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UN ARTISTE-PEINTRE AU SERVICE DE SES CONCITOYENS

Ozias Leduc, l'homme public

PAR MICHEL CLERK

Cet hommage rendu à «Ozias Leduc, l'homme public» est reproduit avec l'aimable autorisation du comité de rédaction du Cahier d'histoire de la Société d'histoire Beloeil - Mont-Saint-Hilaire. Cet article qui nous présente un homme qui, dès 1924, plantait des arbres, porte la signature de M. Michel Clerk.

Vingt ans président de la Société d'histoire de Beloeil - Mont-Saint-Hilaire, fils de Fernande Choquette et ami d'Ozias Leduc depuis 1934, Michel Clerk relate ici comment Leduc servit ses concitoyens à titre de président de la Commission scolaire puis comme conseiller municipal.

Le Cahier d'histoire d'où est tiré cet article est entièrement consacré à Ozias Leduc et à son oeuvre (Cahier d'histoire de la Société d'histoire de Beloeil - Mont-Saint-Hilaire, Hommage à Ozias Leduc, 17e année, No 49, février 1996).

La célébrité d'Ozias Leduc artiste-peintre, penseur, poète et épistolier est bien établie; sa considérable bibliographie en témoigne largement.

À Saint-Hilaire même où, pourtant, le chemin des vergers, l'école polyvalente, un petit centre commercial et une galerie d'art portent son nom, on connaît surtout Ozias Leduc comme auteur des grands tableaux qui décorent l'église paroissiale depuis 1898.

Ce que l'on sait moins de lui, c'est l'intérêt et l'énergie qu'il a consacrés au service de ses concitoyens. Loin de se conformer à l'usage qu'on se fait généralement du peintre reclus dans son atelier au pied du mont Saint-Hilaire, Ozias Leduc a participé activement à la vie de son village, d'abord comme commissaire d'école puis comme conseiller municipal. Et cela, en plus d'une carrière bien remplie d'artiste-peintre au cours de laquelle il produisit de nombreuses oeuvres de chevalet: portraits, paysages, natures mortes et illustrations de livres.
 
«Correlieu» avec Ozias Leduc et ses parents.
Source : Cahier d'histoire de la Société d'histoire de Belœil - Mont-Saint-Hilaire, no 49, février 1996, p. 12.
Le second volet de son activité professionnelle consistait en de grands tableaux d'art religieux réalisés dans 31 églises et chapelles dans plusieurs villes du Québec, dans les provinces maritimes et en Nouvelle-Angleterre.

Ozias Leduc en 1954.
Source : Cahier d'histoire de la Société d'histoire de Belœil - Mont-Saint-Hilaire, no 49, février 1996, p. 36.
 

Le plus souvent, Ozias Leduc se déplaçait par chemin de fer. Les églises où se trouvent ses oeuvres en 1924 sont situées dans les villes suivantes: Verdun, Lachenaie, Joliette, Rougemont, Sainte-Julie, Antigonish (Nouvelle-Écosse), Halifax, Farnham, Manchester (New Hampshire), Saint-Hyacinthe, Saint-Barnabé, Coaticook, Rogersville (Nouveau-Brunswick), Montréal, Sherbrooke, Île Bizard et Saint-Boniface (Manitoba).

Ces contrats supposaient des visites sur les lieux, ententes avec les curés et les marguilliers, calcul de forfaits après quoi, marché conclu, de longs mois de travail au cours desquels Leduc, dans une forêt d'échafaudages, transposait sur murs et plafonds ses esquisses agrandies au carreau.

Entre les contrat d'église , Leduc revient habiter son domaine de Correlieu sur le rang des Trente où se trouvent son atelier, son jardin et son verger de 300 pommiers. La culture des pommes exige de nombreux soins pendant la belle saison: élagage, fertilisation, arrosage des arbres, fauchage du foin; puis, l'automne venu, cueillette, emballage et vente de la récolte.

Commissaire d'écoles

Toute cette activité ne suffisait-elle donc pas à remplir la vie d'un artiste-peintre pomiculteur dont on disait, par surcroît, qu'il était d'une lenteur proverbiale? il faut croire que non puisqu'en 1918 Ozias Leduc accepte qu'on inscrive son nom comme candidat au poste de commissaire d'écoles. Élu au mois de mai, Ozias Leduc sera désigné par ses pairs président de la Commission scolaire, poste qu'il occupera pendant deux mandats de deux années.

Les commissaires avaient pour fonction principale d'engager les institutrices et instituteurs, d'assurer le bon entretien des écoles et de voir à l'approvisionnement en matériel scolaire et en bois de chauffage.

On peut lire, par exemple, au procès-verbal du 4 août 1918, que les commissaires ont «résolu d'engager mademoiselle Thérèse Chagnon, institutrice porteuse d'un brevet modèle, au traitement annuel de $ 200, avec charge d'allumer le poêle, de laver et balayer les pièces de la maison d'école et spécialement d'entretenir les salles de classe».Cela n'empêche pas le président Leduc de recommander aux commissaires de planter des arbres sur le terrain de l'école de leur arrondissement. De même, le commissaire Leduc fait-il acheter pour chacune des classes «cinq gravures encadrées de scènes patriotiques et religieuses d'E.-Z. Massicotte». Plus tard, en 1920, le président Leduc commande pour chacune des cinq écoles de la paroisse un coffret «Huguenaux et Pelletier» contenant des jeux d'enfants pour le plein air et la maison.

En 1920, signe des temps modernes, les commissaires reçoivent une demande qui leur est adressée par madame Joseph Léger, institutrice de l'école du Brûlé: «Je vous prie de faire installer la lumière électrique dans mon école; je vous offre d'en payer la moitié du coût d'installation».

À l'élection scolaire de 1920, Ozias Leduc est réélu président par acclamation. Mais en 1922, il se voit obligé de refuser un troisième terme parce qu'il vient d'entreprendre une importante commande. Il s'agit de la décoration de la chapelle privée de l'évêque de Sherbrooke, travail qui l'occupera intensément jusqu' 1924. Il y amènera avec lui un jeune apprenti peintre, son concitoyen, Paul-Émile Borduas.

Conseiller municipal

Lorsqu'Ozias leduc revient à Saint-Hilaire en 1924, le Conseil municipal, à son tour, sollicite sa collaboration. Élu en 1924, le conseiller Leduc siégera pendant 13 ans au cours desquels le Conseil, sous l'égide du maire Bruce Campbell, s'occupera surtout d'améliorer et d'agrandir les réseaux routiers, d'électricité et de téléphone de la paroisse. L'apport du conseiller Leduc sera marqué du signe de la pondération, de la compassion pour ses concitoyens et du bon sens pratique.

Tandis que le maire Campbell, fils du dernier seigneur de Rouville, Thomas-Edmund Campbell, félicitera, au nom de la municipalité, le roi George V à l'occasion de son anniversaire, le conseiller Leduc sera le premier à proposer que Saint-Hilaire célèbre la fête de la Saint-Jean-Baptiste par un congé civique et par une procession de chars allégoriques. Il ressort de la lecture des livres de délibérations que le maire se réservait la correspondance et les transactions avec les ministres provinciaux et laissait volontiers les sujets qui concernaient le fonctionnement de la municipalité au conseiller Leduc qui, durant la dernière année de la mairie de Campbell, devint maire-suppléant.

Les affaires routinières du Conseil consistèrent à régler le tracé, le défrichement, le profilage, le recouvrement en gravier des routes. Les comptes-rendus des séances du Conseil rapportent peu d'incidents de nature à déranger l'imperturbabilité du conseiller Leduc. Mais, si quelque chose menace la beauté de Saint-Hilaire, attention! Ozias Leduc rappelle à ses collègues que «l'esthétique est une composante essentielle au développement du territoire et que les travaux et services publics dont ils ont la gouverne n'en sont pas exemptés».

C'est à la suite d'un abattage inopportun d'arbres qu'Ozias Leduc, le 7 avril 1924, préconise la création d'une «Commission permanente dont la mission est de voir à l'embellissement de Saint-Hilaire». Ozias Leduc fait ensuite la lecture de son manifeste dans lequel il fait une description détaillée et amoureuse des différents secteurs de Saint-Hilaire.

Le 2 avril 1928, le conseiller Leduc s'élève contre l'enlaidissement des chemins publics par des poteaux électriques et téléphoniques. «Depuis une décennie, dit-il, la Corporation a dépensé efforts et argent à améliorer les rues et chemins de la municipalité. Puisque la Commission d'embellissement a fait planter des arbres d'ornementation le long des rues et des chemins publics, le conseil somme la Bell Telephone Company of Canada de coopérer avec Saint-Hilaire au lieu de l'enlaidir en y multipliant ses poteaux qui, pour la plupart sont croches et tombent de vétusté, appuyés par des câbles et poteaux placés de chaque côté des chemins publics dont l'aspect constitue une disgrâce au point de vue esthétique et dont l'existence, à certains endroits, constitue un danger pour les véhicules».

Tout au long de sa carrière de commissaire et de conseiller, Ozias Leduc s'est fait le promoteur de la splendeur de Saint-Hilaire. C'est lui qui, au sein des deux corps publics, prend la défense de l'esthétique et prône la conservation et la plantation d'arbres près des écoles et en bordure des routes.  Autant comme peintre, il a voulu fixer sur toile les paysages de son milieu et de son époque, autant il a pris à coeur son rôle d'éducateur à la Commission scolaire et celui de défenseur des beautés naturelles à la Corporation municipale.

Ozias Leduc, peintre, pomiculteur, citoyen engagé, a résumé sa pensée à cet égard dans un discours prononcé en 1930 à la Société d'histoire de Saint-Hyacinthe:

«J'ai tâché de rendre mon art vivant, en considérant notre petite patrie, Saint-Hilaire, comme une entité qui serait notre oeuvre d'art et que tous ensemble, ses habitants, oeuvrant d'accord, nous devons perfectionner et embellir!»

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