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ÉDITORIAL

Un fleuve qui a fait un pays

Le Saint-Laurent... Rivière-du-Loup, la Côte-du-Sud, les iles, le grand estuaire, juste là devant nous, à porter de la main. Mais que savons-nous de ce grand fleuve? Depuis Cartier et Champlain comment avons-nous utilisé cette immense ressource? Peut-on imaginer le Québec sans ce grand cours d'eau? C'est parce qu'il est là que la Nouvelle-France est devenue la Terre Québec.

De Saint-Anicet à Blanc Sablon, de la Montérégie à la Côte-Nord, tout au long de la 132 et de la 138, de part et d'autre de cette grande route qui marche, une province et un pays sont nés, où se confondent peuple et nation. Entre les seigneuries de jadis et les municipalités régionales de comté d'aujourd'hui, dix ou douze générations ont tiré de la terre des pionniers les ressources premières et surtout le souffle nécessaire dont elles avaient besoin pour vivre et survivre d'abord, puis pour grandir et se développer.

En vérité, la vallée du Saint-Laurent correspond au Québec utile. Tout au long de son parcours, il touche au passage une dizaine de régions administratives qui en tirent des effets bénéfiques plus ou moins importants selon le cas. Sans le fleuve, que serait la Gaspésie? Que serait devenue l'économie de Montréal? Voie de pénétration, axe de peuplement, grande artère commerciale, site de nombreux foyers industriels, point d'’ancrage de centaines d'établissements humains, c'est le Saint-Laurent qui a bâti le Québec.

Si le fleuve explique et justifie la naissance de plusieurs régions périphériques, il a aussi permis l'épanouissement de la moitié de l'Amérique du Nord. Grande porte largement ouverte jusqu'au coeur du continent, c'est la voie la plus directe pour l'Europe, et à ce titre il a constitué un rouage incontournable de la mise en valeur des ressources, du développement et de la croissance du nord-est du continent.

C'est grâce à Champlain que la France s'est fixée le long du Saint-Laurent. Il expose les raisons de son choix dans un Mémoire qu'il adressait au Roi en 1618. À ses yeux, la vallée du Saint-Laurent, éventuelle Nouvelle-France, offrait, par l'intermédiaire du grand fleuve, des garanties de sécurité que n'avaient pas les nombreux autres comptoirs du littoral. Le potentiel énorme que présentait pour la traite des fourrures cette terre nouvelle et inconnue, avec tout son arrière-pays, devait peser lourd dans la décision finale. Dans son plaidoyer, Champlain insistait également sur le pays fertile auquel le fleuve donnait accès. Bien des siècles plus tard, qu'avons-nous fait de cette terre?

Le Saint-Laurent d'aujourd'hui, c'est une énorme réserve d'énergie, c'est le site de quelques grands ports, c'est sur une partie de son parcours un fleuve frontière, c'est le couloir de fixation de centaines de grandes industries dont quelques puissantes alumineries, c'est le fondement d'un vaste réseau hydrographique. Mais le Saint-Laurent c'est aussi le principe de partage du paysage agraire, le lieu des plus anciens peuplements, c'est un objet de contemplation et de détente, c'est un long paysage de qualité, c'est une voie d'accès à nos grandes ressources. Mais si c'est la voie du bois, du fer et du blé, c'est aussi un fleuve en voie de pollution.

Entre le Chemin du Roy et la foire de Tadoussac d'une part, et l'aménagement de la voie maritime, le Saint-Laurent est demeuré avant tout un fleuve de vie. Long fleuve tranquille, au débit régulier et sans sautes d'humeur trop violentes, il s'est laissé apprivoiser sans faire obstacle. À la condition de ne pas en abuser, le grand fleuve sera sans doute pendant de longues générations encore cette généreuse source de vie à laquelle nous puisons depuis un temps immémorial. Le Saint-Laurent a permis l'éclosion de l'économie québécoise, il faut s'en souvenir. Quel aurait été le sort de l'industrie forestière québécoise sans la présence du fleuve et de ses affluents? Mais le Saint-Laurent, c'est aussi la voie par laquelle sont venus quelques centaines d'immigrants de France qui ont donné le pays que l'on connaît aujourd'hui.

En 1608, Champlain a fait du Saint-Laurent le chemin qui menait au pays de l'espoir. Puisse-t-il le demeurer toujours.

Gilles Boileau


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