Au débouché de la rivière du Lièvre, il rencontre « 18 canots de Sauvages de la mission du Lac » qui reviennent de leur territoire de chasse.

Puis revient le trajet de l'année précédente: Bytown, le rapide et le lac des Chênes, le rapide et le lac des Chats, le portage de la Montagne. Ayant décidé de passer la nuit au Grand Marais, les missionnaires occupèrent leur temps à confesser et à lutter contre les maringouins. Le 17 juin, ils se retrouvent au portage de la Culbute, dans l'île des Allumettes; deux jours plus tard au pied du rapide de la Roche à Capitaine où le missionnaire dit la messe à leur demande.

Le voyage se continue par le rapide de l'Éveillé, le poste Matawan, le rapide du Long-Sault. Le 24 juin on entre au lac Témiskaming. Le pavillon du Fort flotte au vent, la pointe est couverte de cabanes et presque tous les Sauvages se trouvent réunis. Abandonnant l'idée d'aller d'abord au poste Abitibi, le missionnaire commence le soir même de son arrivée son ministère dans le haut du Grand Hangar.

Le poste du Lac Abitibi serait la 2e étape du voyage. Le 9 juillet, il quitte Témiskaming avec un équipage de 10 hommes plus un nouveau guide, le pieux Sauvage Wabimango, dont la présence était rendue nécessaire par la difficulté de l'inconnu des régions nouvelles à franchir, dont la série des Quinze Portages à travers bois et montagnes.

La Grande Savane, qui fait suite à la rivière Ennuyante, marque le commencement de leurs misères. Sur cinq arpents il avancent péniblement avec de l'eau et de la vase jusqu'aux genoux. Ils arrivent le 14 juillet au poste Abitibi qui ne comptait que deux maisons et deux hangars. Situé sur un beau lac de 24 lieues de long, à six jours de rame de Moose Factory, au fond de la Baie James, ce poste offrait de plus grandes ressources aux Indiens que Témiskaming. Les Sauvages étaient méfiants et il fallut attendre le retour de M. Fraser, de Fort Moose, avec des canots chargés de provisions venues d'Angleterre, pour que l'atmosphère se détende. Bien que tenté de secouer « sur cette terre la poussière de ses pieds » devant la froideur de la réception, l'exiguïté du local, la mauvaise température, M. de Bellefeuille décida de tenir bon.

Le 18 juillet, le «grand être», prit possession officiellement du poste Abitibi par l'érection d'une croix qui, à défaut de sanctuaire, polarisait la vie chrétienne des néophytes. Le 22 juillet, les provisions s'épuisant, M. de Bellefeuille prit la route du retour amenant avec lui les deux enfants de M. Paulson, le commis Métis du poste, que le Père voulait faire instruire et baptiser à la mission du Lac.

Les Sauvages attendaient leur missionnaire au poste Témiskaming. Le pavillon avait été hissé quand le missionnaire arriva le 26 juillet. Il y baptisa 45 autres personnes. Les résultats dépassaient les espérances du missionnaire qui se fit une obligation de se rendre au Fort des Allumettes où il n'avait fait qu'une courte apparition en 1836 et où l'attendait un bon nombre de familles chrétiennes. M. de Bellefeuille avait la conviction que les Sauvages ne demeuraient infidèles que faute de prêtres en état de leur apporter la vie chrétienne.

Après deux autres arrêts à La Passe et au Poste des Chats, il revint à Oka le 19 août, après avoir ramené avec lui les deux enfants de M. Paulson, une mère sauvage et sa fille, son vieux pilote Wabimango, et Michel, un déserteur de la colonie des Nipissings.

La mission du Grand Lac Victoria (29 mai - 8 septembre 1838)

Il restait à M. de Bellefeuille à rencontrer les Indiens du Grand Lac Victoria et cette fois son absence allait durer au moins 100 jours. Il note avec appréhension l'ampleur de l'entreprise et les faibles moyens à sa disposition: « C'est sur cette frêle voilure qu'il me faudra faire en 50 jours de marche 1 500 milles et passer par 136 rapides ».

Il ne restera que quelques heures au poste des Allumettes, juste le temps d'engager comme catéchiste un Sauvage originaire du Lac des Deux-Montagnes et d'y voir un magasin aménagé en chapelle par la Compagnie de la Baie d'Hudson pour y recevoir les Indiens. Après une courte apparition à la rivière du Moine, il atteint Témiskaming le 15 juin. La mission ne dure que 20 jours, la disette commandant la dispersion.

Le 11 juillet il part pour le lac Abitibi. Plusieurs contretemps vont marquer ce trajet comme le plongeon qu'il fit dans l'eau lorsqu'un rameur voulut le porter sur ses épaules au rapide des Trois Portages. Le séjour fut de courte durée en raison de la maladie du missionnaire et de la petitesse du local qui incitaient les Sauvages à retourner à leurs cabanes sans profiter du passage du père qui souhaitait obtenir de la Compagnie l'usage de la maison pour en faire un petit temple pour ses néophytes de l'Outaouais.

Il repart le 25 juillet dans un état de fatigue extrême mais souhaitant arriver au Grand Lac au moment où seraient encore réunis pour la traite des fourrures les Indiens attachés à ce poste. La difficulté et l'inconnu de l'itinéraire ajoutaient au mérite des voyageurs. Le portage de l'Ouest et celui de la Grande Dalle aggravèrent les conditions du voyage lorsqu'après le 24e portage ils crevèrent leur canot. Le 2 août, ils rencontrent une cinquantaine de Sauvages qui manifestent d'excellentes dispositions.Une croix fut plantée pour prendre possession des lieux.

Tenaillé par une crise de foie, le missionnaire prend la route du retour le 8 août. Un arrêt de cinq jours à Témiskaming permet de faire « lever et couvrir la chapelle » commencée depuis deux ans déjà. Du 24 août au 3 septembre, il travaille à christianiser le poste du Fort des Allumettes, devenu le confluent d'éléments disparates: Sauvages de la mission du Lac, Indiens fidèles et infidèles, Canadiens, Écossais, Irlandais ainsi que des protestants désireux d'embrasser le catholicisme.

C'est le coeur en liesse mais dans un état dangereux d'affaiblissement qu'il arrive à Montréal le 8 septembre, après 100 jours d'absence, pour célébrer la fête du Saint-Nom de Marie. M. de Bellefeuille, faible et épuisé, mourra le 25 octobre 1838 et sera inhumé le surlendemain sous les voûtes de Notre-Dame.

Voyageant en canot, M. de Bellefeuille avait parcouru 3 500 milles environ sur l'Outaouais et avait visité au moins 10 postes: Fitz-Roy, La Passe, Fort Coulonge, l'île aux Allumettes, les portages de la Montagne et du Grand Marais, le rapide de la Roche à Capitaine, Témiskaming, Abitibi, le Grand Lac Victoria. Il avait prêché l'évangile à diverses tribus de langue algonquine et aux Blancs vivant dans ces régions. Il avait poursuivi toute son oeuvre apostolique avec une santé fragile que ces longs voyages allaient ruiner complètement.

* L’auteure est géographe-urbaniste et membre de la Société d’histoire
   et du patrimoine de Saint-Eustache.

Cette note s’inspire largement d’un article paru dans la revue d’histoire de l’Amérique Française, consacré à Monsieur Charles de Bellefeuille, sous la plume de M. Yvon Charron, p.s.s.

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