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UN BREF PASSAGE À VAL-D'ESPOIR

Les Cisterciens ont failli s'installer en Gaspésie

Établis à Oka en 1881 et à Mistassini en 1892, les Cisterciens avaient pour mission, entre autres, de mettre leurs connaissances et leur expérience dans la mise en valeur de nouveaux territoires agricoles. Tout comme l'avaient fait auparavant les évêques de Montréal et de Chicoutimi, Mgr F.-X. Ross, évêque de Gaspé, a lui aussi invité les Cisterciens à venir fonder un monastère et créer une école d'agriculture en Gaspésie. C'est le récit de cette brève aventure que nous racontons dans les quelques paragraphes qui suivent. L'essentiel de cette note est tiré d'un ouvrage de Laval Lavoie, Mgr François-Xavier Ross, Libérateur de la Gaspésie, publié en 1989, à Québec, aux Éditions Anne Sigier.

GILLES BOILEAU



Mgr François-Xavier Ross, premier évêque de Gaspé, 1923-1945.
Source : Revue Gaspésie, volume XXII, numéro 4, p. 9
 

Chacun connaît la merveilleuse histoire des moines d'Oka, plusieurs connaissent aussi, du moins dans ses grandes lignes, les principaux moments de celle des Trappistes de Mistassini. Mais que savons-nous de Sainte-Justine de Dorchester ou de La Patrie? Et Val-d'Espoir ?

Les fondations d'Oka et de Mistassini ayant été bien accueillies et surtout ayant répondu aux attentes du début, l'évêque de Gaspé, Mgr F.-X. Ross, songea lui aussi à la venue des moines défricheurs dans son diocèse. Dès 1928, l'éminent prélat, conscient des grands besoins de la Gaspésie dans le domaine agricole, entreprit de solliciter auprès du Gouvernement de la province de Québec la cession de plusieurs lots dans le troisième rang du canton de Percé afin de les offrir aux moines. C'est M. Joseph-Édouard Perreault, député du comté d'Arthabaska et alors ministre de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries, qui s'occupa du dossier.

En invitant les moines à venir s'établir dans son diocèse, l'évêque de Gaspé poursuivait d'abord un dessein spirituel mais songeait aussi au rôle bénéfique que pourraient jouer ces religieux dans le développement de l'agriculture. La colonisation de la Gaspésie ferait alors un grand bond en avant car... «Un monastère de cisterciens serait un centre de démonstration plus efficace que les exhortations et les efforts du clergé et des agronomes». En réalité, les moines prêcheraient d'abord par l'exemple et leur travail aurait des retombées heureuses. L'évêque écrivait aussi... «Les cisterciens ajouteront à leurs œuvres une ferme-école dont le but sera l'entraînement aux travaux de l'agriculture et du défrichement». Cette ferme-école deviendrait également un orphelinat.

À son retour d'Europe où il avait effectué son voyage ad limina à Rome, trois Cisterciens réformés - belges et hollandais - accompagnaient Mgr Ross. Tout se passa assez vite au début. Le monastère, dont la construction avait débuté en 1929, fut terminé et béni en 1930. Et dès le 11 mars 1931, une loi était passée constituant en corporation «Les Cisterciens de Val-d'Espoir». Le premier supérieur du nouveau monastère, le Père Gabriel, avait été détaché de la communauté de Pont-Colbert, abbaye située non loin de Versailles et fondée en 1892.

Pour ériger le monastère et construire les dépendances nécessaires, il avait fallu contracter un important emprunt... 80 000$ à un taux de 6%. Mettant toute sa confiance dans cette fondation dont il attendait beaucoup, c'est Mgr Ross - par l'intermédiaire de la Corporation Épiscopale diocésaine - qui s'était porté garant, en 1933, de cet emprunt. Mais la situation s'obscurcit rapidement et dès 1935 c'est aussi l'évêque de Gaspé qui dut couvrir les intérêts de 2 400$ que ne pouvaient payer les Cisterciens. Mgr Ross ne cacha pas sa déception comme en fait foi la lettre qu'il adressa, le 14 novembre 1935, au supérieur général de la communauté...

«Mon angoisse est à l'extrême aujourd'hui... Je n'aurais jamais cru que vous puissiez me mettre dans une situation semblable, moi qui ai consenti à garantir le paiement des intérêts et du capital lors de votre emprunt, garantie comme je l'ai expliqué au Saint-Siège dans le temps, qui n'était qu'une garantie morale vous permettant de faire un emprunt que vous ne pouviez réaliser sans cela. La Corporation Épiscopale de Gaspé, vous le savez, est dans l'impossibilité de rencontrer ces obligations. J'avais votre garantie d'honneur que vous ne me chargeriez pas de cette dette».

Fortement déçu et attristé, Mgr Ross suggère aux Cisterciens de vendre leurs biens en terre gaspésienne à une autre communauté. Devant le refus étonnant de l'Abbé général et du Chapitre, l'évêque de Gaspé, après en avoir prévenu le Saint-Siège, entreprit alors les démarches pour mettre la Corporation Épiscopale à l'abri de tout malheur. La déception était grande au cœur de Mgr Ross comme on peut s'en rendre compte à la lecture d'une autre lettre adressée, le 24 mars 1936, à M. Taschereau, le Premier ministre de la province...

«Comme la plupart de ces Européens qui viennent chez nous avec des idées toutes faites sur notre infériorité, ces religieux n'ont pas voulu suivre les directions que les gens du pays ont voulu leur donner. Leur administration a été déplorable...»

Pendant les quelques années suivantes c'est donc la Corporation Épiscopale qui a pris la charge de la propriété et qui a endossé ses responsabilités financières. Puis, un autre Premier ministre, l'honorable Maurice Duplessis, voyant l'importance et le rôle d'une École d'agriculture en Gaspésie, facilita la transformation du monastère en cette école tant souhaitée. Ce sont les Clercs de Saint-Viateur qui en furent chargés en 1938 alors que le supérieur provincial de cette communauté, le Père Joseph Latour, annonça que le premier directeur de cette nouvelle école moyenne d'agriculture serait le Frère Éméry Monette que l'on retrouvera plus tard, de 1946 à 1948, comme directeur du collège du Sacré-Coeur, à Saint-Eustache.

Avec la collaboration active des agronomes de la région et du ministère, les Clercs de Saint-Viateur, assumèrent la direction de cet établissement jusqu'à ce que fut amorcée la réforme de l'enseignement agricole au Québec, au début des années 60. C'est aussi à cette époque que cessèrent les activités de l'Institut agricole d'Oka.

Le passage des Cisterciens en Gaspésie fut bien rapide mais il n'en demeure pas moins un morceau bien réel de son histoire. Il ne faut pas oublier les Clercs de Saint-Viateur qui firent preuve de générosité et de dévouement en reprenant le flambeau.

On aura remarqué qu'à Oka tout autant qu'à Mistassini, de sérieuses difficultés financières vinrent bien près de compromettre la fondation de ces deux monastères. Chacun aura aussi noté que les Cisterciens venus à Val-d'Espoir étaient des Cisterciens réformés, alors que ceux d'Oka et de Mistassini sont des Cisterciens de la Stricte Observance.

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