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PLUS D'UN SIÈCLE DE PRIÈRE ET DE TRAVAIL

La contribution des Cisterciens d'Oka à la société québécoise

PAR GILLES BOILEAU, GÉOGRAPHE

Les cisterciens de l'abbaye Notre-Dame-du-Lac, à Oka, ont célébré en 1981 le centenaire de leur établissement en terre québécoise. Plusieurs centaines d'agronomes de la province ont été formés à l'Institut agricole d'Oka qu'ont fondé et dirigé les trappistes de 1893 à 1962. Le samedi 12 septembre 1981, les moines avaient invité tous les anciens de l'I.A.O. à venir passer la journée avec eux, dans leur ancienne école. Dans une brève allocution prononcée avant les agapes du midi, M. Gilles Boileau, alors professeur de géographie à l'Université de Montréal (et aujourd'hui vice-président de la Fédération des sociétés d'histoire du Québec), avait retracé - à la requête du Père Abbé - les grandes lignes de l'oeuvre réalisée par les trappistes d'Oka au bénéfice de la société québécoise. Le texte ci-contre s'inspire en large partie de cette allocution.

Aux premières heures du jour, le mardi 8 septembre 1981, les membres de la communauté de Notre-Dame-du-Lac se rendaient en toute simplicité, mais le coeur chargé d'émotion sans doute, dans le petit cimetière, à l'arrière de leur monastère, afin de déposer l'hommage d'une gerbe de fleurs sur la tombe de leurs fondateurs. C'est en effet le 8 septembre 1881 que Mgr Fabre était venu de Montréal pour bénir le monastère en construction. Même si nous connaissons tous assez bien l'histoire de la Trappe d'Oka, dans ses grandes lignes du moins, peut-être pourrions-nous profiter de la parution de ce numéro d'Histoire-Québec pour offrir à la communauté le témoignage de notre reconnaissance pour la dimension de l'oeuvre réalisée en terre québécoise.

C'est un ancien curé de Notre-Dame de Montréal, M. Victor Rousselot, qui fut le grand artisan de la venue des trappistes sur les bords du lac des Deux-Montagnes. À ce propos, on peut lire dans les toutes premières pages de la chronique de l'abbaye ces quelques lignes fort révélatrices... «Voyant l'agriculture encore à son début, il pensa à implanter les trappistes dans ce pays neuf où leur science du travail agricole ne contribuerait pas moins au développement de l'agriculture que leur vie pénitente et laborieuse au développement de l'esprit de mortification et de sacrifice».

Il neigeait à Oka

C'est le 11 avril 1881, quatre jours après avoir mis pied à terre à New-York, que Dom Jean-Marie Chouteau, abbé de Bellefontaine, accompagné du père Jean-Baptiste Gaudin, ont pu entrevoir, sous une neige qui tombait à gros flocons, leur futur domaine d'Oka. Eux qui venaient de quitter la douceur du soleil printanier, à une cinquantaine de kilomètres d'Angers, entre Loire et Vendée, durent éprouver un vif sentiment de dépaysement devant ces terres vallonnées et encore toutes boisées qu'ils allaient devoir défricher... une fois la neige disparue.

Dans une lettre du 29 janvier 1881, l'abbé de Bellefontaine avait annoncé la venue de sa communauté et la fondation d'un monastère dans la seigneurie du Lac. Il écrivait cependant ceci, dicté bien sûr par une sage prudence: «Je représenterai en même temps que, malgré notre désir de nous mettre à la hauteur des espérances que nous pouvons faire naître au point de vue agricole, on doit s'attendre à des débuts modestes, à des efforts laborieux sur un terrain pratique et non à des résultats merveilleux et le plus souvent imaginaires».

Les débuts furent peut-être modestes, mais ils furent rapides. Ainsi, le 24 avril suivant, le chroniqueur de l'abbaye raconte que... «Mon père Jean-Baptiste est à Sainte-Thérèse. Y arrive M. Labelle, curé de Saint-Jérôme, grand colonisateur du Nord, qui réunit les habitants de cette paroisse. La place d'un moine agriculteur se trouvait bien au milieu de ces agriculteurs. Là eut lieu le concours agricole où les lumières sont mises en commun, les résultats des meilleurs cultures constatés, les avantages et les inconvénients discutés, les meilleures méthodes appréciées pour le plus grand bien de tous».

Sept mois avant d'entrer dans leur premier monastère, les moines agriculteurs sur lesquels on fondait de si grands espoirs étaient donc à l'oeuvre. En 1893, année de fondation de l'École d'agriculture logée d'abord dans le vieux moulin, l'inventaire de la ferme des moines révélait que 248 acres étaient en culture, 258 en bois et 464 en préparation. En 1897, la pépinière, sous la direction de M. Gabriel Raymond, abritait 150 000 arbrisseaux et les vergers comptaient déjà plus de 2 500 arbres fruitiers.

On ne peut parler de l'abbaye d'Oka sans parler également de celle de Mistassini. Venus d'Oka en 1892, les moines de Notre-Dame de Mistassini ont joué un rôle de premier plan dans la mise en valeur de tout un secteur de la région du Lac-Saint-Jean. Là aussi ils ont été des pionniers, des défricheurs et des créateurs. Mais ce qu'il faut surtout savoir, c'est que Mistassini est fille d'Oka.

En 1943, au moment du cinquantième anniversaire de l'École ou de l'Institut agricole, Adélard Godbout, alors premier ministre du Québec, disait en parlant des trappistes: «Ils ont joint à l'enseignement la pratique de la culture du sol. Ils ont fait sur leur ferme d'Oka l'expérience de toutes les méthodes dont ils voulaient recommander l'adoption. C'est donc par l'exemple autant que par l'enseignement qu'ils ont prêché l'amélioration du sol et les méthodes de culture et la sélection des races d'animaux les mieux adaptés à notre pays. Les succès qu'ils ont remportés dans l'exploitation de leur propre terre ont prouvé la valeur des leçons qu'ils donnent et ouvert la voie aux progrès remarquables que l'on constate aujourd'hui». Le Premier ministre du Québec pourrait, encore aujourd'hui, reprendre à son compte les paroles du premier ministre et agronome de 1943 et y ajouter encore.

Les œuvres de l'Institut agricole d'Oka

Vouloir résumer l'histoire de l'Institut agricole d'Oka et en retracer l'évolution en quelques paragraphes tient tout autant de la témérité que de l'illusion. Ce serait faire injure à 5 000 étudiants résidants qui y ont passé quelques mois ou quelques années de leur vie; ce serait insulter la mémoire de ceux qui y furent professeurs et chercheurs; ce serait encore bien mal reconnaître la contribution exceptionnelle de cette école et de ceux qui l'animaient à la société québécoise. Nous nous contenterons d'une brève énumération, sachant bien qu'elle ne peut que trahir la réalité, comme une image en noir et blanc trahit le plus merveilleux paysage.

Il y eut, au fil des ans, les cours par correspondance dans la Presse et la Terre de Chez Nous; il y eut la société d'élevage du comté de Deux-Montagnes du professeur Gustave Toupin; il y eut l'Institut Rosell et le professeur Édouard Brochu. Doit-on souligner ou rappeler le melon d'Oka du père Athanase et la Chanteclerc du frère Wilfrid Châtelain? L'I.A.O. - comme on appelait familièrement l'Institut agricole d'Oka - c'était les 100 000 volumes de sa bibliothèque; c'était les 70 000 spécimens de l'herbier; c'était encore une collection d'insectes tout aussi importante.

L'I.A.O. ce fut aussi une centaine de volumes scientifiques ou de vulgarisation publiés par une équipe de professeurs dont le dynamisme, vu avec le recul du temps, ne cesse d'étonner. Nous n'insisterons pas sur les travaux des PP. Louis-Marie et Léopold. Ces deux hommes sont entrés vivants dans la légende. Mais nous aurions quand même la tentation de dire avec fierté que la Flore-manuel de la province de Québec n'a pas vieilli. Comment d'ailleurs pourrait-elle avoir vieilli puisque dans les toutes premières pages de ce précieux ouvrage, on lit en dédicace... «À la jeunesse de mon pays»? Se pouvait-il concevoir plus beau message et plus bel héritage? Ce message et cet héritage, en réalité, ne nous ont pas été légués par le père Louis-Marie Lalonde uniquement mais plutôt par toute une communauté.

L'Institut agricole d'Oka et avant lui l'École d'agriculture nous ont valu l'apparition des vergers sur les collines du pays de Deux-Montagnes. L'Institut agricole d'Oka cependant, c'est surtout et avant tout trois générations d'agronomes qui prolongent et continuent de porter le message d'Oka à la grandeur du Québec. Ils sont encore les témoins fidèles et actifs d'une culture et d'une philosophie agraires qui, tout en sachant bien s'adapter à la mouvante et insaisissable réalité d'un quotidien étourdissant, ont su conserver précieusement les principes indestructibles légués par des moines au coeur d'or et aux mains débordantes de labeur et de générosité.


Dom Antoine Oger, Révérend Abbé d'Oka de 1892 à 1913.
Source : Archives Abbaye cistercienne Notre-Dame du Lac, P36-13
 
Lors d'une rencontre des anciens étudiants de l'I.A.O., à Oka en juin 1938, Dom Pacôme Gaboury avait eu à l'endroit des agronomes présents des paroles qu'il n'est pas inutile de rappeler. Assimilant la vie à un vaste poème, le vénérable Abbé insistait d'abord sur cette semence que les futurs agronomes étaient venus chercher à Oka. Puis il ajoutait...
«Cette semence avait une vigueur et une vitalité, parce qu'elle était authentique, elle venait directement du sol. Voilà votre poème dans toute sa simplicité et dans toute sa beauté. Il est simple, mais il est éloquent, puisqu'il raconte un demi-siècle de labeurs persévérants, au service d'une cause sacrée, dont l'influence, demain et toujours, dans cette province, sera d'une importance vitale sur les populations. Les peuples écrivent leur histoire par leurs travaux et par leurs conquêtes.
Vous avez été des laborieux et des conquérants, vous serez des vivants». Dom Pacôme avait raison et il aurait encore raison. À une époque où l'espace rural est grugé et menacé jusque dans ses moindres parcelles, le Québec a besoin plus que jamais de sentinelles bien éveillées.

Par la croix, le livre et la charrue

Jamais nous ne dirons assez tout ce que la région de Deux-Montagnes et le Québec en sa totalité doivent à ces merveilleux ouvriers de la parole que sont les moines d'Oka. Ces hommes de prière ont été aussi des hommes de science, de recherche et d'enseignement. Ils se sont exprimés par l'École d'agriculture, par l'Institut agricole et dans une certaine mesure par l'École de médecine vétérinaire. Leur contribution à l'essor de notre peuple aura été inestimable. Qui aurait oublié qu'ils sont venus s'établir dans la seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes, avec l'aide des Sulpiciens et du gouvernement provincial d'alors, à la condition à peine voilée d'établir en ces lieux de neige et de collines, de froid et de vent, une ferme modèle et de se consacrer à la formation pratique des jeunes agriculteurs. Ces moines agriculteurs ont défriché et labouré la terre mais ils ont surtout fertilisé les cœurs et semé dans les âmes par l'exemple du travail acharné et de la parole qui enrichit.

Le Québec doit beaucoup aux cisterciens d'Oka, en particulier à ces moines qui avaient nom Isidore, Wilfrid, Louis-Marie, Norbert et à beaucoup d'autres dont il faudrait bien, un jour, dire tous les mérites. Ces hommes ont été les piliers sur lesquels a reposé, à un moment ou un autre de son histoire, l'excellence de l'Institut agricole. Ces hommes de Dieu savaient aussi se faire des hommes de la terre. Mais est-il besoin d'ajouter qu'ils furent solidement épaulés dans leur action par une équipe de savants et d'éducateurs laïcs dont le dévouement et la compétence n'avaient d'égal que leur amour de la terre et le respect de ceux qui en vivaient. Le rappel de quelques noms seulement... Létourneau, Vézina, Marsan, Corminboeuf... doit provoquer plus qu'un souvenir nostalgique ou qu'une pensée émue. Avec cette discrète évocation c'est toute une époque qui revit, une école qui s'anime de nouveau, une communauté qui se retrouve.

Venus s'installer le long des rives du lac des Deux-Montagnes sur un vaste domaine concédé par les Ecclésiastiques du Séminaire de Montréal, alors qu'ils étaient en butte aux persécutions des armées républicaines, les Cisterciens ont réalisé une œuvre considérable qui mérite notre admiration la plus totale et notre reconnaissance la plus profonde. Nous avons trop souvent l'habitude de ne voir en ces hommes de Dieu, drapés dans leur blanc manteau de silence, des êtres presque immatériels constamment préoccupés de la louange du Seigneur. Partagés entre le travail et la prière, ils vivent de toute éternité au rythme du Créateur. Ces moines œuvrent depuis un siècle au milieu de nous par la croix, par le livre et la charrue. Depuis maintenant plus d'un siècle, tout en ne négligeant aucunement leur vocation première, ils ont participé intimement et avec grande compétence à la mise en valeur du Québec et en particulier à la bonne utilisation de son terroir. Les moines d'Oka ont été, à leur façon, de véritables défricheurs et de grands bâtisseurs, un peu comme le furent, en Europe occidentale, au Moyen Âge, les milliers de moines dispersés dans quelques centaines de monastères et d'abbayes. Aussi bien dans le temps que dans l'espace, les moines d'Oka sont bien les vrais fils de Cîteaux.

Artisans de paix et maîtres de civilisation

Après avoir été ainsi mêlée de très près au développement de l'agriculture au Québec, l'abbaye de Notre-Dame-du-Lac est maintenant revenue à sa vocation fondamentale. Lieu d'accueil et d'hospitalité, elle reste un espace de silence et de paix où l'on cultive toujours, en pleine terre, sans engrais ni assolement, le bonheur intégral. Elle constitue un témoignage annonciateur qui provoque et facilite un retour aux sources et aux valeurs spirituelles toujours nécessaires. Terre de culture et d'intériorité, la Trappe d'Oka est un phare qui éclaire et qui montre le chemin. Il suffit, bien sûr, de savoir découvrir la lumière et de vouloir bien la suivre.

Les moines d'Oka sont encore plus que jamais, pour reprendre les paroles de Paul VI, des messagers de paix, des artisans d'unité et des maîtres de civilisation. Sous la houlette du Père Guillaume d'abord, puis de Dom Antoine Oger, de Dom Pacôme Gaboury, de Dom Fidèle Sauvageau et aujourd'hui de Dom Yvon Moreau, ils nous ont appris et nous disent toujours que la vie n'a de sens que dans la mesure où elle se forge dans l'amour, le travail et le partage. Quand, chaque soir, à la fin des Complies, le Père Abbé prie le Seigneur d'accorder à ses moines "une nuit de paix et d'éternité", je me dis que cette paix devrait également être accordée à tous ceux qui sont en quelque sorte les fils d'Oka parce qu'ils lui sont restés fidèles.


La communauté au travail dans le jardin adjacent à l'Institut agricole d'Oka

Source : Archives Abbaye cistercienne Notre-Dame du Lac, B5100 PD01

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