L'Outaouais, "terra incognita" ou terre de légende
Par DENISE
LATRÉMOUILLE Avec ses 33 500 km2, la région outaouaise
(07) — qui s’étend de Papineau, à l’est,
jusqu’au Pontiac, à l’ouest, et du noyau urbain,
au sud, jusqu’à la Haute-Gatineau, au nord —, a la
superficie d’un pays qui réunirait la Belgique et le Luxembourg,
presque celle de la Suisse. Sur le plan de l’identité, cependant, le portrait n’est pas aussi net. Cette région aux multiples personnalités s’est tour à tour appelée le Nord de l’Outaouais, l’Ouest du Québec, l’Outaouais, et parfois même l’Outaouais québécois. Peut-on parler de l’identité outaouaise, alors qu’on cherchait à la définir il y a 20 ans, que la carte des régions du Québec, à peu de choses près, date de 1987, et que la première synthèse historique de la région date de dix ans? (Il est à noter que cette dernière — phénomène propre à la région — a été dirigée par un professeur de l’Université d’Ottawa!) L’ancienne ville de Hull ayant longtemps été le grand pôle de la région, on ne s’étonnera pas que plusieurs données s’y rapportent.
Et pour clore (temporairement) la liste, citons l’émission Zone libre du 8 avril 2005 ayant pour thème la laideur des villes du Québec, mais qui ne cherche pas à vérifier la véracité de la célèbre déclaration de la députée Suzanne Tremblay, en mars 1995 à la commission parlementaire sur le patrimoine.
Guy Sanche : Bobino. Archives de Radio-Canada Des études généalogiques montreraient pourtant que les liens avec la vallée du Saint-Laurent ne datent pas d’hier. Elles mettraient sans doute en lumière la filiation entre les « voyageurs » (on entend par là les hommes engagés dans la traite des fourrures) qui, depuis le XVIIe siècle, partaient de la région de Montréal et empruntaient la rivière pour aller faire la traite des fourrures au Témiscamingue, à Michilimakinac ou à Détroit — les Biroleau, les Campeau, les Dicaire, les Robillard, les Romain, les Saint-Denis, les Sauvé, les Carrière et bien d’autres — et les familles du même nom que l’on retrouve établies à Montebello, à Fort-Coulonge, à Papineauville, à Pointe-Gatineau et à Hull. Le filon généalogique n’a pas encore été suffisamment exploité par les historiens, mais il devrait faire ressortir l’origine lointaine des liens existant entre les habitants de la région et le reste du Québec. Contrairement à la conquête de l’Ouest, qui a fait naître tout un mythe aux États-Unis, la colonisation du territoire à l’ouest de Montréal n’a jamais suscité d’engouement. Ces contrées représentaient tout au plus le gouffre dans lequel ont disparu Cadieux, à l’Île-aux-Allumettes, et une kyrielle de jeunes gens morts au travail dans les chantiers ou noyés en faisant la drave. Pour les épouses et les mères restées au foyer, l’Outaouais était une terre dangereuse où le fils ou le père, s’il survivait, risquait de perdre ses gages dans les tavernes de Bytown. Le père Reboul lui-même, fondateur de la première paroisse de Hull, qui a aussi exercé son ministère à Bytown, allait les y débusquer : «Chaque dimanche, une heure avant l’exercice,
on voyait le père faire sa tournée, visitant les auberges,
allant chercher les récalcitrants dans les chambres [...] puis,
[...] il les conduisait à la chapelle souterraine de la cathédrale.»
Manège militaire de Hull. Carte postale, BNQ-c00752. Un passé honteux Si la région a quelque résonance que ce soit dans l’imaginaire québécois, elle le doit à Louis Fréchette et à Honoré Beaugrand qui ont cadré leurs légendes dans les chantiers de la Gatineau ou à Benjamin Sulte qui a écrit la biographie de Jos. Montferrand, dont s’inspirent encore les historiens. Pour Louis Fréchette, l’Outaouais, c’est Coq Pomerleau qui se saoûle à Bytown avant de monter au chantier des Gilmour sur la Gatineau : «[...] c’est pas dans le caractère du voyageur de passer tout dret quand on arrive à Bytown. Y faut y faire là au moins une petite estation, quand on y fait pas une neuvaine. [...] ça fut une brosse dans les règles. Le rhum y coulait dans le gosier, qu’il avait tant seulement pas le temps d’envaler. Une éponge [...] ça me faisait chambranler rien qu’à le regarder faire.» Ironie de l’histoire, au XXe siècle, Hull hérita de la mauvaise réputation de sa voisine d’en face, car la réglementation sur l’alcool étant plus libre au Québec qu’en Ontario, la ville se mit à drainer tous les fêtards de la capitale. Pour sa part, dans La Chasse-galerie, Honoré Beaugrand met en scène des bûcherons de la Gatineau prêts à pactiser avec le diable pour aller, en canot volant, passer le Jour de l’An auprès de leur blonde à Lavaltrie. «On était à la veille du jour de l’an 1858, en pleine forêt vierge, dans le chantier des Ross, en haut de la Gatineau. [...] Mon homme me proposait de courir la chasse-galerie et de risquer mon salut éternel pour le plaisir d’aller embrasser ma blonde, au village. [...] Il s’agit d’aller à Lavaltrie et de revenir dans six heures. » Avant la Manic, l’Outaouais a été
la terre de l’ennui! Elle reste d’ailleurs à bien
des égards une terre de passage pour certains fonctionnaires
fédéraux qui n’attendent que la retraite pour retourner
dans leur ville d’origine. Un passé épique Une autre image se dégage aussi, celle du pays des hommes forts. Si l’Abitibi a « un ventre en or », Sorel son Survenant et les Laurentides leur curé Labelle, l’Outaouais a eu Jos. Montferrand, le mythique chef de chantier qui, à la force du poing, et parfois du pied a défendu ses compatriotes contre les Shiners dans les années 1830. Il a fallu le talent de Gilles Vigneault et la verve du folkloriste Jacques Labrecque pour remettre à l’honneur les exploits du colosse « le cul su’l bord du Cap Diamant, les pieds dans l’eau du Saint-Laurent », chanson interdite d’antenne dans le Québec pudibond des années cinquante. À mi-chemin entre d’Artagnan et Obélix, Jos Montferrand est, avec Guy Sanche — l’immortel Bobino — l’une des rares figures outaouaises connues dans tout le Québec. Ce petit-fils de Gascon, dont les exploits étaient connus même outre-frontière, a été immortalisé dans la fresque du bicentenaire de l’ex-ville de Hullxiv. Avec de tels éléments, on s’étonne que l’Outaouais ne soit pas devenue une terre de légende, elle qui a tout tout pour l’être, ayant vu défiler sur ses terres et ses rivières les premiers explorateurs du continent. Occupée depuis des millénaires par les Algonquins, qui, à l’île Morrison, contrôlaient la communication entre les peuples des Grands Lacs et ceux de la vallée du Saint-Laurent, elle a été explorée dès le début du XVIIe siècle par Samuel de Champlain et a été traversée par les explorateurs, les missionnaires et les commerçants qui ont marqué l’histoire du Canada.
Édifice de l'Imprimerie nationale du Canada, oeuvre de l'architecte bien connu Ernest Cormier. Photo R. M. Bégin. Dès qu’il dépassait Montréal, le voyageur s’aventurait dans un terrain inconnu qu’il devait traverser pour atteindre les postes de traite du Témiscamingue, de la baie d’Hudson, des Grands Lacs ou de l’Ohio ou même pour aller jusqu’à la Nouvelle-Orléans. En juin 1613, alors qu’il redescendait la « rivière des Algoumequins » après avoir rencontré le chef Tessouat, Champlain s’arrêta au saut de la Chaudière (Hull), (aujourd’hui le site de l’usine Domtar), où il fut témoin de la cérémonie du pétun : «En continuant noftre chemin, nous paruinmes au Saut de la chaudiere, où les fauvages firent la ceremonie accouftumée, qui est telle. Aprés auoir porté leurs Canots au bas du Saut, ils s’affemblent en vn lieu, vn d’entr’eux auec vn plat de bois va faire la queste, & chacun d’eux met dans ce plat vn morceau de petun ; la quefte faicte, le plat eft mis au milieu de la troupe, & tous danfent à l’entour, en chantant à leur mode ; puis, vn des Capitaines faict une harangue, remonftrant que dés longtemps ils ont accouftumé de faire une telle offrande, & que par ce moyen ils font garantis de leurs ennemis, qu’autrement il leur arriueroit du malheur, ainfi que leur perfuade le diable [...] Cela faict, le harangueur prent le plat, & va ietter le petun au milieu de la chaudiere, & font vn grand cry tous enfemble.» Et après Champlain, ont suivi Radisson, Cavelier
de Lasalle, d’Iberville, La Vérendrye, Alexander Mackenzie,
— qui tous ont emprunté cette rivière aussi longue
que le Rhin. Il y a là de quoi bâtir une légende,
même s’il arrivait qu’en revenant des « pays
d’en haut », le voyageur ramène dans ses bagages
le fils ou la fille « adoptive » qu’il avait
eus de sa femme des bois pour les faire élever à l’européenne
dans la vallée du Saint-Laurent. C’est ce que fit le petit-fils
de Nicolas Gatineau, Louis-Joseph, dont la fille métisse Marie-Anne,
fut l’aïeule de Mgr Laflèche, deuxième évêque
de Trois-Rivières. David et Goliath Trois cents ans plus tard, aux yeux du reste du Québec, l’Outaouais profite de sa proximité avec le puissant gouvernement fédéral, mais rien n’est moins sûr. Si on compare Hull, qui se disait en 1946 « la métropole de l’Ouest du Québec », à des villes comme Trois-Rivières ou Sherbrooke, on constate que son voisinage avec Ottawa l’a longtemps privée des institutions religieuses, culturelles, éducationnelles et hospitalières fondées beaucoup plus tôt ailleurs. On reste étonné que, bien que fondée en 1800, et la troisième ville du Québec en 1900, elle n’a eu un hôpital qu’en 1911 (Buckingham a eu le sien en 1906), un collège qu’en 1948, un évêché qu’en 1963, une université qu’en 1981. Non pas uniquement à cause de la négligence des autorités provinciales — complainte favorite des politiciens locaux — mais parce que les communautés religieuses à qui appartenaient ces institutions établies à Ottawa, n’avaient aucun intérêt à dédoubler leurs services sur la rive nord. Il ne faudrait pas croire pour autant que la Ville bénéficiait des largesses du gouvernement fédéral. Il y a eu certains établissements sporadiques, tels le Centre de la recherche faunique et le laboratoire de virologie animale (1918), le Manège militaire (1937) et l’édifice de l’« Imprimeur de la Reine », en 1954. Seules la menace séparatiste et l’arrivée au pouvoir du Parti québécois ont déclenché la construction en rafale de la Place du Portage, du Centre Asticou, des Terrasses de la Chaudière, des immeubles Fontaine et Vincent-Massey et du Musée des Civilisations, moyen pour le gouvernement fédéral d’affirmer sa présence en sol québécois. Dans cette bataille parentale entre les deux ordres
de gouvernement, deux interventions du gouvernement du Québec
ont récemment rééquilibré la donne :
grâce à la construction de la Maison de la Culture, en
1992, Gatineau s’est imposée dans le circuit des tournées
québécoises, et l’arrivée du Casino, en 1996,
en a fait une destination de choix pour les touristes venant de partout.
Sans oublier le Salon du Livre de l’Outaouais, fondé par
les gens du milieu il y a plus de vingt ans, qui a probablement constitué
le premier jalon de cet arrimage au reste du Québec. |