Les piqueurs de meulesPAR GILLES
BOILEAU
Les moulins à farine, et aussi les moulins à scie, ont joué un rôle de toute première importance dans les débuts de la Nouvelle-France. Dans la plupart des paroisses, villages et villes du Québec, les citoyens le savent bien eux qui ont souvent reçu en héritage de vieux moulins qu'ils ont le devoir de conserver. Ce devoir est de plus en plus impératif puisqu'il s'agit là, très souvent, d'un atout de première valeur dans la mise en valeur et la bonne exploitation du patrimoine à des fins culturelles et touristiques. Tout comme l'église et son perron, le manoir seigneurial, la boutique de forge et le magasin général, le moulin s'affichait jadis comme l'un des grands lieux d'échanges et de convivialité. Avec un peu d'imagination et de bonne volonté, certains de ces lieux pourraient redevenir des espaces de rencontre au service de certaines collectivités qui ont su garder en bon état certains de ces joyaux. En parcourant un récent ouvrage consacré à la vie des moulins dans le Midi de la France, je me suis délecté à la lecture de certaines pages consacrées aux relations entre le meunier et ses meules. Il s'agit, en réalité, de quelques réflexions et confidences d'un meunier face aux meules de son moulin, devenues par la force du quotidien, ses meilleures amies. Ces quelques lignes nous aideront à mieux comprendre l'importance et le rôle d'un meunier-piqueur de meules. Voici donc quelques-unes de ces réflexions...
«Surtout on sentait la meule... qui n'était pas contente quand un gravillon restait coincé. Elle ne tournait pas rond, elle sautait, elle était déséquilibrée. Certains paysans passaient le blé au crible avant de nous l'apporter. Là, on était tranquille. Quand la meule restait coincée, il fallait la soulever et dégager ce qui gênait. Cela nous contrariait parce que la meule se rayait, elle s'esquintait. Surtout si elle était en granit. Le silex est plus dur. Une meule en silex, elle fera plus de cent ans en tournant nuit et jour. Le granit s'use plus vite, il est plus tendre. La meule en silex servait pour le blé, uniquement, parce qu'elle faisait la farine plus fine. La meule en granit n'allait pas si bien, c'était bon pour le maïs, l'orge, l'avoine, les fèves. On ne sait pas l'importance des pierres... Quand la meule était usée, la farine perdait le velouté et on disait: la meule commence d'être lasse. En plus, il y avait moins de farine qui tombait et le meunier y perdait. Il devait piquer la meule pour refaire le rugueux de la surface, le mordant. Il fallait faire des petits trous qui se touchaient presque, des dents pour briser le grain. On piquait millimètre par millimètre, avec un outil exprès, la maillette... qu'on appelait le marteau-piqueur: un manche avec une tête à deux pointes: des pointes carrées, en acier fondu spécial, rien à voir avec les pointes de charpentier. Dans le temps, les meuniers piquaient les meules tous les mois et même deux fois par mois. Sur leurs mains on ne voyait presque plus la chair...» Dans certains pays de moulins, on les appelle les «rhabilleurs» plutôt que «piqueurs». Ce sont des personnages importants et irremplaçables. Une meule mal repiquée peut provoquer l'incendie et la perte du moulin, surtout là où les moulins sont très anciens et les mécanismes fragiles. En certains lieux, si le moulin ancestral venait à disparaître, c'est une bonne partie du patrimoine historique local qui disparaîtrait avec lui. Dans la plupart des entreprises industrielles, on peut souvent interchanger le personnel et combler des postes en faisant appel à de nouveaux employés. C'est impossible dans le cas des moulins à farine. Personne ne peut s'improviser piqueur de meule. C'est une vocation et une habileté qu'on acquiert au fil des années, avec le travail et l'expérience. Il faut apprendre en travaillant sous la tutelle d'un meunier chevronné. Il est impensable et inimaginable que l'on puisse songer à remplacer un «vrai» meunier du jour au lendemain par un meunier improvisé. N'importe qui pourrait à la rigueur arriver à ouvrir les vannes et actionner les turbines et à introduire les grains dans les divers mécanismes, n'importe qui peut ensacher la farine et la vendre au comptoir, mais être meunier c'est beaucoup plus que cela. Un meunier c'est avant tout un piqueur de meule... Quelques moulins du Québec ont la chance de compter sur des meuniers qui sont aussi d'excellents piqueurs de meules. C'est heureux. Puissent-ils les conserver le plus longtemps possible. |