Article suivant
 


UN PRÉCURSEUR VENU DE GRANDE-VALLÉE

Esdras Minville : l'homme, son action et sa pensée

PAR SYLVAIN GUINDON

Ce travail a été rédigé à l'automne de 1995 par Sylvain Guindon, étudiant inscrit au Baccalauréat en Histoire au Département d'Histoire de l'Université de Montréal. Il a été présenté le 6 décembre 1995 au professeur Pierre Trépanier, dans le cadre du cours HST 3476.

Notre façon à nous de souligner le centième anniversaire de naissance de ce grand homme et de ce grand Québécois que fut Esdras Minville, c'est de demander à un étudiant en histoire de rendre hommage - en notre nom - à ce grand Gaspésien. Nous croyons que M. Minville, dont les oeuvres ont toujours été tournées vers l'avenir, aurait apprécié ce geste.

L'histoire intellectuelle du Québec n'est peut-être pas exactement celle que l'on pense. Trop souvent, la Révolution tranquille est perçue chez nous comme étant le point de départ de l'évolution des mentalités vers une pensée moderne. Or, il n'en est rien. Notre histoire nationale est riche de gens et d'idées. Bien avant 1960, des hommes et des femmes avaient consacré l'effort de toute une vie à l'avancement de la pensée et des idées au pays. C'est le cas d'Esdras Minville.

Le but de ce travail est d'ailleurs de présenter cet homme méconnu mais combien important dans l'histoire des mentalités au Québec. Pour ce faire, nous diviserons notre travail en deux parties. Dans la première partie, nous tracerons un portrait de Minville «l'homme». Nous jetterons alors un coup d'oeil sur les différentes étapes de sa carrière et sur le rôle qu'il a joué sur la scène politique québécoise. Puis, dans la partie suivante, nous analyserons plus spécifiquement sa pensée. Ainsi, nous pourrons en voir les fondements de même que l'influence qu'elle a exercée sur la société canadienne-française de l'époque. Ainsi, nous serons en mesure de juger si Esdras Minville doit être considéré, aux yeux de la postérité, comme un précurseur de la pensée nationale et socio-économique au Québec, ou bien s'il doit être vu comme un ardent défenseur des traditions, résolument tourné vers les valeurs du passé.

De l'enfance à l'université

Esdras Minville voit le jour à Grande-Vallée, en Gaspésie, le 7 novembre 1896. Cadet d'une famille modeste de onze enfants, Minville connaît une enfance heureuse. Afin de subvenir aux besoins de sa famille, Joseph Minville, son père, s'adonne à la pêche et à l'agriculture. Bientôt il est rejoint par son fils Esdras qui décide de se consacrer, au terme de son cours primaire, aux activités familiales.

 
Le village de Grande-Vallée en Gaspésie.
Photographie de Gilles Boileau
Cependant le goût du travail intellectuel l'incite à poursuivre ses études. Le 1er novembre 1915, il part pour Montréal où il entre au collège Saint-Laurent. Inscrit en troisième année d'un programme de quatre ans, il complète ses études en quinze mois, au terme desquels il arrive premier de classe. Ce séjour passé chez les frères des Écoles chrétiennes contribue à asseoir solidement la foi de Minville. Jusqu'à la fin de sa vie, sa motivation première sera d'agir d'abord et avant tout en bon chrétien. Sans contredit, c'est la facette la plus importante de sa personnalité.

C'est avec un diplôme commercial sous le bras que Minville retourne à Grande-Vallée où il reprend ses occupations «traditionnelles», soit la pêche et le travail de bûcheron. Il connaît alors toutes les affres de la vie en mer et en forêt. L'expérience qu'il connaîtra à ce moment constitue un tournant dans sa vie puisqu'elle demeurera ancrée à jamais en lui. En fait, c'est toute sa rhétorique qui prend forme autour de cette expérience et c'est à partir de ses racines qu'il la développe de façon traditionnelle et pragmatique.

Las de ce rythme de vie éreintant, Minville décide de faire une fois de plus un retour aux études. Ainsi il entre à l'École des Hautes Études Commerciales de Montréal en 1919. Il devient, en 1922, licencié en sciences commerciales, terminant encore une fois premier de classe. Ses études complétées, Esdras Minville déniche son premier véritable emploi comme courtier d'assurances de la maison J.-E. Clermont. Son talent et l'éloquence des articles qu'il écrit en parallèle à l'Action française lui vaudront bientôt un emploi comme rédacteur-adjoint de La Rente auprès d'Olivar Asselin chez Versailles, Vidricaire et Boulais.

De professeur à directeur des H.E.C.

Esdras Minville franchit un grand pas lorsqu'en octobre 1924 il entre dans le corps professoral de l'École des Hautes Études Commerciales, son alma mater. Ayant reconnu ses talents comme chef de la publicité d'une firme d'importance, la haute direction de l'École décide alors de lui offrir un poste de professeur de composition française et de français commercial. Démontrant de belles qualités, il est promu professeur à temps plein dès 1927. Entre temps, Minville avait été l'un des fondateurs, en 1925, de la revue L'Actualité Économique. Le nombre impressionnant d'articles signés par Minville témoigne éloquemment de la réputation d'esprit éminent dont il jouit déjà à cette époque.

Ainsi Esdras Minville roule sa bosse comme professeur jusqu'en 1938, cumulant l'expérience nécessaire pour succéder, cette année-là, à Henri Laureys qui laisse vacant son poste de directeur. Aussitôt en place, il fait part de son désir de voir l'Université se hisser au sommet des institutions de pensée et de culture aptes à fournir des élites de premier plan. En outre, il insiste sur le devoir qu'ont les maîtres de «dégager en tout le point de vue national et de créer une ambiance propice à l'épanouissement d'une personnalité intellectuelle, nettement canadienne-française et ethnique, d'une conscience patriotique, c'est-à-dire génératrice de fierté nationale». Pour lui, il ne saurait être question d'un enseignement qui ne prenne sa source dans la réalité nationale.

Malgré toute la volonté exprimée par son directeur, l'École n'a pas la vie facile. Durant la majeure partie de son directorat, Minville sera obligé de recourir à des expédients pour garder les professeurs à l'École.
 
Cette période sera donc pour lui une sorte de calvaire doublée de frustrations et d'humiliations de voir fondre ses espoirs d'accomplir l'oeuvre qu'il veut pour le Québec. Or, il est difficile de ne pas passer outre à toutes les misères vécues par son directeur pour voir qu'à la fin de son règne, l'École des Hautes Étude Commerciales représente une institution de premier plan, un phare dans le développement intellectuel des élites en devenir.

L'Action française

La première fois qu'Esdras Minville est appelé à collaborer à l'Action française, c'est à la demande de son directeur, Lionel Groulx. Les premiers articles de Minville portent sur l'impérialisme américain et les dangers de l'investissement étranger. Empreints d'une grande lucidité, ses articles attestent du potentiel de l'homme. La contribution d'Esdras Minville à l'Action française se mesure plus en terme de qualité que de quantité. Durant les six années au cours desquelles il collabore à la revue, il écrit une dizaine d'articles, tous plus pénétrants les uns que les autres. De plus, il participe à trois grandes enquêtes de l'Action française, soit «L'ennemi dans la place», «La défense de notre capital humain» ainsi que «Vos doctrines». En 1927, il publie ce qui constitue alors son étude maîtresse «Méditation pour jeunes politiques», qu'il présente en quatre articles sous le pseudonyme de Jacques Dumont. Il y aurait bien à dire du passage d'Esdras Minville à l'Action française. Retenons que le but visé par Minville à travers ses écrits est d'amener l'idée d'affranchissement économique des Canadiens français par l'émergence d'un sentiment d'identité nationale.

L'Action nationale

Au lendemain du krach boursier de 1929, le Québec est plongé dans un grand marasme économique et social. Le nationalisme apparaît alors comme la meilleure solution à l'état de crise nationale. C'est dans cet esprit que la Ligue d'Action nationale, dirigée par Esdras Minville, commence la publication de l'Action nationale. Ce que propose Minville, c'est de rationaliser la vocation historique du peuple canadien-français en lui donnant une doctrine. Cette doctrine prendra bientôt la forme d'un vaste programme de restauration économique, politique et sociale, qui consiste à faire échec à la dictature économique par une meilleure répartition des richesses, par le relèvement des classes populaires et par la restructuration de l'édifice économique. En fait, ce programme se veut si complet qu'il devient à toute fin pratique la base sur laquelle s'édifie le programme de l'Action Libérale Nationale. Durant la décennie qu'il passe à la tête de la Ligue d'Action Nationale, Minville se pose en véritable défenseur du fait français et de la foi catholique. Durant ces années, il axe son énergie vers des réformes socio-économiques, dans le but ultime de contribuer à préparer l'idéologie nationale qu'il désire si ardemment pour son peuple (Esdras Minville, «Agir pour vivre», L'Actualité économique, 1927).

Conseiller technique

La première fois que Minville fait part de son désir de voir la mise en place d'un programme d'inventaire des ressources naturelles, c'est en 1927, à l'occasion du lancement de son programme de restauration intitulé «Agir pour vivre». Sans entrer dans les détails du programme, nous pouvons dire qu'il s'agit sans nul doute d'un des plus complets à n'avoir jamais été présentés jusque-là. L'importance de ce programme réside plus dans sa substance que dans le fait qu'il est présenté en 1927, en plaine effervescence capitaliste. La concrétisation du programme n'a lieu que dix ans plus tard. Après avoir refusé le poste de sous-ministre du Commerce, de l'Industrie et des Affaires municipales, Esdras Minville accepte le poste de conseiller technique de ce même ministère. Là, il peut enfin entreprendre l'inventaire des ressources naturelles comme il le proposait déjà une décennie auparavant.  Pour Minville, l'inventaire doit être mené de façon systématique.  Il s'agit tout d'abord de dresser la liste des ressources disponibles, de voir où elles sont, ce qu'elles sont et ce qu'il est possible d'en faire. En résumé, il s'agit d'inventorier pour planifier.

Durant les deux premières années, les opérations sont menées rondement. Or, au bout d'un certain temps, la désillusion s'installe au fur et à mesure que le gouvernement cesse de verser les subsides nécessaires à l'enquête. La défaite de l'Union nationale aux mains des libéraux en 1939 porte le coup fatal à l'entreprise de Minville.

Commissaire royal

En février 1953, le gouvernement du Québec décide d'instituer une Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels (Commission Tremblay). Des six membres nommés sur la Commission, Esdras Minville apparaît être celui qui possède la pensée la plus structurée et la plus cohérente relativement aux problèmes socio-économiques. Minville est véritablement le maître d'oeuvre et le cerveau de cette commission qui, durant trois ans, sillonne le Québec de long en large. Les travaux essentiels qui émanent de cette vaste consultation guideront par la suite les gouvernements québécois successifs dans leurs revendications avec Ottawa.

La fin d'un combat

Esdras Minville connaîtra une fin de carrière recluse et pénible. Rongé par la maladie, il assiste impuissant au démantèlement de la société canadienne-française traditionnelle à laquelle il avait consacré le travail de toute une vie. Minville s'éteint le 9 décembre 1975.

Un économiste?

Esdras Minville n'a jamais voulu se dire économiste. S'il se refuse ce titre, c'est qu'il considère sa formation trop sommaire en ce sens. D'ailleurs, il ne construit pas de théories économiques formelles. Plutôt, il analyse et commente l'actualité tout en cherchant des solutions concrètes. Il voit le Québec avec ses problèmes et il apporte les solutions qui lui paraissent appropriées selon son analyse des faits et des situations, sans ne jamais prétendre à plus.

L'affranchissement économique des Canadiens français

De tous les combats qu'il livre, celui de l'affranchissement économique des Canadiens français constitue sans doute le plus important de sa carrière. Minville fait remonter à la conquête l'origine de la marginalisation économique des Canadiens français. Délogé de ses positions de commande, le peuple canadien-français s'est retrouvé dans une situation d'instabilité profonde, cherchant des solutions pour contrer les effets néfastes de cette subordination.

Il est donc peu étonnant, pense Minville, de voir si peu de Canadiens français embrasser une carrière dans les affaires. en particulier: à l'esprit de la culture canadienne-française d'une part, et d'autre part, à l'influence même du milieu économique dans lequel ils vivent. Ainsi, la culture nationale est fondée sur des valeurs intellectuelles et morales guidées par la religion. Selon Minville, la culture cesserait d'être elle-même si elle laissait fléchir le culte des valeurs de l'esprit. Quant à l'influence du milieu économique sur les aspirations canadiennes-françaises, il est clair qu'elle n'a eu que très peu d'effets bénéfiques sur l'évolution de la nation. Donc, il s'agit là d'une situation bien peu propice à la montée d'une mentalité des affaires au Québec.

Néanmoins, Minville considère que les Franco-canadiens ont besoin d'une classe d'hommes d'affaires qui, tout en contribuant à l'édification d'un appareil économique solide, serait en mesure d'adapter la vie économique de la province au cas social canadien-français. Ainsi, la tâche première de cette garde-montante d'hommes d'affaires serait de développer les conditions propices à l'épanouissement de l'autonomie économique des Canadiens français. L'accession d'un peuple à son autonomie économique est d'autant plus importante qu'elle soustrait la collectivité à la dépendance étrangère. Tant qu'un peuple ne conduit pas sa destinée économique, sa survivance n'est pas assurée.

L'idée d'autonomie économique exclut, chez Minville, toute idée d'isolement. Comme il le dit d'ailleurs, «il ne suffit pas que l'organe soit aux mains des nationaux, il faut qu'il soit conçu et dirigé selon l'esprit de la nation».  Donc, aux yeux de Minville, l'essentiel n'est pas tant de bâtir un organisme économique que de l'adapter à la vie sociale canadienne-française.

Sans doute, Esdras Minville n'est pas le premier à souhaiter une participation accrue des Canadiens français à la vie économique du pays. Seulement, plus que tout autre expert, il étudie le problème dans son ensemble et non pas strictement du simple point de vue économique. Il n'est donc pas exagéré, à notre avis, de considérer Minville comme un précurseur dans ce domaine.

Les outils de développement

Esdras Minville place comme condition du redressement économique et social de la nation canadienne-française «la coopérative comme instrument de renouveau de la vie économique» et «la corporation sociale comme élément de structure et de contrôle de l'entreprise».

La première fois qu'il parle de coopération, c'est en 1924. À l'époque, il a déjà une idée claire sur le sujet, scrutant attentivement ce qui se passe ailleurs. Voyant que l'expérience semble bien réussir là où elle a cours, il en conclut qu'une telle démarche, menée de façon consciencieuse, ne serait pas sans grand avantage pour la province. Durant la première partie de sa carrière, au moins jusqu'en 1937, Minville s'attarde surtout à comprendre et à analyser le système dans son ensemble. Il se convainc alors que la coopération est le meilleur moyen «de s'en sortir» puisqu'il s'agit d'une formule pouvant s'adapter à toute forme d'exploitation. Par le biais de la coopération, Minville s'attarde tout d'abord à un milieu qu'il connaît bien, le sien, afin de déterminer ce qui pourrait dégager la Gaspésie du marasme économique dans lequel elle semble s'être embourbée.

L'idée de coopérative agro-forestière jaillit alors comme étant une solution parfaitement adaptée à l'économie régionale. Pour lui, l'agriculture et la forêt doivent s'appuyer l'une sur l'autre.Pour ce faire, il est impérieux que les gens de la région soient à même de disposer des forêts que l'on concède trop facilement aux grandes entreprises étrangères. Par exemple, en faisant du bûcheron un forestier, pense-t-il, on ne fait que renforcer le sentiment d'appartenance du travailleur au développement de son entreprise, ce qui, en bout de ligne, ne peut avoir que des effets probants sur l'industrie.

L'acceptation de l'idée de coopération dans un milieu où la pensée individualiste règne demandera un certain temps. Entre autres, il faudra consacrer un surplus d'énergie à la sensibilisation des esprits aux bienfaits de l'action collective. La naissance du premier chantier coopératif en Gaspésie, en 1938, témoigne néanmoins du progrès réalisé à l'époque.

Il est dommage de constater que le nom d'Esdras Minville n'est que très rarement associé à la promotion du mouvement coopératif au Québec. Bien sûr, des noms comme ceux de Lionel Groulx, Georges-Henri Lévesque et Victor Barbeau ne peuvent être dissociés de ce mouvement. Cependant, il est important de voir que depuis le début jusqu'à la fin de sa carrière, Minville ne tarit pas d'efforts pour mousser l'idée du coopératisme au Québec. D'ailleurs, le premier syndicat coopératif canadien-français, institué par Victor Barbeau et Berthe Louard, s'inspire grandement du chantier coopératif mis sur pied par Minville en 1938. Il convient donc, selon nous, de situer Minville comme un pionnier de la pensée idéologique coopérative au Québec.

Parallèlement à l'idée de coopération, Minville fonde de grands espoirs dans le corporatisme. Le corporatisme de Minville, c'est un corporatisme social, très différent du corporatisme d'État mussolinien. «Notre corporatisme est exclusivement social», dira-t-il à ceux qui voudraient l'accuser de verser dans le totalitarisme. Propagé au Canada par la doctrine sociale de l'Église (Quadragesimo Anno, 1931), le corporatisme social jette les bases d'une conception d'un ordre nouveau où l'État est représenté comme l'arbitre qui maintient la solidarité organique des diverses corporations. S'appuyant sur des syndicats individuels réunis en commissions mixtes, l'organisation professionnelle corporative englobe toutes les activités professionnelles d'une même industrie. Pour les tenants du corporatisme social, un tel fonctionnement éviterait des gaspillages et assurerait la paix économique et sociale. Esdras Minville y voit l'occasion d'établir une organisation susceptible de faire échec définitivement au libéralisme économique. Pour ce faire, il croit qu'il faille appliquer la doctrine aux réalités québécoises dans leur diversité et leur caractère profonds. L'idée de la connaissance du milieu et de l'élaboration d'un plan d'ensemble n'est d'ailleurs pas sans rappeler le projet d'inventaire des ressources naturelles de la province conçu bien auparavant par Minville.

Nous voyons donc que la conception que se fait Minville du corporatisme n'a rien à voir avec un quelconque modèle fascisant. Il est d'ailleurs dommage que la formule n'ait pas obtenu le succès escompté car il s'agissait sans contredit d'un outil de développement économique bien adapté à la réalité socio-économique du Québec d'alors.

Les contraintes

Esdras Minville s'oppose farouchement aux théories économiques telles que véhiculées par les tenants du libéralisme d'une part, et ceux du socialisme d'autre part. Comme nous l'avons évoqué précédemment, Minville est un adversaire du libéralisme, tant philosophique qu'économique. En cela, il rejoint la pensée de l'école nationaliste traditionnelle qui pourfend alors la doctrine libérale. Minville constate que le libéralisme s'est constitué en une économie matérialiste dans son inspiration, quantitative dans son objet et collectiviste dans ses formes les plus avancées. Évidemment, l'esprit même d'un tel système vient en contradiction avec l'idée que se fait Minville d'une structure économique adaptée à la réalité nationale et sociale des Canadiens français. Pis encore, cette économie dite «de progrès» contribue, avec les inégalités qu'elle fait naître, à la formation d'un prolétariat au sein de la société canadienne-française.

Ce dernier élément, Minville le réprouve particulièrement puisqu'il l'associe au socialisme. Pour lui, le citoyen doit prendre une part active à l'édification de la société canadienne-française. Avec le socialisme, croit-il, on assiste à l'abdication des responsabilités qui sont rejetées à l'État. Dès lors, quand l'État contrôle la vie des individus, il n'est plus possible pour ces derniers de penser et de vivre selon leur conscience. En fait, le socialisme constitue pour lui la ruine de toute forme de liberté.Donc, s'il reconnaît à l'État le devoir d'intervenir dans la vie économique, il affirme par contre que le rôle de celui-ci doit être supplétif.

Les origines de sa pensée économique

 

N'ayant jamais voulu se considérer comme un économiste, Esdras Minville n'en constitue pas moins un fin observateur des milieux socio-économiques doté d'un sens d'analyse critique très développé. S'il a pu s'élever au rang de sommité en matière de questions économico-sociales, c'est en partie dû au fait qu'il s'est appliqué à acquérir une culture générale très étayée, par le biais, notamment, d'un programme de lectures personnelles très intense. Le chanoine Groulx dira de lui qu'il constitue le plus magnifique exemple d'autodidacte qui soit.

Cela dit, il convient toutefois de préciser que la formation académique de Minville compte pour beaucoup dans son cheminement intellectuel. Le premier maître à penser d'Esdras Minville, c'est sans contredit Édouard Montpetit.

À l'École des H.E.C., Minville voue une grande admiration pour celui qui s'avère à l'époque le seul économiste de formation de la province. Par son cheminement intellectuel, Minville parviendra à se hisser, au côté de Montpetit, au rang des grands penseurs économiques de notre époque. Cependant, Minville sera beaucoup plus le continuateur de la pensée d'Errol Bouchette. Ce dernier n'était pas un économiste de profession. Or, ses études et les voyages qu'il avait faits avec lui avaient permis de prendre conscience de l'importance des ressources naturelles du Québec. De plus, il croyait que le Canada français n'avait d'autre choix que de s'assurer le contrôle de son économie, sans quoi sa survivance était en danger.

À l'instar de Bouchette, Minville croit que le développement du Québec passe par une politique d'ensemble à définir. Tout partisan de l'entreprise agricole et du développement rural qu'il soit, Minville proclame néanmoins la vocation industrielle de la province, comme le faisait d'ailleurs Bouchette plus d'un quart de siècle auparavant! La pensée économique d'Esdras Minville, c'est également celle de François Perroux, un des plus grands économistes de ce siècle. Pour lui comme pour Minville, un système efficient doit tenir compte des forces du marché afin de les placer au service de l'homme par un développement équilibré, harmonieux, décentralisé et régionalisé, au moyen d'une planification souple, non autoritaire. Perroux n'a jamais caché son admiration pour Minville. Il n'est d'ailleurs une preuve plus tangible du rôle de Minville comme précurseur de la pensée économique au Québec que le témoignage rendu par Perroux lui-même lorsqu'il affirme sans détour: «... mais Minville, c'est notre prédécesseur à tous».

* * *

En 1946, L'École des Hautes Études commerciales et les Éditions Fides ont publié un Aperçu général sur la province de Québec. Cette collection, faite de cinq volumes, était dirigée par M. Esdras Minville, alors directeur de l'École. Cette collection, selon Minville, visait à «rassembler dans un certain ordre les connaissances les plus usuelles, celles que toute personne ayant quelque instruction devrait posséder touchant notre milieu physique, notre milieu économique et notre milieu humain». Les cinq volumes de cette série étaient les suivants: «Notre milieu» (c'était aussi le titre général de la collection), «La Forêt», «L'agriculture», «Pêche et Chasse» et «Montréal économique».

LE NATIONALISME DE MINVILLE

Ses origines

C'est au collège Saint-Laurent, de la rue Côté, à Montréal, que Minville s'éveille au nationalisme canadien-français. La Grande Guerre bat son plein et les tensions sont vives entre les maîtres d'origine française et leurs acolytes canadiens-français. À maintes reprises, Minville est témoin de prises de bec qui surviennent alors au sein du corps enseignant du collège.

Néanmoins, sa véritable école de pensée sera celle de l'Action française et de l'abbé Groulx. L'influence de ce dernier sera considérable sur le développement du sentiment nationaliste de Minville. D'ailleurs, lorsqu'il fonde l'Action nationale en 1933, c'est dans le but de poursuivre l'oeuvre de son maître que Minville s'applique à donner à la province un programme de restauration économique et social orienté par une doctrine nationale propre à la conservation de l'identité canadienne-française. Une des caractéristiques premières de l'école nationaliste traditionnelle canadienne-française est de considérer l'agriculture comme une des principales constituantes d'une économie nationale orientée et planifiée en fonction des besoins de la collectivité. Pour Minville, le fait d'asseoir l'agriculture sur des bases solides et permanentes ne contredit nullement l'idée de l'industrialisation et de l'urbanisation au Québec. Plutôt, pour assurer un développement harmonieux et complet, il importe de procéder à la consolidation de tous les secteurs de l'économie, y compris celui de l'agriculture.

Comme tout «bon» nationaliste, Esdras Minville accorde une importance particulière à la promotion de la langue française. Pour lui, le bilinguisme intégral est une chimère et s'il doit y avoir du français au Canada, «c'est à nous d'en mettre». L'oeuvre accomplie par Minville devrait nous convaincre à elle seule que le nationalisme n'a jamais été pour lui rien de moins que la pierre angulaire d'une pensée orientée en fonction du progrès social, économique et politique de la nation canadienne-française.

Les détracteurs de sa pensée nationale

Les nationalistes traditionnels ont souvent été la proie d'attaques acerbes de la part de critiques qui les ont accusés, entre autres, d'avoir entravé la voie au développement industriel et urbain du Québec. En ayant tenté d'astreindre la province à une vocation rurale et agricole, ils auraient par le fait même placé le Québec en position d'infériorité et de sous-développement économique. La plupart des observateurs s'accordent pour dire qu'il s'agit là d'accusations gratuites et non fondées, fomentées dans le seul but de dénigrer une école de pensée qui voyait dans la synthèse canadienne-française le moyen d'assurer le salut de la nation. Même si pour eux Minville était un de ceux-là, il n'en constituait pas moins à leurs yeux «le plus lucide et le moins pire des agriculturistes». C'est donc dire toute l'influence qu'il a pu exercer sur ses disciples comme sur ses adversaires.

Incidemment, les opposants à la pensée nationaliste de Minville se retrouvent, pour la plupart, au sein de l'École sociologique de Québec dont les traits les plus évidents sont le libéralisme et l'anti-nationalisme. On retrouve également des adversaires de Minville au sein des historiens de l'École historique de Montréal. À la faveur de la Révolution tranquille, ces gens se sont dissociés de la pensée du nationalisme traditionnel afin de concevoir une pensée nationaliste laïque et farouchement indépendantiste.

COMMENT SITUER MINVILLE ?

Il ne fait aucun doute dans notre esprit qu'Esdras Minville doit être considéré comme un penseur traditionnaliste. C'est toute son oeuvre et sa pensée qui en témoignent. Nationaliste convaincu, Minville aura livré un combat de tous les instants pour promouvoir l'émancipation économique, sociale et politique des Canadiens français. Pour lui, il n'y avait qu'une façon d'opérer un tel changement: c'était de le faire conformément à l'esprit de la synthèse canadienne-française. Tout effort de redressement qui n'était pas orienté en ce sens ne pouvait, selon lui, qu'être néfaste à la survivance de l'identité nationale.

Toute l'ardeur qu'il a mise à proclamer sa foi dans le nationalisme n'a eu d'égal que l'effort consenti à la consolidation des bases du catholicisme au sein de la société canadienne-française. Il voulait sa province française, soit, mais tout autant catholique. C'est dans cet esprit qu'il s'est attardé à développer des idées et des concepts capables d'assurer un développement économique harmonieux, adapté aux besoins mêmes de la race et de la nation.

Homme de foi et de principes, la famille occupe pour lui une place de choix dans l'échelle des valeurs qu'il professe. Un ordre familial bien établi constitue pour lui un gage de pérennité pour la transmission des valeurs nationales.

Bien qu'il soit demeuré traditionnaliste, Esdras Minville ne doit pas pour autant être refoulé dans le camp des penseurs réactionnaires, accrochés obstinément à des idées et des valeurs passéistes. Plutôt, il fut un homme parfaitement conscient du rôle de la société québécoise dans un monde en pleine évolution. Pour lui, il ne faisait aucun doute dans son esprit que le peuple canadien-français devait lui aussi s'adapter aux changements qui survenaient alors. Cependant, il souhaitait ardemment voir cette transformation menée conformément à l'esprit des valeurs canadiennes-françaises traditionnelles.

EN GUISE DE CONCLUSION

Cette réflexion nous aura permis de nous familiariser avec l'un des plus brillants penseurs de notre temps, voire de toute notre histoire nationale. L'oeuvre accomplie par ce Gaspésien d'origine est considérable. Travailleur infatigable, Esdras Minville aura marqué son époque et ses gens. Malheureusement, on ne peut en dire autant des historiens qui, pour la plupart, ne l'ont jamais reconnu à sa juste valeur. Nous nous proposions, au début de ce travail, d'analyser en profondeur l'action et la pensée de Minville afin de voir s'il devait être considéré comme un précurseur des idées et de la pensée socio-économique du Québec ou bien comme un traditionaliste attaché aux concepts et aux valeurs du passé. À plusieurs reprises avons-nous fait la démonstration que Minville, par sa grande lucidité, a su développer une pensée qui s'est avérée bien souvent en avance sur son temps. Le programme de restauration sociale de 1927 (Agir pour vivre) en constitue sûrement la preuve la plus évidente puisqu'il mettait alors de l'avant des idées qui n'allaient être concrétisées que plus de trente ans plus tard. Beaucoup d'autres faits, pensons-nous, pourraient corroborer ce que nous avançons ici. Nous croyons d'ailleurs en avoir fait la preuve.

Nous ne prétendons pas réécrire ici l'histoire d'Esdras Minville. En fait, tout semble avoir été dit et écrit sur la vie et la pensée de ce grand personnage. M. François-Albert Angers est sans nul doute le plus éminent analyste de l'oeuvre de Minville. Seulement, si nous avons réussi par ce travail à révéler ne serait-ce qu'une facette encore inconnue de la vie d'Esdras Minville, nos efforts n'auront pas été vains.

Sylvain Guindon

Pour faciliter la lecture et la compréhension de ce texte, nous avons supprimé volontairement les notes infra-paginales. Les sources bibliographiques qu'il est utile de consulter pour mieux apprécier Esdras Minville, dans son oeuvre et sa pensée, sont nombreuses. Signalons entre autres les recherches et les publications de François-Albert Angers, Robert Rumilly, Lionel Groulx, Pierre Trépanier et Denis Monière.

Dans l'Action nationale, on prendra aussi connaissance avec intérêt des écrits de Firmin Létourneau, Marcel-Aimé Gagnon, Richard Arès, Ruth Paradis et Pierre Harvey. Pierre Trépanier a aussi consacré quelques pages à Esdras Minville dans Écrits de Paris (1994) et les Cahiers des Dix (1993).

Pour prendre un premier contact avec l'oeuvre d'Esdras Minville, on consultera l'Action nationale et l'Actualité économique.

C'est au professeur François-Albert Angers que l'on doit la publication des oeuvres d'Esdras Minville. On lui doit, entre autres, la merveilleuse série Pages d'histoire dans la collection des Oeuvres complètes d'Esdras Minville.  C'est une édition conjointe des H.E.C. et des Éditions Fides.

Si un jour vous passez par Oka, arrêtez-vous à l'atelier de Pierre Minville (rue des Pins). Vous y admirerez l'oeuvre d'un artisan du terroir mais vous écouterez surtout avec grand intérêt le maître des lieux vous raconter la troublante histoire d'Oka et de Kanesatake, là où dure toujours une séculaire et regrettable incompréhension. Mais vous écouterez aussi avec ravissement Pierre le fils parler avec respect et admiration d'Esdras le père.

G.B.

vers le haut