La radiophonie
abitibienne, de 1938 aux années 1950
PAR CARMEN
ROUSSEAU, société d'histoire d'Amos

La radio dans les années 1940 à Rouyn-Noranda (CKRN-AM)
Au lecteur peu familier avec le monde des communications,
précisons tout d’abord quelques données. La radio
est un média qui a rapidement pénétré le
Québec; ainsi, la station CFCF de Montréal est l’une
des toutes premières au monde (certains disent la plus ancienne!).
C’est en 1932 qu’est créée la Commission canadienne
de radiodiffusion qui allait devenir, la Société Radio-Canada
en 1936, grâce à l’achat des stations du Canadien
National. Cette même année, le Bureau des gouverneurs de
Radio-Canada devient l’organisme responsable des demandes d’ouverture
des stations, des changements de fréquence, de l’émission
des permis (ces derniers sont toutefois émis par le ministère
des Transports); une situation qui va perdurer jusqu’en 1958 et
que critiquent les radiodiffuseurs privés.
C’est à Rouyn-Noranda que la première station abitibienne
voit le jour en novembre 1938 après une vive polémique
entre francophones et anglophones de la ville.
C’est finalement La Compagnie de radiodiffusion Rouyn-Noranda
Ltée, formée de quatre francophones et trois anglophones,
qui obtient le permis de diffusion du ministère fédéral
des Transports. L’inauguration officielle a lieu le 10 février
1939 avec une transmission en provenance de CBL-Toronto suivie d’une
émission locale commanditée par la mine Noranda.
Val d’Or et Amos emboîtent le pas. En février 1939,
un permis est émis en faveur de Rémy Taschereau, un avocat
de Val d’Or, qui revend la station quelques mois plus tard à
La Voix d’Abitibi Compagnie Ltée. C’est à
cette dernière que revient l’honneur d’inaugurer
la station CKVD, le 31 octobre 1939. Quant à Amos, une autorisation
de créer une station y est accordée en juin 1942 mais
la première émission ne sera retransmise que le 1er décembre
de la même année. Cette station appartient à Roy
Thomson, un homme d’affaires propriétaire des stations
radiophoniques et de journaux dans le nord-ontarien qui donneront naissance
à l’empire Thomson que nous connaissons aujourd’hui.
Thomson, qui avait acquis les stations de Rouyn-Noranda et de Val d’Or,
aurait aimé qu’un seul permis soit émis en 1942
pour l’ensemble de ses trois stations. Cette autorisation lui
fut refusée probablement parce qu à l’époque
le gouvernement fédéral n’était pas favorable
à une monopolisation des médias au profit de compagnies
privées. Cet événement met en lumière un
élément récurrent dans la vie des médias
de la région : la rentabilité ne peut passer que par la
concentration.
En 1944 Thomson vend ses stations abitibiennes à La Compagnie
Radio Rouyn Abitibi Ltée. Cette compagnie est formée de
trois actionnaires dont le plus illustre est Hector Authier, une figure
légendaire des débuts de l’Abitibi.
La Northern Radio-Radio Nord rachète la précédente
compagnie en 1948. Radio Nord est la propriété d’actionnaires
abitibiens dont les plus importants appartiennent à la famille
Gourd (notamment David-Armand et Jean-Joffre), une famille pionnière
qui s’était établie à Amos dès les
années 1910. En 1952, Radio Nord ajoute CKLS-La Sarre à
son réseau en achetant cette station qui existait depuis deux
ans.
Diverses caractéristiques ressortent de cette époque des
débuts de la radio abitibienne. Il y a, dès l’origine,
un certain nombre de problèmes techniques tels des émetteurs
de faible puissance, un équipement désuet et insuffisant
dus aux restrictions de guerre et aux faibles moyens financiers des
propriétaires. Les auditeurs de la région se plaignent
constamment de la mauvaise qualité de la réception : les
puissantes stations américaines sont mieux reçues que
les stations locales, surtout en soirée.
À cela s’ajoute un manque de personnel qualifié,
surtout dans les années 1930 et 1940, encore à cause de
la guerre, et une « rotation » de ce même personnel
qui, avec l’arrivée de Radio Nord, est appelé à
travailler dans les diverses stations de la région.
Mentionnons enfin les nombreux débats concernant la langue de
diffusion, un aspect particulier à la région. L’Abitibi
a vu presque tout son développement minier dépendre de
l’Ontario et une grande partie de la population des villes minières
(Rouyn-Noranda, Val d’Or, Malartic) est anglophone et multiethnique.
La radio devient ainsi un lieu privilégié de confrontations
entre l’élite canadienne-française et les anglophones
que ce soit lors de l’acquisition des stations ou au moment de
leur affiliation. Le 17 septembre 1939, la station CKRN est affiliée
à CBL-Toronto parce que ce raccordement est dix fois moins onéreux
que celui qu’il faudrait établir avec le réseau
français. On assiste à une levée de boucliers chez
les francophones qui obtiennent l’appui des milieux nationalistes
du sud de la province. Retardé par les priorités de guerre,
le raccordement des trois stations existantes au réseau français
ne se fera qu’en 1942. Au cours de ces années, et même
au début de la télévision dans la région,
il y a toujours un certain pourcentage des émissions transmises
en anglais ou dans d’autres langues.
Ce trop rapide survol de l’histoire de la radio abitibienne permet
quand même de dégager certains traits : une tendance à
la monopolisation, un sous-fiancement chronique, un manque de personnel
et d’équipement ainsi qu’un lieu d’affrontement
culturel entre les « deux solitudes ».
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