Le néoclassicisme vu à travers l'uvre des BerlinguetPAR PAUL RACINE, HISTORIEN DE L'ART Au début du XIXe siècle, l'architecture religieuse va subir des modifications dans l'art de concevoir son décor intérieur. À cette époque, il existe deux écoles de sculpture, celle de Montréal dont le nom est à associer à l'atelier de Louis-Amable Quévillon et ses disciples 1, et celle de Québec que l'on affilie à la famille Baillairgé. L'esthétique de Quévillon est issue de l'art du Régime français qui s'est perpétué à travers l'oeuvre de ses prédécesseurs. Il tire son inspiration de quelques ouvrages d'architecture de Vignole. Le style de Quévillon peut se traduire en un art ornemental riche où règne une prodigalité des motifs et des éléments décoratifs sans toutefois créer un ensemble unifié par ses composantes (mobilier et décor). Pour sa part, l'esthétique des Baillairgé, en particulier celle de François et de son fils Thomas, sera marquée par une façon de voir l'ornementation intérieure. Ainsi, le retable sera perçu par François Baillairgé non seulement comme un élément décoratif que l'on dresse derrière l'autel et que l'on adosse au fond du choeur, mais au reste des murs du sanctuaire auxquels on applique un décor architectural qui fera office de retable. Le style de Baillairgé s'inspire, tout comme Quévillon, de l'art de l'Ancien Régime, qu'il traduit par un foisonnement de sculpture. Cependant, nous assisterons à un changement dans sa façon de traiter l'ornementation de l'espace qui coïncide avec le début de la carrière de son fils Thomas et l'arrivée des théories de l'abbé Jérôme Demers. Ce renouvellement va résulter en une cohérence de l'architecture religieuse, notamment en ce qui concerne son décor intérieur. L'application des préceptes proposés par Demers sera faite par les Baillairgé dès le début du XIXe siècle à travers leurs divers travaux, mais ce n'est qu'à partir de 1816 que nous assisterons à une véritable transformation. À cette époque, François et Thomas vont concevoir le décor de l'église paroissiale de Saint-Joachim-de-Montmorency. Ils vont concevoir cet intérieur comme un ensemble unifié dont les composantes (mobilier, décor) vont se fondre pour former un tout homogène. À partir de cette date, nous pouvons dire que le décor intérieur devient une architecture intérieure. C'est dans cet ordre d'idées que Thomas Baillairgé va continuer l'oeuvre de son père. Il poussera sa recherche du traitement de l'espace sculptural en l'épurant de toute surcharge ornementale pour laisser la place à l'architecture. Comme le préconisent les préceptes de l'abbé Demers, Thomas Baillairgé propose un ensemble qui fait référence aux composantes de l'architecture classique. Ce style sera implanté ici en partie grâce à l'arrivée des architectes britanniques qui valorisent la mode de leur pays d'origine, mais également par les échanges culturels que le Québec va connaître avec l'Angleterre, ce qui va nous amener à la découverte de l'antiquité classique. Cette nouvelle façon de traiter l'ornementation intérieure de nos temples se fera présente dans la région de Québec jusqu'à la fin des années 1850. Plusieurs sculpteurs, même ceux formés à l'atelier des Écores, se mettent au goût de l'heure afin de pouvoir oeuvrer tant à Montréal qu'à Québec. C'est notamment le cas de la famille Berlinguet dont le père Louis-Thomas a fait son apprentissage auprès de Joseph Pépin, un disciple et associé de Quévillon. Ses fils Louis-Laurent-Flavien et François-Xavier se formeront auprès de leur père, mais François-Xavier ira poursuivre son apprentissage auprès de Thomas Baillairgé, le maître incontesté du néoclassicisme québécois 2. Suite à la présentation de quelques notes biographiques sur les Berlinguet, nous illustrerons leur production qui s'inspire de l'esthétisme de Thomas Baillairgé et des préceptes de l'abbé Jérôme Demers, et ce, à partir de quelques églises. Louis-ThomasNé à Montréal le 17 décembre 1790, Louis-Thomas Berlinguet est connu comme sculpteur et architecte. De 1806 à 1812, il fait l'apprentissage de son art à Saint-Vincent-de-Paul en devenant apprenti du sculpteur Joseph Pépin. Il est reconnu maître-sculpteur dès 1813, mais il resta à l'atelier de son maître jusqu'en 1816. En janvier de la même année, on le retrouve à Beauport où il réalise possiblement une corniche pour l'église paroissiale, de concert avec Olivier Dugal. Le 24 février 1816, Berlinguet s'associe avec Dugal et un autre sculpteur, Pierre Séguin, pour former un atelier. Leur association fut de courte durée puisque Dugal se retire quelques mois après, tandis que Séguin et Berlinguet procèdent à la dissolution de leur société au début de l'année 1817. Toutefois, les trois sculpteurs vont entreprendre l'ornementation des voûtes de l'église de Saint-Ambroise-de-Loretteville et de Saint-Augustin-de-Desmaures près de Québec. Plus tard, on retrouve Berlinguet à Montréal, comme en témoignent les annuaires de l'époque. Vers 1830, il revient à Québec, et il ouvre un atelier sur la rue Saint-Flavien en novembre 1831. Selon le Journal de Québec de 1831, Berlinguet se qualifie en disant «avoir quinze ans d'expérience comme Contre-maître chez un des meilleurs Maîtres du pays», et il offre ses services pour «morceaux de sculpture, d'architecture et dorure qui pourront lui être demandés». En 1833, il propose ses plans pour la réalisation de la voûte de l'église Saint-Charles-Borromée de Charlesbourg, un contrat qu'il n'obtiendra pas. Au cours de la même année, il conçoit la chaire et le banc d'oeuvre de l'église Saint-Joachim-de-Montmorency. Après une douzaine d'années, il retourne de nouveau à Montréal où il ouvre un studio en 1843. À partir de ce moment, nous retrouvons le nom de Louis-Thomas Berlinguet associé aux travaux de reconstruction de l'église Sainte-Famille de Boucherville (1844-1845), et de conception de son décor intérieur qu'il exécutera de concert avec son fils Louis-Laurent-Flavien de 1846 à 1848. Parallèlement à ces travaux à Boucherville, Louis-Thomas entreprend l'ornementation de l'église Saint-Rémi-de-Napierville de 1845 à 1852, et ce, toujours en association avec son fils Louis-Laurent-Flavien. Toutefois, il retourne à Québec après 1848 car il fait paraître de la publicité de façon régulière dans le Journal de Québec de 1848 à 1851. À cette période, il réalise le décor intérieur de l'église Saint-Roch de Québec (1848-1852) et les plans de la façade de l'église Saint-Jean-Baptiste à Saint-Jean de l'Ile d'Orléans (1852), de même que les plans des nouveaux clochers de l'église Saint-Rémi-de-Napierville. Au cours de cette décennie, on va associer le nom de Louis-Thomas Berlinguet à la réalisation du tabernacle du maître-autel de l'église Saint-Charles-Borromée de Charlesbourg en 1854, et du maître-autel de l'église Saint-Antoine de Baie-du-Febvre en 1859. Il sculpte également un gisant du Christ pour l'église Notre-Dame-de-l'Assomption de Berthier-sur-Mer. Il donnera un coup de main à son fils François-Xavier lors des travaux d'ornementation de l'église de Sainte-Anne-de-La Pocatière entre 1856 et 1860. Louis-Thomas Berlinguet décède à Québec en 1863. Louis-Laurent-FlavienLouis-Laurent-Flavien Berlinguet, fils aîné de Louis-Thomas, naît à Québec en 1821 ou 1822. On ne connaît que peu de choses sur sa formation en sculpture, mais on présume qu'il apprit son métier auprès de son père. Dès 1844, il vient habiter à Boucherville où il travaille avec son père dans la reconstruction de l'église Sainte-Famille et la réalisation de son décor intérieur. D'ailleurs, on lui attribue la sculpture des deux reliefs “la Foi” et “l'Espérance”. Au même moment, il travaille avec son père sur le chantier de l'église Saint-Rémi-de-Napierville où nous pouvons admirer son talent dans la sculpture des reliefs qui ornent les panneaux centraux de la voûte ainsi que trois statues qui se trouvaient à l'attique du retable principal et qui sont maintenant la propriété du Musée du Québec. Plus tard, Louis-Laurent-Flavien continuera l'entreprise de l'église Saint-Rémi en complétant le décor de la sacristie et la construction de nouveaux clochers selon les plans de son père. En 1862, il sculpte une statue de sainte Anne pour la chapelle de procession de la paroisse de Varennes. De plus, il exécute le décor intérieur de cette chapelle d'après les plans de Victor Bourgeau. En 1865, il sera appelé par le curé de La Prairie, l'abbé Isidore Gravel, pour entreprendre divers travaux de sculpture et de plâtre pour achever le décor intérieur de l'église de La Nativité de la Sainte Vierge 3. Ces travaux furent réalisés d'après les plans de Victor Bourgeau. Outre le fait qu'il va concevoir les modèles pour les motifs en plâtre de la voûte et autres éléments décoratifs, la participation de Louis-Laurent-Flavien dans l'ornementation de l'église de La Prairie se fera remarquer par la réalisation de la chaire (1865) dont les statuettes qui parent sa cuve sont l'oeuvre de son frère François-Xavier. Selon Gérard Morisset, Louis-Laurent-Flavien aurait réalisé trois autels pour un église dans le canton de Milton, près de Granby, vers 1875-1876. Nous ignorons la date et le lieu de son décès. François-Xavier
Il
ne reste que peu de choses des travaux de sculpture réalisés par François-Xavier
Berlinguet. Cependant, nous pouvons encore
admirer l'une de ses premières grandes réalisations, soit le décor intérieur
de l'église Saint-Georges de Cacouna qu'il exécute de 1852 à 1860. Il oeuvre également à l'église Saint-Pascal-de-Kamouraska en 1854 où il conçoit les différentes composantes du décor intérieur. Il ne reste de ce décor que quelques motifs dans le choeur, les voûtes dont on a altéré l'ornementation en 1886-1887, la cuve de la chaire, le tombeau du maître-autel et la porte du tabernacle, et on lui attribue la réalisation du retable principal qui a l'allure d'un baldaquin. En 1856, il travaille parallèlement à la réalisation des intérieurs des églises Sainte-Anne-de-La Pocatière et la Nativité-de-la-Vierge de Beauport 4., toutes deux détruites par le feu. En 1862, il réalise l'ensemble du décor de l'église de la Décollation-de-Saint-Jean-Baptiste de l'Ile-Verte, une oeuvre de style néogothique 5. Au même moment, il confectionne le maître-autel de l'église de Sainte-Marie-de-Beauce. En 1865, un incendie va détruire une partie de son atelier et, du coup, une partie des ornements qu'il avait conçus pour l'église de l'Ancienne-Lorette. C'est probablement après cet incendie qu'il décide d'abandonner la sculpture, mais il conserve son atelier, car il prit quelques élèves. D'ailleurs, on recourt à cet atelier en 1880 pour confectionner les ornements de plâtre des salles de l'ancien Conseil Législatif et de l'Assemblée nationale du Parlement de Québec. À partir de cette date, François-Xavier va s'intéresser uniquement à la production architecturale. Il prépare entre autres les plans et les devis des églises de Château-Richer (1865), de Saint-François-du-Sud, près de Montmagny (1866), et de Saint-Arsène-de-Rivière-du-Loup (1869). De plus, il s'intéresse à l'ingénierie car il travaille à l'élaboration d'une section du chemin de fer Intercolonial. Il devient arbitre officiel de la province de Québec en 1887 dans les travaux de la fonction publique. Il fut l'un des membres fondateurs de l'Ordre des architectes de la province de Québec dont il fut le président en 1891. François-Xavier Berlinguet décède à Trois-Rivières en 1916. Un décor intérieur néoclassique à la manière des Berlinguet et la genèse de ses composantesEn 1852, la Fabrique de Saint-Georges de Cacouna, dont l'église fut construite entre 1845 et 1848 6, va confier à François-Xavier Berlinguet le soin de réaliser le décor intérieur (fig. 2). Initialement, le choix de la Fabrique était orienté vers Louis-Thomas Berlinguet, son père, mais ce dernier n'était pas disponible. Toutefois, il se porte garant avec son autre fils, Louis-Laurent-Flavien, des travaux entrepris par François-Xavier, car celui-ci débute sa carrière en tant que sculpteur autonome. L'ensemble qu'il propose à l'église de Cacouna illustre bien l'art ornemental s'inspirant de l'esthétisme de Thomas Baillairgé et de son renouveau architectural.
motifs que nous retrouvons de façon générale sur les chaires conçues
dans le sillage esthétique de Baillairgé.
Pour sa part, le tabernacle du maître-autel se veut une synthèse du tabernacle de la Cathédrale de Québec et dont nous trouvons un exemplaire similaire à l'église de Saint-André-de-Kamouraska 9. Il en découle une interprétation qui ne conserve que les grandes lignes de ce tabernacle, à savoir, l'organisation spatiale des composantes, et le traitement architectural de l'ensemble. Tout comme son modèle, le tabernacle de Cacouna se veut le reflet en miniature de la façade de la Basilique Saint-Pierre de Rome, dont nous pouvons voir le rapprochement dans le couronnement du tabernacle qui en reprend le dôme. Dans la production des Berlinguet, nous trouvons plusieurs tabernacles qui reprennent la même partie stylistique. Ainsi, les tabernacles des églises de Saint-Rémi-de-Napierville (1845), de Saint-Roch de Québec (1850) 10, de Saint-Charles-Borromée de Charlesbourg (1854), et de Sainte-Anne-de-La-Pocatière (1856) sont des oeuvres similaires tant dans leur forme que dans leur ornementation, car nous y retrouvons des reliefs semblables au niveau des portes de la monstrance (Bon-Pasteur) et du tabernacle à proprement parler (le Christ soupant chez les disciples d'Emmaüs). Enfin, les tabernacles latéraux de l'église de Cacouna s'inspirent du tabernacle conçu par Thomas Baillairgé pour la chapelle des Congrégationnistes du Séminaire de Québec. Ce modèle sera peu utilisé car il n'en existe que quelques copies, qui se trouvent à l'église Saint-Joseph de Maskinongé (oeuvres attribuées à Alexis Milette et à Amable Gauthier), et à Cacouna. Lorsque nous observons l'architecture intérieure de l'église de Cacouna, ainsi que celle d'autres églises où les Berlinguet sont intervenus, nous pouvons constater que leurs réalisations sont empreintes de l'esthétique proposée par Thomas Baillairgé. Cependant, les Berlinguet qui, par leur formation (notamment celle de Louis-Thomas qu'il acquit auprès de Joseph Pépin, un associé et disciple de Quévillon), interprètent à leur manière les préceptes de l'architecture néoclassique ...??? Cela se traduit par une utilisation des canons stylistiques propres au classicisme ; une cohérence de l'ensemble donnant place à une architecture intérieure unifiée dans ses composantes (décor vs mobilier) et dont le rythme est marqué par l'ordonnance et la symétrie au lieu d'un décor intérieur non-homogène, mais qui reflète l'entité de son concepteur. La personnalité des Berlinguet se démarque dans leur oeuvre par une prodigalité de motifs décoratifs qui parent les espaces vides de leur réalisation, créant ainsi des ensembles ornés qui dégagent une certaine légèreté. C'est là une combinaison intéressante de deux écoles de sculpture, soit la prodigalité des motifs et éléments décoratifs, tout en associant l'espace, la cohérence et la monumentalité de l'art antique. NOTES
BIBLIOGRAPHIEArchives nationales du Québec : - Fonds Gérard Morisset ° dossiers
sur les églises des comtés de Chambly, La Prairie-Napierville, ° dossiers “Artistes & Artisans” sur les Berlinguet. Archives de la paroisse de La Nativité de la Sainte-Vierge de La Prairie : - Contrats sous seing privé et autres documents concernant le décor intérieur. KAREL, David. Dictionnaire des artistes de langue française en Amérique du Nord. Québec, Les Presses de l'Université Laval / Musée du Québec, 1992. LEBEL, Réal s.j.. Au pays du Porc-Épic Kakouna, s.l., s.é.. 1973. LEBLANC, Diane. Histoire architecturale de l'église de Saint-Rémi-de-Napierville. Étude commandée par le diocèse Saint-Jean / Longueuil et la paroisse, 1990. MAURAIS, Pierrette. La paroisse Sainte-Anne-de-La Pocatière, 1715-1990. La Pocatière, Comité des fêtes du 275e anniversaire, 1990. NOPPEN, Luc. Les églises du Québec, 1600-1850. Québec, Éditeur Officiel du Québec, 1978. PORTER, John R., BELISLE, Jean. La sculpture ancienne au Québec, trois siècles d'art religieux et profane. Montréal, Éditions de l'Homme, 1986. ROUTHIER, Adolphe Basile. Québec et Lévis à l'aurore du XXe siècle. Montréal, Publications Samuel de Champlain, 1900. VILLENEUVE, René. Les églises de Charlesbourg. Québec, Éditions du Pélican, 1986. |