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LE LONG ET TRISTE CALVAIRE DU PREMIER ÉVÊQUE DE MONTRÉAL

Les difficiles relations entre Mgr Latrigue et les Sulpiciens

Par GILLES BOILEAU, géographe

Les années passées à la tête de son diocèse par le premier évêque de Montréal furent pénibles. Il eut à affronter des situations et des événements difficiles. La liste en serait longue et le soulèvement des Patriotes n'aura pas été la moindre de ses inquiétudes. En plus de voir à l'administration temporelle de son diocèse, il devait aussi en assurer la gouvernance spirituelle et veiller sur «son troupeau». Autre obstacle d'importance: pendant quinze ans il se heurta à la malveillance chronique et à l'incompréhension volontaire des Messieurs de Saint-Sulpice. Les quelques pages qui suivent font un bref survol de ces tristes années...

Jean-Jacques Lartigue fut le premier évêque de Montréal. D'abord évêque auxiliaire de Mgr Plessis, évêque de Québec, dans le district de Montréal, il devint évêque en titre en mai 1836, année où fut créé officiellement le diocèse de Montréal. Décédé le 19 avril 1840, il fut, de tous les évêques du diocèse de Montréal, celui qui aura occupé le siège épiscopal le moins longtemps: quatre ans seulement. On est loin des 42 ans de règne de Mgr Paul Bruchési qui présida aux destinées diocésaines de 1897 à 1939.

Bien que sulpicien lui-même, Jean-Jacques Lartigue passa une partie de sa vie épiscopale à affronter la hargne, la jalousie, les embûches, voire même le mépris de ses confrères. Au bout du compte, les Messieurs de Saint-Sulpice ont accepté bien difficilement que le premier évêque de Montréal ne soit pas un «Français» et qu'il n'ait pas été choisi parmi les ecclésiastiques du Séminaire dont les membres avaient la ferme conviction d'être les patrons de l'Église de Montréal.

Considérant l'immensité de son diocèse et les distances à parcourir, Mgr Plessis, évêque de Québec, décida de faire du sulpicien Jean-Jacques Lartigue son auxiliaire pour le district de Montréal. La déception et la méfiance furent alors grandes chez les Messieurs du Séminaire qui décelaient là un danger, celui de devoir céder une partie de leur autorité et de leurs privilèges à un «étranger», c'est-à-dire à un non-Français. S'appuyant sur deux décrets émis au début de la colonie stipulant que le supérieur du Séminaire demeurerait curé à perpétuité de Ville-Marie et que, en plus, le supérieur du Séminaire serait aussi grand-vicaire à vie pour le district de Montréal, les Messieurs se croyaient les maîtres incontestés et inamovibles de l'Église de ce district. Quoi de plus normal alors que de faire un jour, du grand-vicaire sulpicien, un évêque. Mais cela se passa autrement. Mgr Plessis était Canadien avant tout et voulait avec raison que le visage de cette Église soit le reflet de celui du pays et de sa tradition.

Il n'y eut peut-être pas de guerre, mais un conflit qui dura longtemps entre l'homme de confiance de l'évêque de Québec et les Messieurs - français surtout - du Séminaire. Il faut bien noter que les Messieurs furent également fort désagréables à l'endroit même de l'évêque de Québec. Journaux d'époque et documents d'archives, auxquels nous avons eu largement recours, le démontrent clairement. Bien sûr, parmi ces journaux, il faudrait lire l'Ami du Peuple, de l'Ordre et des Lois avec prudence, compte tenu que les Messieurs étaient les principaux bailleurs de fonds de ce «papier-nouvelles» en plus d'en rédiger souvent les chroniques et les commentaires éditoriaux, sous le couvert de l'anonymat bien entendu. Par contre, il ne faut pas perdre de vue que la Minerve deviendra au fil des ans le journal du Parti Patriote.

Le début de l'incompréhension

Le conflit débuta ouvertement en 1821 quand le nouvel évêque auxiliaire choisit de s'établir à Montréal. Les sulpiciens en prirent rapidement ombrage. D'autant plus qu'ils voyaient des complots partout, soupçonnant même Mgr Plessis de vouloir ainsi mettre la main sur le Séminaire de Montréal et surtout sur ses richesses, en le transformant en séminaire diocésain. Dans leurs réflexions fantaisistes, confinant parfois au délire, les sulpiciens étaient persuadés que la main-mise de Mgr Plessis sur leur Séminaire serait la meilleure façon pour lui de mettre fin à la venue de prêtres français. C'est depuis l'arrivée à Montréal, en 1794, d'une dizaine de sulpiciens fuyant la Révolution, dont M. Roux, que les relations commencèrent à s'envenimer entre le Séminaire et l'Évêché. Ce sulpicien influent s'employa dès son arrivée à contrer et minimiser le rayonnement de l'autorité épiscopale diocésaine et à vouloir faire de leur maison canadienne le simple prolongement de celle de Paris.

Conscient de la dignité dont il était revêtu, le nouvel évêque, qui était un homme de caractère, s'employa à bien jouer son rôle. Il se donna rapidement la prestance d'un évêque et le ton de ses interventions vint en même temps. On ne saura jamais si c'est en raison de ce brin d'arrogance qui en indisposait plus d'un ou plutôt de la jalousie de ses confrères, mais il advint que le nouvel évêque fut évincé de ses appartements - c'est-à-dire carrément mis à la porte du Séminaire où il logeait - pour se retrouver dans une chambre de l'Hôtel-Dieu. Entre la cérémonie du sacre, le 21 janvier 1821, et sa mise à la porte du Séminaire, le 5 février suivant, à peine deux semaines s'écoulèrent. Louis-Joseph Papineau, son cousin, fut le premier à se scandaliser d'un tel comportement. Il craignait même que le nouvel évêque ne soit réduit à devenir curé d'une paroisse quelque part aux alentours de la ville afin de pouvoir se sentir «chez lui».

Dans leur pingrerie intellectuelle, les Messieurs regrettèrent même que le sacre du nouvel évêque coïncidât avec le jour anniversaire de la mort de Louis XIV... Faut dire que ce ne sont pas ces Messieurs qui avaient fait la Grande Révolution et qu'ils sont toujours demeurés d'ardents royalistes. Le sulpicien Thavenet - qui plus tard sera l'espion officiel du Séminaire à Rome et qui magouillera contre la nomination de Mgr Turgeon comme coadjuteur à Québec - poussera l'inconvenance encore un peu plus loin en utilisant le lâche procédé de l'insinuation et de la malveillance. Dans un ouvrage qu'il a consacré à l'épiscopat de Mgr Lartigue, le brave sulpicien évoqua «les plaisanteries indécentes que les libertins faisaient sur lui et sur son jeune secrétaire».

C'est le P. Gilles Chaussé qui nous révèle cette bassesse dans la très remarquable biographie qu'il a consacrée à Jean-Jacques Lartigue, premier évêque de Montréal (Fides. 1980). Chassé du Séminaire, Mgr Lartigue le sera aussi de l'église paroissiale par les marguilliers «vexés par la conduite d'un évêque qui en prenait trop large». Ils le lui firent payer en faisant disparaître son trône. La situation était devenue à ce point délicate, voire même intenable, que Mgr Lartigue vint à deux doigts de quitter la ville. L'évêque de Québec le lui suggéra même mais c'était mal connaître Jean-Jacques Lartigue. L'évêque de Boston (sulpicien lui aussi), en visite à Montréal, s'en mêla également, mais la froideur avec laquelle il fut reçu l'incita à vite rentrer dans son palais.

Mgr Lartigue veut une église bien à lui

Monseigneur Jean-Jacques Lartigue

Et durant tout ce temps, le sulpicien Thavenet harcelait Mgr Plessis, l'évêque de Québec, pour qu'il «place ailleurs son auxiliaire». Lartigue n'était pas homme à se laisser abattre. Fort de sa nouvelle autorité, de son statut de «Canadien» et bénéficiant de l'appui de Mgr Plessis, il résolut de se doter d'une église et d'une résidence bien à lui. Comble de la malveillance... en même temps que Mgr Lartigue prenait les moyens d'ériger son église - qui deviendrait cathédrale (c'est-à-dire là où est le siège de l'évêque) - les marguilliers de Notre-Dame, inspirés sans doute par les Messieurs, se mirent, quant à eux, à échafauder des plans pour ériger une nouvelle et vaste église paroissiale, une nouvelle «Notre-Dame» toute conçue pour gêner l'évêque Lartigue et lui ravir ses paroissiens en faisant croire à ces derniers qu'une nouvelle église n'était pas nécessaire et qu'elle ne ferait qu'occasionner des dépenses inutiles. On poussait même la turpitude jusqu'à insinuer que seule la messe du dimanche entendue à Notre-Dame serait la bonne...

En dépit de la mauvaise foi des marguilliers de Notre-Dame, on créa dès 1823 un comité pour mener à bien le projet de la nouvelle église souhaitée par Mgr Lartigue. Il fallait faire vite, mais sa volonté était bien arrêtée, tant et si bien qu'il bénit lui-même la première pierre de «sa» nouvelle église le 23 mai 1823. Prêtres et fidèles assistèrent nombreux à la cérémonie, mais les sulpiciens ne se montrèrent pas, affichant par là d'une manière très évidente, non seulement leur opposition à ce projet mais surtout leur mauvaise foi. Tous les journaux de l'époque ne manquèrent pas de souligner le comportement belliqueux des Messieurs, même le Herald. Retranchés derrière les marguilliers de Notre-Dame, les sulpiciens ne désarmèrent pas et continuèrent à attaquer Mgr Lartigue et son projet. Pour sa part, le sinistre Thavenet qualifiait d'absurde l'idée de l'évêque d'ériger une église «dans les champs», loin du centre de la ville d'alors.

Cette regrettable querelle entre l'évêque Lartigue et les Messieurs de Saint-Sulpice confina par moments au ridicule, tout ça sous l'oeil de Mgr Plessis, l'évêque en titre du grand diocèse, qui n'osait pas intervenir afin de ne déplaire à personne. Le paroxysme de l'inimaginable fut atteint en 1824: en même temps que le sulpicien Roux bénissait - lui aussi - la première pierre de la nouvelle église Notre-Dame, Mgr Lartigue, de son côté, poursuivait la construction de son église, future cathédrale. Si les sulpiciens avaient choisi, quelques mois auparavant de ne pas assister à la bénédiction de la première pierre de l'église (Saint-Jacques) de Mgr Lartigue, ils se gardèrent bien, encore cette fois, d'inviter l'évêque auxiliaire à la cérémonie de bénédiction de «leur» nouvelle église Notre-Dame!

Par délicatesse à l'endroit de son auxiliaire Lartigue en qui il avait une grande confiance et pour qui il éprouvait une vive sympathie, Mgr Plessis s'était abstenu de répondre à l'invitation des sulpiciens. Dans une lettre qu'il leur adressa le 17 septembre suivant (deux semaines après la cérémonie) il leur reprocha avec force leur comportement à l'endroit de ce «pauvre évêque (Mgr Lartigue)». Mgr Plessis reprocha même aux Messieurs «d'électriser leurs marguilliers». C'était une façon bien claire de leur reprocher leur couardise et leur mesquinerie. «Cet ordre de choses ne saurait continuer» concluait en toute naïveté l'évêque de Québec au supérieur des Messieurs.

Douze mois plus tard, en septembre 1825, Mgr Plessis vint lui-même de Québec bénir l'église Saint-Jacques dont la construction venait d'être achevée, à la grande joie de Mgr Lartigue, qui serait dorénavant chez lui. Pour manifester aux yeux de tous sa bonté et son sens de la justice, l'évêque de Québec logea au Séminaire, avec «ses bons et anciens amis» les sulpiciens plutôt que d'accepter l'invitation à habiter chez lui que lui avait adressée Mgr Lartigue. Mais quand vint le moment pour Mgr Plessis de se rendre à la cérémonie de consécration de l'église Saint-Jacques, les sulpiciens refusèrent de l'accompagner.

La colère des Messieurs de Saint-Sulpice

Même que le curé de Notre-Dame avait jugé bon de quitter Montréal «pour aller se reposer» à Baltimore. Et l'intriguant Thavenet (encore lui!) déclare, dans une lettre à un confrère sulpicien, que cette façon de faire allait «donner la monnaie de sa pièce» à l'évêque de Québec. Quelle dignité et quelle grandeur d'âme! Par ailleurs, pour connaître un peu quels étaient les véritables sentiments - et surtout les inquiétudes et les angoisses - de Mgr Lartigue durant tout ce temps, il faudrait se reporter à l'abondante et fort révélatrice correspondance qu'il échangeait alors avec son confrère et vieil ami de la Rivière-Rouge, Mgr Provencher.

À peine Mgr Lartigue venait-il d'entrer dans son église, que les marguilliers et les sulpiciens de Notre-Dame menacèrent de lui intenter un procès s'il continuait de s'obstiner à «louer des bancs» dans le nouveau temple... ce qui privait la fabrique de Notre-Dame de quelques recettes... C'était là une autre façon pour les Messieurs de manifester leur profonde et sincère préoccupation pastorale!

La chicane dura bien longtemps. On aurait espéré qu'elle puisse se terminer avec la consécration de la nouvelle église Notre-Dame - celle des sulpiciens - achevée en 1829. Quelle belle occasion pour les Messieurs de «faire la paix» avec l'évêque auxiliaire du diocèse, et confrère sulpicien malgré tout, Mgr Lartigue. Cette noble et généreuse pensée n'effleura même pas l'esprit des dirigeants de Notre-Dame. Mgr Plessis étant décédé depuis un certain temps, les évêques Panet et Signay, de Québec, furent pressentis pour présider la cérémonie mais refusèrent.

On voulut inviter Mgr Dubois, évêque de New-York, mais Mgr Lartigue, quand même en autorité dans cette partie du diocèse, refusa la permission à cet ecclésiastique de célébrer à Notre-Dame. Les sulpiciens et leur conseil de fabrique décidèrent tout simplement que c'est le curé de la paroisse qui présiderait la cérémonie et que cette bénédiction se ferait dans le plus grand secret, le 7 juin au matin... devant une quarantaine de paroissiens qui s'adonnaient à passer par là.

Tout le monde, même des protestants, se scandalisèrent. Les journaux y allèrent de longs et désagréables commentaires à l'endroit de l'autorité religieuse de Notre-Dame. Même Mgr Lartigue déclarait qu'il n'arrivait plus à comprendre les sulpiciens qu'ils qualifiaient d'«indéfinissables». Retrouvant un peu d'équilibre et de bon sens, les Messieurs de Saint-Sulpice finirent par comprendre qu'il était quand même de leur intérêt et de leur devoir d'agir avec plus de convenance et de révérence envers l'évêque Lartigue. Une autre cérémonie, qualifiée d'«inauguration officielle» eut donc lieu le 15 juillet. Louis-Joseph Papineau et le gouverneur James Kempt assistant à la cérémonie, il devenait alors impossible de ne pas inviter Mgr Lartigue, ce qui fut fait. Peu de temps après cette grandiose célébration, la Minerve, dans sa parution du 16 juillet 1829, souhaitait qu'elle soit «le présage de la fin de ces divisions dont notre ville donne depuis quelque temps l'exemple».


Monseigneur Plessis

La patience et le chagrin de l'évêque


Mais si la tempête s'apaisait, il y aurait encore des orages. En trois occasions au moins: au moment de la nomination du nouveau curé de Notre-Dame et du nouveau supérieur du Séminaire; dans le dossier de la disposition des biens des sulpiciens et enfin dans le cas de la nomination d'un nouvel évêque coadjuteur à Québec. Dans tous ces dossiers, il y eut encore quelques très douloureux affrontements entre Mgr Lartigue et ses confrères sulpiciens qui n'hésitaient jamais à utiliser des moyens équivoques pour conserver leurs privilèges, perpétuer leur rayonnement et maintenir leur pouvoir.

En 1829, Mgr Lartigue voyait d'un très mauvais oeil que le nouveau curé désigné et le nouveau supérieur du Séminaire soient des «étrangers», le premier - M. J.J.Richards - un ancien pasteur méthodiste converti et venu «des Amériques»; le second, M. Vincent Quiblier, peut-être celui des Messieurs qui se complaisait le plus dans le dénigrement de Mgr Lartigue.

Par ailleurs, dans les années 1833-1834, les Messieurs intervinrent de maintes façons auprès de Rome pour faire en sorte que Mgr Turgeon ne soit pas désigné évêque coadjuteur de Québec, avec droit de succession.

Quant à la cession des biens du Séminaire au gouvernement britannique, la hiérarchie religieuse du diocèse voyait ce geste comme une trahison et une spoliation de biens qui appartenaient à la collectivité bas-canadienne, peu importe les avantages et bénéfices qu'auraient pu en retirer - apparemment - les sulpiciens. Ces derniers prétendaient même, dans leur plaidoyer, qu'ils avaient bel et bien le droit de céder ou de vendre leurs biens à l'Angleterre, ne faisant en cela que suivre l'exemple de l'évêque de Québec qui, jadis, avait vendu la seigneurie de la Petite Nation à M. Joseph Papineau.

Quant à M. Thavenet qui pendant de nombreuses années fut l'émissaire des Messieurs auprès de Rome, les évêques de Québec et de Montréal protestèrent souvent auprès des sulpiciens et en particulier auprès de M. Quiblier afin qu'il soit ramené au Québec et qu'il cesse ses magouilles. Pour sa part, M. Quiblier se contentait de minimiser le rôle de Thavenet mais jamais il n'accepta de signifier par écrit - comme le demandait l'évêque de Québec - qu'on avait mis fin à ses activités douteuses.

Et quand la Minerve parlait des sulpiciens en évoquant «leur peu de sincérité et de franchise», les Messieurs, par l'intermédiaire de quelques chroniqueurs anonymes, accusaient ce journal de «vomir des calomnies». Pourquoi faudrait-il s'étonner de la faiblesse de tels arguments quand on sait que ces Messieurs, entre eux, parlaient de Mgr Lartigue comme du «grand vicaire mitre». Cet humour inqualifiable était sans doute le reflet de leur frustration, peut-être même de leur mépris à l'égard «du peuple canadien».

En vérité, ces Messieurs n'avaient jamais compris qu'ils n'étaient plus en France et qu'après tout ils auraient dû se compter heureux et chanceux d'avoir trouvé, pour la plupart d'entre eux, une terre d'accueil au lendemain de la Révolution. Il y eut dans l'histoire de la Nouvelle-France, deux types de sulpiciens: ceux d'avant 1789, et les autres... c'est-à-dire ceux qui firent tout ce qu'ils purent pour conserver la «pureté de leur espèce» en faisant en sorte que pendant longtemps les portes de la Société de Saint-Sulpice demeurât fermée aux candidats canadiens.

Enfin, la paix!

Après avoir été vicaire général et évêque auxiliaire de l'évêque de Québec de 1821 à 1836, Jean-Jacques Lartigue fut sacré évêque titulaire du diocèse de Montréal dès la création officielle de cette nouvelle entité ecclésiastique en 1836.

C'est au moment où Mgr Lartigue fut sacré évêque en titre du nouveau diocèse de Montréal qu'une paix bien fragile commença à se dessiner. Dans son édition du 12 septembre 1836, la Minerve réserva ses meilleures colonnes à La cérémonie de l'intronisation de Mgr Lartigue, à l'église Saint-Jacques, cathédrale du diocèse de Montréal. On voyait là «un événement aussi agréable qu'important» qui faisait que la joie était vive dans le coeur de la population de la ville».

Revêtu, écrit le journal de Ludger Duvernay, de ses plus beaux habits pontificaux, Mgr de Montréal s'avança sous le dais que portaient quatre éminents citoyens du faubourg St-Laurent: les Hon. D.B. Viger, L.J. Papineau, Messrs F.A. Quesnel et C.S. Rodier. MM. Papineau et Viger étaient les cousins de Mgr Lartigue.

Après la lecture des Bulles du St-Siège qui érigent le district de Montréal en diocèse distinct et séparé, Mgr Provencher, évêque de la Rivière-Rouge (des Territoires du Nord-Ouest) et grand ami du nouvel évêque, «administra le serment d'intronisation à Mgr de Montréal, après quoi le choeur entonna l'antienne Ecce sacerdos magnus, et Mgr de Montréal et toute la procession entrèrent dans l'église St-Jacques, désormais la cathédrale de Montréal».

Dans son homélie, Mgr Provencher parla de ce jour comme d'un jour de grand honneur et de triomphe pour cette église puisqu'enfin elle allait dorénavant occuper la place qui lui revenait parmi toutes les églises du Canada. S'adressant à Mgr Lartigue, le digne prélat ajouta fort à-propos: «Votre entrée dans cette église change la face des choses, fait une sorte de création. Oui, Monseigneur, cette seule action donne à cette église le nom de cathédrale, à cette ville et à ce district le titre d'évêché, et à vous-même, Monseigneur, le droit de vous intituler Évêque de Montréal». Ces paroles consacraient en quelque sorte le triomphe de Lartigue sur les sulpiciens après tant d'années d'une attente parfois désespérante.

Avant de terminer son allocution, Mgr Provencher ne manqua pas de souligner avec insistance que c'est «le nombreux clergé de la ville et des campagnes qui a demandé lui-même au successeur de Pierre que le commandement du nouveau diocèse fut remis entre vos mains». Le message était clair: en retour de cette nomination souhaitée par le clergé, celui-ci devait à son pasteur fidélité et soumission, même les Messieurs du Séminaire de Montréal. Mgr Lartigue doit trouver dans son clergé «respect, obéissance et soumission», selon ses paroles exactes. Suite à ces paroles et après un vibrant Te Deum, tous les prêtres présents s'empressèrent «de rendre foi et hommage au respectable prélat».

Trois jours plus tard, le 15 septembre, la Minerve se réjouissait ouvertement en constatant «un rapprochement entre le Séminaire de St-Sulpice et l'Évêque de Montréal»...

Environ quinze ans d'opposition de la part des membres français de cette maison avaient fait gémir tous les gens de bien. Défaits partout où ils se sont adressés, les opposants ont pris le sage parti de faire de nécessité vertu: ils ont paru vouloir sincèrement se soumettre à leur supérieur légitime et vivre en paix. Fasse le ciel que la suite réponde aussi bien aux commencements!

La magnanimité de Mgr Lartigue

Ces quelques lignes constituaient un blâme sévère adressé aux Messieurs de Saint-Sulpice qui n'avaient, finalement, d'autre choix que de reconnaître l'autorité de Mgr Lartigue. Mais en vérité c'est à ce dernier que l'on devait ce nouveau climat de bonne entente auquel on aspirait depuis si longtemps. La Minerve le dit bien clairement... «La plus grande gloire en ces rapprochements appartient incontestablement à l'évêque. Contrarié depuis quinze ans, son coeur vraiment canadien consent à tout oublier».

En désignant comme l'un de ses grands-vicaires le sulpicien Vincent Quiblier, Mgr Lartigue poussera même la bonne volonté à sa limite en «donnant ainsi sa confiance à celui des opposants qui depuis sept ans a poussé les choses plus loin que ses prédécesseurs».

* * * *

C'est en puisant à l'excellente biographie que l'historien Gilles Chaussé a consacré à Mgr Jean-Jacques Lartigue, premier évêque de Montréal, que nous tirerons le rideau sur ce moment ambigu de notre histoire...

Sans oublier que pour Mgr Lartigue, les Messieurs étaient parfois «indéfinissables», peut-être devrions-nous garder aussi en mémoire ce qu'il écrivait à Mgr Panet le 12 mai 1832... «Depuis dix ans, ce Séminaire est devenu plus nuisible qu'utile à la religion en ce pays et il en sera ainsi tant que les étrangers y domineront». En 1829, au moment où les sulpiciens s'opposaient à ce que les sulpiciens canadiens Nicolas Dufresne ou Jean-Baptiste Roupe soient sérieusement considérés comme candidats à la cure de Notre-Dame, Mgr Lartigue, dans une lettre adressée à l'évêque de Québec, avait déjà suggéré à celui-ci de ne pas perdre une si belle «occasion de les dompter».

En mai 1833, quand de nombreux citoyens de Montréal voulurent se souvenir des malheureux incidents survenus à l'élection de l'année précédente dans le Quartier-Ouest de Montréal alors que trois Canadiens (Languedoc, Billette et Chauvin) furent tués par les troupes anglaises lors d'une émeute «appréhendée», ils songèrent à une messe anniversaire célébrée à l'église Notre-Dame puisque c'est à l'ombre de ses clochers que les trois hommes furent assassinés. Eh bien! le marguillier Jules Quesnel et le sulpicien Vincent Quiblier - encore lui - s'y opposèrent. La cérémonie eut lieu quand même grâce à l'heureuse intervention de M. Leprohon, le marguillier en charge.

Enfin, il faudra toujours se souvenir que le sanguinaire Colborne, celui qui a brûlé Saint-Eustache et Saint-Benoît en décembre 1837, avait une profonde admiration pour le supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, disant même de ce collaborateur en soutane qu'il avait été le «sauveur du Canada» et qu'il avait «plus contribué à abattre la Révolution que tous ses régiments». En outre, au moment où Quiblier, par son travail insidieux, se méritait la reconnaissance du général anglais, il laissait courir des bruits pernicieux sur la loyauté de Mgr Lartigue.

Serait-il imprudent de dire que c'est la mort qui vint délivrer Mgr Lartigue de cette situation déplorable qui ne semblait plus vouloir finir et qui n'a cessé de gâcher ses jours. Le saint homme rendit l'âme le 19 avril 1840.

C'est finalement Mgr Bourget qui viendra à bout de Quiblier. Voyant qu'il y avait de fortes chances que son mandat soit reconduit à la tête du Séminaire, le successeur de Mgr Lartigue fit le nécessaire pour que cela n'arrive pas. Quiblier démissionna en 1846 et regagna la France.

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