Le parc des rapides ville de ChamblyPAR
CHRISTIANE LEFEBVRE
L’époque seigneurialeDéjà en 1723, le site nommé Chambly Mills aurait été pourvu d’un moulin à farine qui mettait à profit les rapides de la rivière Richelieu situés en amont du bassin de Chambly1. En 1782, Jean-Baptiste Boucher de Niverville s’entend avec le marchand Jacques Glenny pour qu’il construise un moulin à farine et une digue sur le site situé sur sa seigneurie2. Deux ans plus tard, le général britannique Gabriel Christie acquiert les droits de location à long terme des Chambly Mills pour la somme de £4,0003. En 1796, il acquiert tous les droits et privilèges sur la seigneurie de Chambly en versant à son propriétaire la somme supplémentaire de £2,0004. Libéré du contrôle seigneurial, Christie construit un second moulin doté d’un élévateur à grains5, ce qui lui permet d’augmenter la production et d’améliorer la qualité de ses farines. Il fait alors de Chambly le centre de ses activités. Pour matérialiser sa réussite, il entreprend la construction d’un imposant manoir de style géorgien sur le terrain situé en face de ses moulins. Il meurt malheureusement en 1799, sans avoir pu l’habiter.
moulins à Dundas dans le Haut-Canada8.
Il apporte à Chambly toute son expertise de producteur mais également
d’exportateur. En effet, comme le rapporte Armand Auclaire, auteur de
nombreux textes sur l’histoire de Chambly, il exportait d’importantes
quantités de farine jusqu’en Angleterre9.
Le cadre bâtiL’inventaire, rédigé après le décès de Gabriel Christie10, nous apprend que le site était doté d’un moulin à farine de trois étages ainsi que d’une digue: [...] un moulin à farine bâti en pierre à trois étages de cinquante cinq pieds de long par trente cinq de largeur à quatre moulanges avec un crible et deux bluteaux en bon état couvert en bardeaux et garni de fer planchers châssis portes vitres et ferrures avec une digue en avant du moulin de cinq cent vingt pas de long tout en pierre [...]
Les Willett et la fabrication des lainagesLa famille Willett, qui arrive de Choisy New York, s’installe à l’Acadie en 1826. Tisserand de métier comme plusieurs de ses compatriotes écossais, Mahlon Willett met en place une fabrique qui possède sous un même toit tout l’équipement nécessaire pour la confection de tissus de laine: In the year 1826, Mahlon Willett started in the Parish of l’Acadie, Province of Quebec, about thirteen miles from here (Chambly), a small mill consisting of one set of twenty-four inch carding machines, one machine called a Billy for making slubbing or roping as now called, one spinning Jinny of seventy five spindles, and two hand-looms (at the period the power looms had not been invented), with all the necessary machinery required to finish the cloth manufactured, and manufactured the farmer’s wool for them11.
En 1845, il achète un emplacement pourvu d’une source d’énergie hydraulique et ajoute un autre groupe de machines permettant de confectionner des étoffes foulées et des tweeds14. La demande en matière première favorise l’élevage de moutons dans les communautés environnantes et dans les Cantons de l’Est. Mais la production locale ne suffit pas aux besoins de son entreprise et Mahlon Willett doit importer de la laine d’Australie. Celle-ci est transportée par bateaux à voiles jusqu’à Montréal, puis par navires à faible tonnage jusqu’à ses moulins. Il poursuit également l’exploitation des moulins à farine et se spécialise dans la production du gruau d’avoine. Celui-ci est très en demande au pays comme en Angleterre, où on le connaît comme le «gruau de Chambly»15. Lorsque Stephen-Thomas Willett reprend l’entreprise de son père, en 1848, les affaires marchent bien. Le recensement de 1851 rapporte que la Chambly Woollen Mills Ltd emploie 25 personnes et produit 35,000 verges de drap16. Malgré l’exode de la main d’oeuvre vers la Nouvelle-Angleterre, qui marque cette période, les entreprises Willett demeurent en lice et prennent même de l’expansion. Industriel éclairé tout comme son père, S.-T. Willett ne néglige rien pour faire connaître ses produits à l’étranger. Il participe à la première exposition universelle de 1851, à Londres, en y présentant un «specimen of grey cloth»17. On retrouve ensuite les flanelles Willett aux expositions de Paris (1867)18 et de Philadelphie (1876)19. À l’Exposition universelle de 1878, à Paris, les flanelles de fantaisie de Chambly se méritent un diplôme et une médaille de bronze20. Une annonce, publiée dans un annuaire de 1877-1878, nous indique que l’entreprise de S.-T. Willett, la Richelieu Woolen Mills, vend des flanelles de couleur rouge, blanc, bleu ou gris, unies ou sergées. On y apprend également que les moulins à farine peuvent moudre mil boisseaux d’avoine par jour et trois cents boisseaux de blé. L’Exposition universelle internationale de 1900, à Paris, est une nouvelle occasion pour faire connaître les tweeds de Chambly21. S.-T. Willett s'implique également dans des projets prometteurs de retombées économiques pour ses entreprises. En 1868, il participe à la création de la Compagnie Hydraulique et Manufacturière de Chambly, dont le but est d’exploiter le potentiel énergétique des rapides de la rivière Richelieu, projet qui ne se réalisera toutefois pas22. En 1871, il fonde, avec d’autres industriels, la Montreal, Chambly & Sorel Railway qui inaugure, en 1874, le premier train reliant Chambly à Montréal sur une base régulière. Son entreprise, qui jusqu’alors dépendait du transport par bateaux, est dorénavant assurée d’un transport rapide et efficace. L’aventure du cotonDans les années 1870, on assiste à l’apparition des grandes fabriques de coton comme la Dominion Cotton Mills d’Hochelaga et la Montreal Cotton Company de Valleyfield23. L’instauration du tarif préférentiel de 1879, qui réserve le marché canadien aux entrepreneurs d’ici, en élevant les droits sur le coton de 17 1/2% à 30%, favorise l’apparition de plusieurs autres compagnies. En 1871, le Québec ne comptait qu’une seule fabrique de coton, en 1881, on en retrouve une dizaine24. C’est le moment que choisit S.-T. Willett pour s’associer à la Rankin, Beattie & Co. et fonder la Chambly Cotton Company25. Il construit un imposant édifice en brique pour y loger sa nouvelle fabrique de cotonnades qui, bien qu’elle soit équipée de 150 métiers et de 6,750 fuseaux, ne peut rivaliser avec la Montreal Cotton Company, qui possède à elle seule 1,400 métiers et 60,000 fuseaux26. Un tel engouement pour les filatures de coton mène inévitablement à la surproduction. Pour enrayer le phénomène et contrôler les prix, les compagnies fusionnent. Les petites disparaissent ou sont achetées par les grands trusts. Selon l’historien Jean Hamelin, la Chambly Cotton Co. aurait été achetée, en 1891, par la Dominion Mills Company Ltd27. En 1888, Rosaire Thibaudeau, président de la Royal Electric Co., fonde la Chambly Manufacturing Co. S.-T. Willett offre alors ses droits sur la rivière en échange d’un partage égal de l’énergie électrique produite par le barrage. En 1897, une fois réglé le problème d’acheminer l’électricité depuis Chambly jusqu’à Montréal, la construction de la centrale débute. S.-T. Willett signe un nouveau contrat pour échanger ses droits contre la fourniture, à perpétuité, de 1,000 HP. On lui accorde aussi le privilège de distribuer à la municipalité l’énergie inutilisée dans ses moulins28. La centrale hydro-électrique entre en fonction en juillet 1899 et la Chambly Cotton Co. devient une des premières entreprises électrifiées au pays29. La fin d’une entrepriseAu début du XXe siècle, les moulins à farine, qui fonctionnent dorénavant à l’électricité, ne sont plus très productifs et une partie des bâtiments est louée à Francis Bachand30. L’annuaire d’affaire Lovell’s de 1902-1903 indique que S.-T. Willett est aussi propriétaire de la Chambly Shovel Works. En 1910, un terrible incendie détruit la filature de laine ainsi que les bureaux de l’administration situés de l’autre côté de la rue Richelieu. C’est le début de la fin pour les entreprises Willett. L’usine de coton ferme ses portes et, en 1912, l’édifice est loué à la Canadian Leatherboard Ltd, une compagnie spécialisée dans la fabrication de cartonfibre pour l’industrie de la chaussure. Dans la nuit de Noël de 1918, un terrible incendie ravage l’ancienne usine de coton. Comme le rapporte Armand Auclaire, «ce fut un bien triste Noël pour les gens de Chambly dont plusieurs venaient de voir leur emploi dissipé en fumée»31. Les bâtiments du complexe meunier qui avaient résisté à deux incendies successifs sont démolis en 1930. En 1965, c’est au tour de la centrale hydro-électrique et du barrage à disparaître sous le pic des démolisseurs32. L’évolution du cadre bâtiLes entreprises Willett n’ont pas fait l’objet d’études aussi exhaustives que les seigneuries de Gabriel Christie. Le seul plan d’époque que nous connaissions — un relevé de l’architecte arpenteur John Ostell datant de 1848 — ne porte malheureusement que sur une partie du site. Pour la période relative à S.-T. Willett, nous disposons d'un plan de 1897 qui permet de localiser les zones d’occupation, les digues, les ponts et les différents canaux d’amenée d’eau. La Société d’histoire de la seigneurie de Chambly possède également de nombreuses photographies anciennes relatives au site. Grâce à ces documents, nous savons que l’usine de coton était composée d’un imposant édifice de brique de quatre étages et d’une partie basse de deux étages, à laquelle était accolée une cheminée. Située de l’autre côté du canal d’amenée d’eau, la fabrique de pelles se présentait comme un bâtiment en bois de deux étages d’allure plutôt précaire. Le deuxième ensemble, le complexe moulin à farine et atelier d’usinage, se caractérisait par des bâtiments en pierres des champs, coiffés de toitures à deux versants. La fabrique de lainages comprenait plusieurs édifices, le plus important avait cinq étages et était, tout comme l’usine de coton, flanqué d’une tourelle à campanile. ConclusionLe site industriel du Parc des Rapides a joué un rôle majeur dans le développement socio-économique de la Ville de Chambly. Grâce au talent et à la vision de leurs propriétaires successifs, les moulins de Chambly ont su élargir leurs marchés et rivaliser avec les grandes entreprises. Mais le site du Parc des Rapides semble avoir tout oublié de son passé industriel glorieux. Rien ne rappelle l’importance des Chambly Mills dans l’histoire des moulins à farine au Québec. Rien ne signale non plus que Mahlon Willett ait été un des premiers au Canada, sinon le premier, à intégrer toutes les étapes de la fabrication de lainages sous un même toit, depuis la fibre jusqu’à la pièce de tissu, d’abord dans son établissement de l’Acadie qu’il transporta ensuite à Chambly33. Avant cela, il existait bien des moulins à carder et à fouler actionnés par la force hydraulique pour effectuer ces tâches fastidieuses, mais le filage et le tissage se faisaient toujours à la maison, travail généralement effectué par les femmes. Aménagé en parc urbain en 1965, le Parc des Rapides mériterait d’être, à tout le moins, doté de panneaux d’interprétation qui rappelleraient les faits historiques que nous venons de relater. On pourrait également informer les visiteurs, qui viennent pique-niquer et admirer les rapides, que ce sont les vestiges la Chambly Manufacturing Company, une des premières installations hydro-électriques à voir le jour au siècle dernier, que l’on aperçoit de l’autre côté de la rivière. Enfin, il nous apparaît de première importance de protéger tous les vestiges — apparents ou enfouis sous terre — reliés à son riche passé industriel. (Cet article a été tiré d’une étude présentée à la Ville de Chambly, en mars 1995, qui visait à établir la valeur patrimoniale du site).
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