Le moulin FrelighPAR
CHRISTIANE LEFEBVRE Facteur déterminant du site de FrelighsburgLe site d'un village ne se choisit pas par hasard. Il dépend de caractéristiques assurant le regroupement initial d'un certain nombre de personnes qui trouvent profit à s'établir en un lieu donné. L'emplacement de Frelighsburg a été déterminé par le fait qu'à cet endroit la rivière subit une importante dénivellation (au-delà de sept mètres) juste à l'amont d'une courbe provoquée par un gros éperon rocheux. Endroit idéal, s'il en est, pour construire un moulin qui peut s'ancrer solidement sur le roc dans l'axe même du lit du cours d'eau, là où il est possible de capter le maximum d'énergie. C'est pourquoi on trouve, dès la fin du XVIIIe siècle, quelques maisons et un moulin à farine sur le site actuel du village. Le premier moulin aurait été construit par Owen en 1790 qui l'échangea, en 1796, à Conroy et Yuman contre un chien. En 1800, Abram Freligh, médecin de souche hollandaise, vint de Clinton Duchess County, près de New Amsterdam (aujourd'hui New-York), avec sa femme (enceinte de Lucky), ses dix enfants, ses serviteurs, ses esclaves et une grande quantité de biens personnels et de marchandises. Le groupe voyageait à bord de 22 voitures à attelage double, ce qui fait qu'à ce moment-là, la population chevaline de Frelighsburg dépassait celle d'aujourd'hui. Freligh acheta le moulin et 200 acres de terre pour $ 4 000 $. L'air de Frelighsburg ne fut toutefois pas favorable à ce pauvre médecin; il mourut six mois à peine après son arrivée au village qui porte aujourd'hui son nom. Le quatrième de ses enfants, Richard, alors âgé de 20 ans, prit charge du moulin. En 1839, il fit construire le moulin actuel. Le moulin servit à moudre les grains jusqu'en 1964, année où une forte crue printanière emporte la digue en bois située au sommet de la cascade entre les propriétés de Gérard Lavoie et de Yvanhoë Gosselin. De 1964 à 1967, le dernier meunier, Joseph Gagnon, propriétaire depuis 1920, l'utilisa comme entrepôt. C'était en fait une succursale de la compagnie J.O. Lévesque, de Bedford. En 1967, Jeanne Demers, ma femme, en fit l'acquisition et nous entreprîmes de le restaurer avec l'aide de nos trois fils, Michel, Bernard et Clément qui depuis est devenu architecte spécialiste en restauration de monuments patrimoniaux. Le moulin a été classé monument historique le 28 novembre 1973. Une aire de protection de 500 pieds tout autour du moulin permet à l'ensemble de la population de Frelighsburg de profiter d'un milieu qui rappelle l'origine loyaliste du village. Ce monument historique est un édifice de pierre de deux étages avec grenier, mesurant treize mètres (42 pieds) par onze (37 pieds). Il est de type anglais et non de type banal comme dans les territoires seigneuriaux. Le moulin de type anglais est une sorte d'usine, propriété d'un meunier qui l'exploite mais ne l'habite pas. Le moulin banal des seigneuries, au contraire, est habité par le meunier qui est un employé du seigneur, propriétaire du moulin. Les ouvertures dans la maçonnerie consistent en trois portes (deux sont des portes de décharge) et quinze fenêtres à guillotine. Sur le toit à deux versants, on a aménagé, en 1930, un silo recouvert de bois qui descend jusqu'au premier étage. Une annexe en bois de neuf mètres par sept, construite à l'est du moulin en 1912, a servi de boulangerie durant une vingtaine d'années. Comment fonctionnait le moulin
là
où se trouve actuellement la turbine. Le moulin Conroy, celui
qu'opéra pendant 39 ans Richard Freligh, devait alors présenter
l'aspect romantique d'un moulin à eau avec sa grande roue apparente.
En 1839, Richard Freligh construisit un moulin beaucoup plus grand s'avançant de plus de 16 pieds vers le sud et empiétant sur le lit de la rivière. Ceci lui permit de mettre la roue sous couvert, à l'abri des intempéries. Le moulin y perdit toutefois son aspect romantique. Cette roue était alimentée par un canal d'amenée (le coursier) de 150 pieds de longueur reliant le barrage et la roue du moulin. Ce canal en bois, monté sur chevalets également de bois, permettait de maintenir le niveau de l'eau du barrage jusqu'à la roue et ainsi d'assurer une hauteur de chute de près de 12 pieds. Vers 1855, lorsque Peter Cowan acheta le moulin, il remplaça la roue verticale par une roue horizontale (turbine) de trois pieds de diamètre. Cette turbine fut logée dans un trou percé dans le roc ce qui lui permit d'augmenter la hauteur de chute de plus de trois pieds. La turbine fut d'abord alimentée par une conduite forcée (tuyau) en bois de 40 pouces de diamètre. En 1916, ce premier tuyau fut remplacé par un en fer de 36 pouces. C'est ce dernier qui fut enlevé en 1967. La conduite forcée avait une pente de trois pouces par 10 pieds de longueur et déversait son contenu dans un puits. Un larron ou une trappe, que l'on pouvait ouvrir ou fermer, contrôlait l'entrée de l'eau dans la turbine. La transmission du pouvoirDans un moulin à turbine, la transmission du mouvement de rotation jusqu'à la meule peut se faire par liaison directe au moyen de l'arbre vertical qui relie la turbine à la meule courante. Ce type de liaison directe n'est possible que dans de très rares cas. Le plus souvent, la transmission doit passer d'un plan vertical à un plan horizontal (ou vice-versa) ou encore, tout en restant sur le même plan, effectuer un changement d'axe de 90 degrés à droite ou à gauche. Dans ces cas la transmission se fait par l'intermédiaire soit d'un couple rouet-lanterne ordinairement en bois, soit d'un couple d'engrenages coniques le plus souvent en fer. La transmission indirecte peut se faire aussi par l'intermédiaire de poulies qui sont surtout utilisées pour des déplacements latéraux d'axes. Le fonctionnement des meulesLes
meules (la «moulange» comme on dit parfois) sont entièrement
enfermées dans un boîtier de bois épousant la forme
des meules. C'est l'archure, les tonneaux ou la jupe. Sur l'archure
se trouve un petit bâti (le porte-trémie) qui supporte
un entonnoir (la trémie) qui reçoit le blé. La
trémie est excentrique aux meules. Le blé est conduit
vers l'ouverture centrale de la courante par un auget placé sous
la trémie. Un tige verticale de bois carré, appelée
«babillard», fixée au centre de la meule courante
et qui tourne avec elle, frappe le côté de l'auget et le
secoue régulièrement. Ces secousses entraînent une
descente continue du blé dans les meules. Comme le dit la chanson,
la moulin «babille»...
Quand mon moulin fait tac Mon moulin fait tic-tac. Le blé transformé en farine lors de son passage du centre vers la périphérie des deux meules se trouve en dedans de l'archure. Le déplacement de l'air, provoqué par le mouvement rotatif de la meule courante, entraîne la farine vers une courroie qui la conduit au bluteau. C'est dans le bluteau que s'opère la tamisage de la farine. Le blutage c'est la séparation du son (enveloppe du blé) de l'amande (partie centrale) qui, une fois moulue, donne la farine de différentes catégories suivant la grosseur des mailles du tamis. Le blutoir (meuble contenant un ou plusieurs bluteaux), l'une des plus belles pièces d'équipement des vieux moulins, est un très joli meuble construit en bois de qualité. Il ressemble à une grande armoire, plus large que haute, avec plusieurs panneaux et tiroirs. À l'intérieur se trouve le grand cylindre hexagonal (six faces) ou octogonal (huit faces) entouré de soie. Placé horizontalement, mais légèrement incliné, il tourne lentement. Sa longueur peut atteindre trois à quatre mètres et son diamètre, 90 centimètres. Pour éviter que le meunier soit constamment à surveiller l'écoulement du blé, il y avait un système d'alarme qui consistait en une tige de bois reliée à une clochette par une ficelle. La tige était placée dans le grain. Quand la trémie était près de se vider, la tige, libérée, faisait actionner la clochette qui avertissait ainsi le meunier. Entrée dans la partie supérieure du cylindre, la farine passe à travers les mailles de la soie et tombe dans les tiroirs inférieurs. Elle perd ainsi, à mesure que sa descente progresse, d'abord les particules plus fines et légères, puis des particules de plus en plus grosses pour ne laisser à la fin (i.e. à l'extrémité inférieure du cylindre) que le son qui tombe dans un sac. La farine des différents tiroirs est recueillie et mise en sac au moyen d'une spatule, appelée «main» parce qu'elle est percée en son centre d'un orifice pour recevoir la main du meunier. Au moulin Freligh, rien ne subsiste de ce bel équipement, si ce n'est qu'un porte-trémie... La restauration du moulinEn restauration architecturale deux grandes écoles de pensée coexistent. Une première consiste à remettre le bâtiment dans son état original. C'est une solution qui s'applique bien lorsque la construction n'est plus que ruines et que le restaurateur destine le produit au tourisme. S'il s'agit d'un moulin, on songera donc à le restaurer de façon à ce qu'il fonctionne à nouveau comme à son tout début. Le public sera invité à le visiter et ainsi à apprendre comment fonctionnait un moulin à telle ou telle époque. Cette solution est souvent choisie par les organismes publics (État fédéral, État provincial, conseil municipal, société historique, etc). Le grand inconvénient de cette méthode, c'est qu'on obtient souvent du faux, de la reproduction, du décor de théâtre et au pire du «Disneyland». Un deuxième inconvénient c'est qu'on risque, au cours de la restauration, de sacrifier des éléments valables. La deuxième école de pensée croit, au contraire, qu'il faut conserver au monument non seulement les marques de son origine mais aussi celles de son histoire. La restauration devient alors une histoire d'amour entre le réalisateur et le bâtiment. C'est la solution idéale lorsque le bâtiment a conservé ses charmes du début mais qu'il est destiné à changer de vocation. On devra donc restaurer la construction de façon à ce qu'elle remplisse bien ses futures fonctions, tout en restant respectueux de son origine et de son histoire. C'est un long travail de réflexion, de recherche et de patience qui doit se faire par approches successives où chaque modification doit être apprivoisée par le propriétaire ou les destinataires. Il ne saurait être question de le confier à un entrepreneur par contrat à échéance courte. Pour ce qui est du moulin Freligh, nous avons choisi la deuxième solution. Elle s'imposait d'abord parce que la vocation du monument changeait. De plus l'état du bâtiment, quoique fort délabré, permettait d'en faire une habitation, tout en gardant le charme discret d'une construction de belles proportions au pied d'une cascade. L'histoire d'amour a duré plus de vingt ans et dure encore. Nous sommes fiers d'avoir été respectueux des décisions prises par tous les meuniers qui se sont succédés depuis Richard Freligh (...) jusqu'au dernier, Joseph Gagnon, qui l'a fait fonctionner pendant 47 ans. Dans ce travail, nous avons été aidés par de nombreuses personnes. Il est impossible de les mentionner toutes. Nous tenons toutefois à souligner l'apport des spécialistes en restauration du ministère des Affaires culturelle du Québec et surtout du travail remarquable de deux artisans décédés trop tôt pour contempler leur oeuvre, M. Maurice Corbeil, de Frelighsburg, notre premier maçon, et M. Roland Daudelin, de Dunham, notre menuisier. Eux aussi ont mis beaucoup d'amour et de sensibilité dans cette restauration. Le moulin Freligh ne tourne plus depuis 1963 mais il revit sous la forme d'une solide et agréable résidence qu'on ne visite pas mais qui peut s'ouvrir à l'occasion... |