Histoire du
théâtre à Rouyn-Noranda, 1922-1994
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Résumé par Jean-Guy Côté
de l’article « Procès d’institution
: le théâtre à Rouyn-Noranda (1922-1994)
» de Jean-Guy Côté, Marie-Claude Leclercq et
Claude Lizé, in La Nouvelle culture régionale,
sous la direction de Fernand Harvey et Andrée Fortin, Québec,
IQRC, 1995, pp. 97-134. |
Pour faire l’histoire du théâtre à Rouyn-Noranda, comme pour l’histoire du théâtre au Québec, on ne peut faire fi des productions des troupes d’amateurs, ni des représentations scolaires et paroissiales, car ces manifestations sont à l’origine du théâtre professionnel tel qu’il se pratique actuellement ici et dans l’ensemble du Québec. Des ressemblances existent entre le développement du théâtre à Montréal et les débuts du théâtre à Rouyn-Noranda. Toute proportion gardée et compte tenu du décalage historique de l’origine des deux villes, on constate que l’influence américaine est très forte, que le théâtre anglophone est le premier à se structurer et que le théâtre francophone se développe dans des cercles amateurs et des associations à caractère religieux d’abord.
Les premières manifestations théâtrales observées, qu’elles se produisent à l’intérieur de la paroisse ou de l’école dirigée alors par les religieux, sont sous l’influence de l’institution dominante du temps : l’Église. Dès 1926, à l’intérieur des loisirs qu’organise chaque paroisse, des gens font de la musique et présentent des sketches. Ces spectacles ressemblent à la forme théâtrale alors en vigueur à l’intérieur des maisons d’enseignement : la séance scolaire. Le théâtre est donc considéré comme un moyen qui permet la diffusion des idées morales et religieuses, ou une activité pédagogique au service de l’apprentissage d’une matière, mais pas comme une activité artistique indépendante.

The Tender Trap, pièce présentée par The Players' Guild en 1969
Les distances face à l’institution religieuse se prennent progressivement avec l’apparition des premiers cercles d’amateurs : le Cercle dramatique de monsieur J.A. Raymond (1929) qui monte la pièce Félix Poutré de Louis Fréchette ; le Cercle dramatique indépendant (1934) qui présente La Revanche de Frésimus de Horace Kearney, mise en scène par Alphonse Bouchard et diffusée au Théâtre Régal ; la Noranda Drama League (1934) ; le Cercle dramatique du Club Notre-Dame (1939), une section de l’Union canadienne de la jeunesse ; le Cercle dramatique de la Société St-Jean-Baptiste (1941) et Les Disciples de l’Art (1941) autour du metteur en scène Paul St-Amour qui apporte à cette pratique de loisir un savoir-faire professionnel. Ce dernier cercle représente l’initiative la plus ferme de regrouper les forces artistiques adultes sous une structure indépendante, avec des objectifs esthétiques et culturels. Les pièces qu’il présente sont des mélodrames du répertoire français contemporain.
À partir de 1946, le théâtre amateur francophone disparaît presque des scènes locales, remplacé sporadiquement par le théâtre de tournée en provenance surtout de Montréal : les troupes de Coutlée, Grimaldi, Gratien Gélinas ; le Théâtre universitaire canadien. La pratique du théâtre amateur anglophone est cependant très florissante, entre 1947 et 1969, avec la Noranda Players’ Guild qui représentera la région à quelques occasions à des festivals canadiens. Même si l’activité en est une de loisir, la qualité des spectacles est saluée dans la presse locale, laquelle souhaite l’avènement d’une troupe semblable dans la communauté francophone de la ville.
C’est en 1963 que le souhait du milieu francophone se concrétise
avec la fondation du Théâtre La Poudrerie et que le théâtre
va gagner son autonomie idéologique et formelle en devenant une
activité artistique à part entière. Fondée
par Gérald van de Vorst, professeur au Collège de Rouyn
et animateur théâtral de cette institution scolaire qui
y a renouvelé le répertoire de façon radicale (Queneau,
Ionesco, Tchekhov remplacent Molière, Ghéon et le Père
Legault), et David-Armand Gourd, de Radio-Nord, La Poudrerie s’adresse
à la frange dite cultivée de la population en voie de
devenir majoritairement francophone et va programmer principalement
des comédies musicales et des textes du répertoire moderne
et international. Pendant la décennie 60’, cette compagnie
va produire des spectacles de très grande qualité, intégrant
pour la production de ses spectacles des professionnels du domaine de
la radio, de la musique et des arts visuels, les rares professionnels
du théâtre et bon nombre de comédiens amateurs de
talent. En 1969, à la dissolution de la Noranda Player’s
Guild, celle-ci lègue ses décors et ses costumes à
La Poudrerie et quelques artisans de la compagnie anglophone vont passer
à la compagnie francophone. Il faut bien comprendre que le théâtre
francophone, en se légitimant comme pratique théâtrale
autonome, n’est pas en concurrence avec le théâtre
anglophone ; il lui succède tout simplement.
La Poudrerie n’aura pas de véritable concurrent dans la cité ; elle devra cependant composer avec les tournées de spectacles métropolitains qui se font de plus en plus fréquentes. En effet, peu après la création du ministère des Affaires culturelles du Québec en 1961, des troupes comme le Théâtre Molson, la Troupe des finissants du Conservatoire de Québec, qui deviendra le TPQ, circulent en régions et présentent un répertoire plus relevé que durant les années 40’, soit le répertoire classique et des textes d’auteurs québécois récents (Anne Hébert, Marcel Dubé, etc.) La circulation des spectacles professionnels en provenance de Montréal surtout va s’accentuer encore après la construction du Théâtre du Cuivre en 1969, un lieu multidisciplinaire de diffusion.
Puis, dans le mouvement culturel effervescent des années 70’, un autre changement va s’effectuer dans la pratique théâtrale à Rouyn-Noranda pendant cette période. Le répertoire québécois et la création, souvent collective, de nouveaux textes, souvent très clairement engagés politiquement, vont s’imposer, non sans heurts, comme pratique quasi-exclusive. C’est dans l’air du temps : la montée du nationalisme québécois et de l’affirmation nationale ; l’abondance de luttes sociales, syndicales et féministes ; la volonté des régions de se prendre en main son développement, incluant le culturel. Pour assurer que les changements se produisent, on se regroupe. Ainsi, le Centre dramatique de Rouyn (CDR) est créé en 1971, ralliant La Poudrerie, la troupe du Cégep et le Mouvement théâtral étudiant. Le CDR va être pendant cinq ans la troupe dominante de Rouyn-Noranda et de la région, une troupe d’avant-garde.
De plus, les velléités de professionnalisme
vont apparaître pour la première fois durant cette période.
Plusieurs praticiens de théâtre souhaitent développer
ici une pratique permanente sur une base de métier plutôt
que de loisir. Ils basent ce souhait sur la concordance du travail théâtral
qui se faisait localement avec les nouvelles valeurs en voie d’institution,
sur la formation des uns et l’expérience des autres, sur
le soutien populaire qui accompagnait la production théâtrale
locale durant cette période et les politiques de régionalisation
qui se concrétiseront au début des années 80’
par la décentralisation du MACQ.
Le CRD sera à l’origine de la première compagnie professionnelle à se constituer sur le territoire témiscabitibien, le Théâtre de Par Chez-Nous en 1976. Mais cette avancée vers la professionnalisation ne se fera pas sans briser l’unité qui avait permis l’accélération de la modernisation de la pratique théâtrale locale. En 1975, le CDR présente son dernier spectacle et se disloque, les diverses conceptions du théâtre qui coexistaient dans ses rangs jusque-là ayant éclatées. À partir de ce moment-là, c’est la diversification des pratiques et la concurrence entre les troupes pour s’accaparer le maximum de capital symbolique qui va s’imposer désormais.
Ainsi, après le Théâtre de Par Chez-Nous, qui ne produira que deux spectacles finalement, Lune de fiel de Jean Barbeau et un spectacle pour enfants qui tournera dans presque toutes les écoles de la région et du Nord-Est ontarien, et qui fermera ses portes en 1979, plusieurs compagnies professionnelles sont fondées. Le Théâtre de Coppe, en 1977, va se vouer à la création collective et à celle des textes de Jeanne-Mance Delisle. Les Zybrides vont succéder à ce Théâtre en 1988, après sa liquidation en 1987, et orienter la création vers le théâtre musical, d’une part, et, d’autre part, vers le théâtre forum. Le Théâtre de la Terre promise, fondé en 1981, va surtout développer l’intervention théâtrale, jusqu’en 1989. Le Théâtre de la Poudrerie, qui avait repris son identité en 1979 et dont la reconnaissance professionnelle relève de l’étapisme, recevra sa reconnaissance professionnelle en 1987, avec l’octroi de sa première subvention. Cette compagnie se fusionnera en 1996 avec le Théâtre de la Crique de Ville-Marie pour former le Théâtre du Tandem. Au début des années 90’, une autre compagnie se voit accorder une reconnaissance professionnelle, le Théâtre de la Relève, animé par Réal Beauchamp, laquelle cessera ses opérations après le départ de son animateur en 1994. Enfin, à la suite de son départ du Théâtre du Tandem en 1999, Louise Lavictoire créera sa compagnie, Les Voisins d’en haut.
Ainsi donc, en moins de trente ans, le théâtre
local est passé de l’ère de l’unité
à celle de la concurrence, à cause justement de cette
volonté de professionnalisation qui nécessite que chacune
des compagnies se distinguent, développent un niveau d’originalité
et d’excellence pour se qualifier aux programmes de subventions
dédiés au soutien de la création artistique.