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Des Écossais au Canada et jusqu'à Rivière-du-Loup du XVIIe au XXe siècle

Par JEANNINE OUELLET
historienne et maître généalogiste agréée (M.G.A.)

Les liens entre l’Écosse et le Canada remontent à plus de trois cents ans, soit au XVIIe siècle. L’Écosse fonde l’une des premières colonies au Canada lorsque Sir William Alexander se voit concéder, en 1621, une charte pour le territoire qui constitue aujourd’hui la Nouvelle-Écosse.

Relativement à ce sujet, l’éminent historien Marcel Trudel écrit: «Sous ce même régime des Cent-Associés, apparaissent, dans notre première population française, des éléments étrangers autres qu’Amérindiens: ils ne sont encore avant 1663 qu’une dizaine, venus d’Angleterre, d’Écosse, d’Irlande, de la Suisse, de la Wallonie, de Rome.»

Il ajoute : «Dans ce régime français du dix-huitième siècle, d’autres éléments viennent s’intégrer à la population française: des Anglais des colonies anglaises, amenés ici prisonniers; des Écossais catholiques passent en France (alliée traditionnelle de l’Écosse), puis au Canada; des Irlandais catholiques qui font de même; en trois ans, de 1710 à 1713, on a naturalisé ici 127 Anglais ou Irlandais. Sans oublier non plus ces immigrants qui sont venus du Portugal, de l’Espagne, de l’Italie, de l’Allemagne, de la Suisse.»

78th regiment de la garde à pied - Fraser's Highlanders 1759 - Aquarelle et crayon c. 1915-1916. ANC

La première arrivée importante d’Écossais au Canada a lieu vers 1720 lorsque la Compagnie de la Baie d’Hudson recrute des hommes de l’archipel des Orcades pour travailler dans l’Ouest. Quelques décennies plus tard, des soldats des Highlands d’Écosse viennent en Amérique du Nord pour servir dans les régiments de l’armée britannique qui vainquirent les Français lors de la guerre de Sept ans. Avec leurs joueurs de cornemuse les menant au combat, les Écossais étaient reconnus comme d’excellents combattants. Après la conquête, les soldats écossais reçurent des concessions de terre dans le Nouveau Monde. Les perspectives d’avenir étant limitées dans leur pays d’origine, ils ne pouvaient retourner chez eux; en effet, leurs fermes en Écosse avaient été confisquées ou abandonnées lors de l’invasion par les Anglais en 1746. Lorsque les tensions se sont amoindries, les Highlanders ont cessé d’émigrer au Canada en aussi grand nombre.

Avant 1765, le Canada avait accueilli 169 Irlandais et 89 Écossais. Dans son volume Les Européens au Canada des origines à 1765 (Hors France), Marcel Fournier affirme à propos des Écossais: «Ce groupe ethnique anglo-saxon est représenté par 89 individus au Canada entre 1620 et 1765. La grande majorité de ces immigrants de confession catholique sont arrivés au début du Régime français. Ceux de profession protestante arrivés avant la guerre de Sept Ans ne sont pas compilés dans ces données.[...] Les Écossais aux prises avec de nombreux conflits militaires contre les Anglais n’émigrèrent que très rarement avant le traité d’Union en 1707, qui fit de l’Écosse une contrée de la Grande-Bretagne. [...]Entre 1755 et 1765, pas moins de 41 militaires sont venus au Canada dont plusieurs avec leur femme. Ces soldats appartenaient aux régimes des Royal Scots (1er), Black Watch (40e), Montgomery Highlanders (77e) et surtout le fameux Fraser Highlanders (78e). De ce dernier régiment, plusieurs soldats décidèrent de s’établir dans la région de la Rivière-du-Sud.[...] Cet apport d’Écossais au pays a surtout été marqué par les unions libres de plusieurs avec des Canadiennes dont la troublante histoire des frères McKay à Montréal.»

Entre 1770 et 1815, quelque 15 000 Highlanders immigrent au Canada; ils s’établissent surtout à l’île du Prince-Édouard, en Nouvelle-Écosse et au Québec. La plupart d’entre eux viennent des Highlands de l’Ouest et des îles écossaises. Beaucoup étaient catholiques et parlaient presque uniquement le gaélique. Au début du XIXe siècle, le gaélique était la troisième langue européenne au Canada. La plupart se réunirent en communautés agricoles. Quelques Highlanders furent attirés vers la colonie de la rivière Rouge par le comte de Selkirk, et, après 1821, d’autres Écossais pratiquant le commerce de la fourrure s’y établirent avec leurs familles indiennes.

Le curling, un autre leg de l'héritage écossais. Photo: Normand Caron

Après 1815, l’immigration écossaise augmente et son profil se modifie. Des Écossais des Lowlands, encouragés par le gouvernement britannique, se joignent aux Highlanders pour s’établir au Canada. Entre 1815 et 1870, quelque 170 000 Écossais traversent l’Atlantique, soit environ quatorze pour cent (14%) de l’émigration britannique totale à l’époque. Vers 1850, la plupart des émigrés s’établissent dans l’ouest du Canada, dernier grand espace encore non cultivé, plutôt que dans les colonies des Maritimes. Selon le recensement de 1871, 157 Canadiens sur 1 000 étaient alors d’origine écossaise.

Les immigrants de cette époque représentaient un échantillonnage fidèle de la population écossaise. La plupart étaient fermiers et artisans, mais on comptait aussi beaucoup d’hommes d’affaires et de membres des professions libérales, notamment des enseignants et des religieux. La plupart étaient presbytériens et parlaient anglais. Le mouvement d’émigration de l’Écosse vers le Canada s’est poursuivi tout au long du XIXe et jusqu’au XXe siècle. De 1871 à 1901, 80 000 Écossais sont arrivés au Canada avec l’espoir d’une vie meilleure : 340 000 sont arrivés au cours des premières années du siècle avant la Première Guerre mondiale, 200 000 entre 1919 et 1930 et 147 000 entre 1946 et 1960.

James Murray, Huile, c. 1770. ANC.

 

L’héritage des Écossais

Les Écossais se sont fait remarquer dans le domaine des affaires et de la politique. Ils dominaient le commerce de la fourrure, le commerce du bois, la gestion des banques et des chemins de fer. Les deux premiers premiers ministres du Canada, Sir John A. MacDonald et Alexander Mackenzie, venaient tous deux d’Écosse, tout comme un autre premier ministre du Canada, William Lyon Mackenzie King. Les Écossais ont également participé au développement du Canada à titre d’explorateurs, d’écrivains, de chercheurs et d’artistes.

Les Écossais nous ont apporté certains aspects de leur héritage, mettant l’accent sur quelques symboles folkloriques de leurs origines, comme les clans, les tartans, les cornemuses et les danses des Highlands. La Scotch Ale, créée par McAuslan en l’honneur de son héritage écossais, rappelle la bière d’Écosse. Les immigrants écossais au Québec auraient importé cette vieille tradition écossaise voulant que chaque 1er mai, les gens aient le droit de briser leur bail pour trouver un meilleur logis. Depuis quelques années, on a cependant déplacé cette date au 1er juillet afin de ne pas perturber l’année scolaire des enfants. L’éducation et des comportements moraux observés au Canada, comme le respect du congé dominical et le Mouvement pour la tempérance, laissaient transparaître une influence écossaise particulière.

Le jeu de curling, sport purement écossais qui existait déjà vers l’an 1500, semble avoir été joué pour la première fois au Canada par les Fraser Highlanders du général Wolfe qui ont combattu à la bataille des plaines d’Abraham à Québec en 1759. Le curling est introduit à Québec et à Montréal au début des années 1800 par des marchands et des militaires écossais. De vieux documents rappellent avec certitude que le curling a été joué aussi tôt qu’en 1805 sur la glace de l’étang de la Digue du Moulin à Beauport, près de Québec. Le Royal Montreal Curling Club, le premier club du genre sur le continent, fut fondé en 1807.

Un autre sport nous aurait été apporté par les Écossais. Selon un texte original de Malcolm Campbell, traduit par Jacques J. Lefebvre, qui raconte l’origine probable du golf, une théorie veut que des pêcheurs de la côte est de l’Écosse auraient inventé le jeu pour s’amuser alors qu’ils revenaient de leur bateau vers la maison.

La bataille des plaines d'Abraham (1759) : Le colonel Fraser commandant la charge à ses Highlanders (Le Monde illustré, vol 13 no 668. p. 681 (20 février 1897). BNQ

 

Un premier Écossais à Rivière-du-Loup, James Murray

Il semble que le premier Écossais à s’être intéressé à la seigneurie de Rivière-du-Loup fut nul autre que le gouverneur James Murray, qui l’acquit le 20 juillet 1763 de Jean-Nicolas-Antoine Dandane Danseville de L’Étendard parti vivre en France avec son épouse Marie Anne Dupéré et la fille de celle-ciº: Marie Julie Claverie dit St-Surin. Un mois plus tard, le 20 août 1763, le gouverneur Murray cède la seigneurie de Rivière-du-Loup à John Gray; et celle de Madawaska à Richard Murray, probablement son neveu, lui aussi d’origine écossaise.

Né le 21 janvier 1721 ou 1722 à Ballencrieff, Lothian, chef-lieu d’Édimbourg, Écosse, James Murray est le cinquième fils et quatorzième enfant d’Alexander Murray, 4e baron Elibank, et d’Elizabeth Stirling. Il est envoyé en Amérique du Nord en 1758, pendant la guerre de Sept Ans. Sous le commandement de James Wolfe, il combat lors du siège de Louisbourg et commande l’aile gauche du front lors de la bataille des Plaines d’Abraham. Plus tard, il est chargé de commander les forces britanniques au Québec, nommé gouverneur militaire du Québec en 1760 et, trois ans plus tard, devient le premier gouverneur civil de la province de Québec l’année même (21 novembre) où il acquit la seigneurie de Rivière-du-Loup, seigneurie qu’il n’a peut-être jamais visitée.

En 1766, il est rappelé en Angleterre et accusé d’être trop conciliant à l’égard des habitants. Toutes les accusations sont rejetées le 13ºavrilº1767. Bien qu’il conservât officiellement le titre de gouverneur de la province jusqu’au 12ºavrilº1768, il ne revint jamais même s’il ne manquait pas d’admirateurs, en particulier parmi les Canadiens. Il décédera le 18 juin 1794 dans sa résidence de Beauport House, près de Battle, Sussex, Angleterre.

Résidence d'été de John A. Macdonald de 1873 à 1890 à Rivière-du-Loup.

 

D’autre Écossais à Rivière-du-Loup, les Fraser

Au printemps 1766, un autre Écossais entre dans l’histoire de Rivière-du-Loup alors que Murray lui octroie 3000 acres de terre à l’arrière de la seigneurie de Rivière-du-Loup. Il s’agit de Malcolm Fraser, celui-là même qui, depuis le 27 avril 1762, possède le fief Mount Murray. Officier dans l’armée et dans la milice, seigneur et fonctionnaire, il est né le 26ºmaiº1733 à Abernethy, Écosse, fils de Donald Fraser, tué à la bataille de Culloden en 1746, et de Janet McIntosh.

Le 8 juillet 1757, Malcolm Fraser achète une commission d’enseigne dans le 78e d’infanterie (Fraser’s Highlanders). Fraser participe aux sièges de Louisbourg, île Royale (île du Cap-Breton), et de Québec. Blessé le 13 septembre 1759 lors de la bataille des Plaines d’Abraham, il est promu lieutenant douze jours plus tard. Il est blessé à nouveau à la bataille de Sainte-Foy le 28 avril 1760.

À compter du 4 juin 1766, le Colonel Malcolm Fraser concède des terres à Rivière-du-Loup. Le 1er octobre 1772, Malcolm Fraser concède une terre de onze arpents de front à William Fraser, peut-être un parent.

Pendant la guerre d’Indépendance américaine, Fraser est capitaine (24 juin 1775) et officier payeur dans le 1er bataillon des Royal Highland Emigrants. Après l’invasion, Fraser continue d’accroître ses propriétés foncières. En janvier 1777, Malcolm Fraser achète de Gabriel Christie, Écossais lui aussi, la seigneurie de L’Islet-du-Portage (Saint-André-de-Kamouraska), seigneurie qu’il donnera à son fils Joseph en 1810. Le 24 septembre 1782, il reprend pour 90 ans, une partie du bail emphytéotique de la seigneurie de Rivière-du-Loup et de Madawaska, de même que le fief de l’Île-Rouge, accordé en avril 1774 par Murray à Henry Caldwell (Irlandais), pour 99 ans. Au même moment, Fraser forme la Madawaska Company en s’associant à Caldwell. En 1802, Malcolm Fraser négociera pour son fils Alexander, trafiquant de fourrures, l’achat de la seigneurie de Rivière-du-Loup et de Madawaska.

Sous des apparences aristocratiques, Fraser se révèle un homme d’affaires averti. En 1779, il acquiert la partie de l’île d’Orléans (Sainte-Famille et Saint-Jean) qu’il louait de Murray depuis 1762. En 1786, il reçoit 3000 acres dans le canton de Chatham. De 1777 à 1791, il achète quelques maisons à la haute ville de Québec.

Fraser est un seigneur absent en raison d’autres responsabilitésº: juge de paix à Québec depuis 1764, membre fondateur de la Société d’agriculture en 1789, souscripteur à la Société du feu dès 1790, major du Quebec Battalion of British Militia, de 1787 à 1794, colonel du bataillon de milice de Kamouraska en mai 1794, colonel du bataillon de milice de Baie-Saint-Paul, en 1805. Pendant la guerre de 1812, Fraser, malgré son âge avancé, conduit les miliciens de Baie-Saint-Paul à Québec.

Un des biographes de Malcom Fraser, William Stewart Wallace, affirme qu’il eut de nombreux enfants illégitimes, dont cinq avec Marie-Louise Allaire (1739-1822), originaire de la seigneurie de Beaumont : Angélique (1761-1842); Alexander (1763-1837); Joseph (1765-1844); Simon (1768-1844); Marguerite (Avril-Juillet 1770); and Juliana (1772-1847). Quatre autres enfants, Anne (1792-1877); William (1794-1830); Marguerite (1797-avant 1812); et John Malcolm (1800-1836) naissent de sa liaison avec Marguerite ou Marie-Josephte Ducros, dit Laterreur (1763-1837), de la seigneurie de Mount-Murray. Dans son testament daté du 4 novembre 1811, Fraser verse à cette dernière une rente annuelle et répartit ses biens canadiens entre tous ses enfants. Ses deux familles vivront de chaque côté du fleuve, la première, sur la rive droite dans la seigneurie de Rivière-du-Loup, la seconde à Mount Murray. Malcolm Fraser décède le 14 juin 1815 à Québec et est inhumé cinq jours plus tard dans le cimetière StºMatthew.

Le manoir seigneurial Fraser, sis au 32, rue Fraser, à Rivière-du-Loup, a abrité quatre générations de cette famille pendant 145 ans. Devenu centre d’interprétation, il rappelle leur présence, leur histoire et leur influence dans l’essor de cette ville au siècle dernier.

La rue Fraser, à Fraserville. Carte postale, BNQ

 

Sir John Alexander MacDonald, estivant de Rivière-du-Loup, de 1873 à 1890

Sir John Alexander MacDonald, avocat, homme d’affaires et homme politique, père de la Confédération, premier premier ministre du Canada, est né le 10 janvier 1815 à Glasgow, Écosse, fils de Hugh Macdonald et de Helen Shaw. John Alexander Macdonald arrive à Kingston à l’âge de cinq ans avec son père et sa mère, qui rejoignent un parent par alliance, Donald Macpherson.

Le 1er septembre 1843, il épouse à Kingston, Haut-Canada, Isabella Clark (n. 1809, d. 1857.12.28), et ils ont deux fils : John Alexander (1847.08.02- 1848), Hugh John (1850.03.13- 1929.03.29), député 1891-1893, puis le 16 février 1867 à Londres Susan Agnes Theodora Bernard (1836.08.24 Jamaïque, d. 1920.09.05). De ce mariage naît une fille Margaret Mary (1869.02.08, d. 1933) souffrant d’hydrocéphalie et dont l’état est incurable.

En mai 1870, Sir John A. Macdonald est atteint d’une grave maladie. Selon la tradition orale, il semble que les médecins du Premier ministre lui ait suggéré l’air salin de St Patrick (partie ouest de Rivière-du-Loup) pour recouvrer une santé florissante. À la villa Les Rochers de St Patrick, de 1873 à 1890, Lady Macdonald organise des pique-nique, des parties de quilles ou s’occupe d’oeuvre de charité. La famille Macdonald assiste aux offices religieux de l’église St Bartholomew’s. En août 1885, une assemblée officielle du cabinet fédéral s’est tenue dans cette résidence. John A. Macdonald est décédé le 6 juin 1891 à Ottawa d’une insuffisance cardiaque.

La résidence d’été habitée dès 1873 mais acquise par Sir John A. Macdonald en 1882 est devenue il y a quelques années le Gîte les Rochers B&B 336, rue Fraser.

 

D’autres Écossais à Rivière-du-Loup

Pas moins de 172 patronymes écossais différents ont été répertoriés dans les recensements, les registres de l’État civil, les inscriptions sur les pierres tombales du cimetière situé à proximité de l’église anglicane St. Bartholomew’s.

Un volume paraîtra bientôt révélant de plus amples informations sur ces Écossais qui font partie de l’histoire de Rivière-du-Loup




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