L'uvre déchue
CET ARTICLE
EST TIRÉ DU DEVOIR DU MARDI 9 AVRIL 1996. On pourrait faire une grosse bible noire avec la liste des trésors artistiques détériorés et même détruits, par bêtise ou malveillance, au Québec, depuis la Révolution tranquille. Et le chapitre consacré au grand malheur qui s'est abattu sur la décoration intérieure de l'église des Saints-Anges, alors qu'allait débuter cette grande période de modernisation, y occuperait une place de choix. Ce chapitre, on peut le consulter au Musée de la Ville de Lachine, depuis le début du mois, sous la forme d'une exposition intitulée Ozias Leduc et l'église des Saints-Anges de Lachine. «C'était connu que des travaux importants avaient modifié l'oeuvre d'Ozias Leduc, explique Dominique Chalifoux, historienne de l'art et commissaire de l'exposition. Mais jusqu'à ce qu'on examine dans le détail l'église et les archives, on ne connaissait pas l'ampleur des modifications. Maintenant on est fixé: les transformations ont été importantes et regrettables». L'exposition participe à l'effervescence de la présente année Ozias Leduc, alors que le Musée des beaux-arts et le Musée du Québec se sont associés pour organiser la première grande rétrospective consacrée à l'oeuvre du maître, Ozias Leduc: une oeuvre d'amour et de rêve, présentée à Montréal juqu'au 19 mai. Elle passera ensuite l'été à Québec et ira à Toronto l'automne prochain. L'exposition de Lachine est organisée de manière chronologique. Elle commence avec la construction de l'église, s'attarde sur la version originale de sa décoration intérieure et met finalement en lumière les différentes étapes de sa transformation. Le travail muséologique rassemble des dessins, des notes de l'artiste, des photographies, des plans et des maquettes. La paroisse des Saints-Anges de Lachine est une des plus vieilles du pays. Fondée en 1676, elle est érigée par décret canonique deux ans plus tard. Une première chapelle en bois est assez vite remplacée par une autre en pierre (1703). La première grande église, construite en 1885, brûle le 7 octobre 1915. La quatrième et dernière construction date de 1919-1920. Les architectes Viau et Venne travaillent dans un style néo-roman. Mais pour protéger du feu leur montagne de pierres, ils utilisent beaucoup de ciment, ce qui est inusité à l'époque. À l'intérieur, des emplacements précis sont conçus pour recevoir des décorations. La fabrique mandate Ozias Leduc en 1930. Le maître a alors 66 ans. Il a déjà embelli une trentaine de lieux de culte du Québec, des Maritimes et même de la Nouvelle-Angleterre. Le contrat signé le 3 juillet, exposé au Musée de Lachine, précise que le travail sera effectué avant le 15 décembre 1930 «dans les règles de l'art». Le cachet est impressionnant (20 980 dollars) et les amendes aussi (15 dollars par jour de retard). Le vieil Ozias Leduc et son équipe s'engagent à réaliser 72 personnages, dont 34 grandes peintures, à 40 pieds du sol, sur des surfaces courbes (voûte), triangulaires (choeur) ou en arc de cercle (jubé), sans compter les têtes de chérubins, les bandes décoratives et les marbrures des colonnes. Il se fait tout de même aider pour certains travaux, notamment par un apprenti talentueux, Paul-Émile Borduas, alors âgé de 25 ans. Le futur grand prophète et martyr de la modernité artistique québécoise est payé 50 cents de l'heure. Le thème des anges s'impose tout naturellement. Mais Leduc choisit de s'inspirer de l'Apocalypse de Jean (notamment 5, 11-14), en mettant en plus l'accent sur la glorification de Dieu et l'annonce de l'avènement de la Jérusalem Céleste, plutôt que sur le combat des forces du mal contre les fidèles du Christ et son lot d'effrayantes catastrophes, prélude à la fin du monde. Il place l'archange Michel au centre de la voûte, Gabriel et Raphael à ses côtés, accompagnés de quatre autres «chefs des anges», nommés dans les évangiles apocryphes. Ils sont donc sept. Ozias Leduc les représente conformément à la tradition, nimbés, ailés et de face, vus à la romaine. Et au sommet de ce saint cénacle, l'artiste place l'Agneau rédempteur, symbole du Christ ressuscité, vivant et victorieux, qu'annonce aussi l'Apocalypse: «Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde» (Jn 1, 29). Tout autour, dans le transept et la nef, le maître et son équipe engendrent bien d'autres figures. Mais le motif devient alors plus impersonnel, plus contemplatif, «presque abstrait», juge même Mme Chalifoux. Ici, la gent ailée et sacrée est davantage absorbée dans la glorification du Tout-Puissant et de son oeuvre. Avec tout cela, Ozias leduc demeurai fidèle à sa conception pour ainsi dire pédagogique de l’art sacré: pour lui, la peinture, la sculpture et en fait l’église tout entière devient permettre de s'élever vers un autre état. Mais cette autre oeuvre «d'amour et de rêve» n'a pas résisté en l'état. En 1959, la fabrique de la paroisse signe un autre contrat avec un certain Alphonse L'Espérance, qui doit alors laver et restaurer les autels et les tableaux. Le document, lui aussi exposé au musée, précise que la nouvelle décoration devra travailler «dans le ton» voulu par l'artiste. Malheureusement, le restaurateur est allé beaucoup plus loin que prévu, sans que l'on sache pourquoi et Alphonse L'Espérance est devenu le mauvais ange d'Ozias Leduc. Il a d'ailleurs retouché d'autres oeuvres religieuses du peintre symboliste, notamment celle du Mile-End, à Montréal. «C'était l'époque qui voulait ça», dit la commissaire Chalifoux qui a rencontré M. L'Espérance, maintenant octogénaire. «Ce serait trop facile de jeter le blâme sur telle ou telle personne en particulier». L'exposition permet de constater que les travaux ont modifié l'ornementation, en changeant par exemple les marbrures des colonnes. Ils ont aussi fait disparaître complètement certains traits caractéristiques de l'oeuvre. La physionomie des créatures célestes a été transformée, pour atténuer le caractère austère des créatures célestes voulu par Leduc. Certains éléments des toiles ont été recouverts, par exemple des fonds géométriques et des écussons. Même la couleur des oeuvres semble avoir été modifiée. Les spécialistes pensent par exemple que le bleu profond chéri par le maître a été remplacé par du turquoise, à quelques endroits. Malheureusement, le détail des transformations n'est pas encore parfaitement documenté.
«Seule la découverte de photos d'avant 1959 ou le retrait des
repeints pourraient nous permettre d'être mieux fixés», explique
Mme Chalifoux, qui espère toujours découvrir des clichés perdus.
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