SPIRIT LAKE
Quelques notes sur la démocratie en temps de conflit mondial
Par SYLVAIN
BEAUPRÉ, anthropologue et GHISLAIN DROLET, agent de recherche
Lorsque l’Angleterre déclara la guerre
à l’Allemagne, le 4 août 1914, plusieurs immigrants
établis au Canada et appartenant aux nations ennemies furent
considérés comme des éléments subversifs
potentiels. On procéda alors à l’enregistrement
obligatoire de ces individus jugés dangereux pour la sécurité
du pays et à l’emprisonnement massif de plus de 8 579 citoyens.
Il y a eu 24 lieux de détention répartis sur tout le territoire
canadien dont 4 étaient situés au Québec: Montréal,
Valcartier, Beauport et Spirit Lake. L’ouverture du camp de Spirit
Lake débuta le 13 janvier 1915. Vers la fin de l’année
1915, le camp de Spirit Lake comptait déjà plus de 1 200
individus incarcérés.

Femmes et enfants de détenus au camp de Spirit Lake
Il s’agissait d’un véritable camp
de détention ressemblant à un village ceinturé
d’une clôture de barbelés sous l’oeil attentif
de miradors flanqués de projecteurs à chaque coin. Établi
à environ huit kilomètres à l’ouest d’Amos
dans le canton Trécesson, le camp porta le nom de Spirit Lake
car des Amérindiens, qui sillonnaient la région depuis
maintes années, y avaient vu une grosse étoile surplombant
le point d’eau. Il n’en fallait pas plus pour animer les
superstitions et donner ce toponyme au site.
Personne ne pouvait fainéanter à Spirit
Lake. Le travail était supervisé continuellement par des
gardes armés. Les principales tâches consistaient à
défricher et à drainer le terrain pour favoriser l’égouttement
du sol.
Selon la convention de La Haye, les prisonniers de
guerre devaient assurer leur propre subsistance, leur confort et leur
propreté en effectuant des travaux. Les détenus qui étaient
accompagnés de leur famille au camp n’étaient astreints
à aucun travail. Ils n’avaient qu’à s’occuper
de leur famille. Seuls les camps de Spirit Lake et de Vernon en Colombie-Britannique
ont accueilli des familles. Celles-ci s’y sont rendues sur une
base strictement volontaire. Une soixantaine d’épouses,
avec leurs enfants (un peu plus d’une centaine), se sont prévalues
de ce droit à Spirit Lake.
Au plan démographique, la plupart des auteurs
s’entendent pour avancer que Spirit Lake comptait plus ou moins
1 200 personnes internées, c’est-à-dire 85% des
personnes arrêtées sur le territoire québécois
lors de la Première guerre mondiale. C’était le
plus important camp de détention au Québec. Le camp de
Spirit Lake semble surtout avoir renfermé des Ukrainiens d’origine
galicienne et ruthène ; près de 90% de sa clientèle
détenue. Toutefois, un petit nombre d’Allemands, une centaine,
et une vingtaine de Bulgares et de Turcs ont vécu dans l’enceinte
du camp.
Quelques cas de folie eurent lieu à Spirit Lake
causés par la tension nerveuse (stress) découlant de la
privation de liberté et des règlements restrictifs. Si
on estime à 13 cas de folie ayant apparu à Spirit Lake,
il faut néanmoins savoir que certains de ceux-ci avaient été
dirigés vers les camps de détention québécois
par les municipalités qui ne voulaient pas les prendre à
leur charge.
En avril 1915, un Ukrainien, du nom d’Iwan Gregoraszcruk,
a trompé la vigilance de ses gardiens et à réussi
à s’enfuir. Empruntant la route du rail en direction de
l’ouest, cet homme fut abattu de 2 balles tirées par un
colon qui a craint pour sa vie voyant ce gaillard gesticuler et parler
en une langue qui lui était inconnue. Ce drame s’est produit
dans le secteur de Colombourg. Le colon fut traduit en justice et emprisonné
pour son geste.
Les auteurs s’entendent pour évaluer à
une cinquantaine les tentatives d’évasion ayant eu lieu
au camp abitibien. Si certains fuyards furent repris suite à
une poursuite par les militaires, plusieurs d’entre eux revinrent
volontairement au camp. La sévérité du climat,
les grandes étendues des forêts inhospitalières,
les impitoyables bataillons de mouches noires, la méconnaissance
de la région ainsi que la faible densité de la population
sur le territoire abitibien eurent le plus souvent raison des personnes
évadées.
Le régime disciplinaire n’avait rien de
tortionnaire. Selon la convention de La Haye, les prisonniers de guerre
devaient être soumis aux mêmes lois et règlements
de l’armée du pays. Donc, les détenus étaient
jugés comme les militaires. On tirait sur eux uniquement en cas
d’évasion. Néanmoins, un rapport remis en 1915,
mentionne que des sévices auraient été infligés
aux détenus lorsque ces derniers étaient sous le commandement
du colonel William Rodden. On ne précise pas la nature des châtiments.
Également, quand le consul américain G. Willrich viste
le camp en novembre 1916, plusieurs prisonniers se sont plaints de la
violence des gardiens et de leurs mauvaises conditions d’internement:
lits inconfortables, habitations mal chauffées, aliments avariés.
Là encore, on ne fournit pas plus d’éclaircissements
sur la brutalité dont ils auraient été victimes.

Travaux d'essouchement à Spirit Lake
L’emprisonnement des immigrants s’est pratiqué
de façon assez aléatoire quoique paradoxalement, plusieurs
stratégies étaient alors mises de l’avant. En effet,
l’internement de ces gens, dont la très grande majorité
ne possédait aucun casier judiciaire et n’appartenait à
aucun groupe d’insurrection, s’est fait pratiquement au
hasard. Plusieurs auteurs estiment que leur envoi dans des camps de
détention, réparti à travers tout le Canada, a
servi à endiguer le chômage sévissant alors au pays.
Outre cela, l’internement a permis de se débarrasser
littéralement de chômeurs ou d’indigents. Les municipalités
ont vraisemblablement collaboré activement à l’identification
des sans emplois. Un sentiment xénophobe faisait son oeuvre au
Canada après l’annonce des hostilités en Europe,
le manque de travail donne souvent lieu à ce sentiment exacerbé.
L’internement de milliers d’étrangers a apaisé
un tant soit peu la colère montante des Canadiens à l’égard
des ressortissants étrangers.
Le Canada fut obligé de revenir sur ses positions
au cours de la Première Guerre mondiale. Pressé par les
entreprises souffrant d’une pénurie de main-d’oeuvre
causée par la reprise économique, le gouvernement canadien
a accordé à des milliers de prisonniers de s’embaucher
dans des industries dont les besoins étaient plus criants. C’est
d’ailleurs ce qui a provoqué la chute démographique
significative survenue au camp de Spirit Lake lors de l’été
1916.
Les conditions des détenus ressemblaient beaucoup
à celles des travailleurs forestiers durant la même période
dans les chantiers du Témiscamingue. Les légumes pas frais,
la viande avariée, les mets peu variés, le travail harassant
étaient également le lot des bûcherons oeuvrant
en forêt. Cependant, il ne faut préciser que les travailleurs
du Témiscamingue allaient aux chantiers sur une base volontaire,
contrairement aux immigrants incarcérés qui eux n’avaient
pas le choix de se soumettre à pareil traitement. En outre, la
privation de liberté, la surveillance continuelle ainsi que la
perte de contact avec leur milieu de vie prédisposaient assurément
les détenus à la dépression. Rappelons que ces
hommes n’étaient coupables de rien sauf de leur origine
ethnique. Le fait d’appartenir à la communauté ukrainienne
ne constitue pas un crime.
L’internement de milliers d’étrangers
au Canada lors de la Première Guerre mondiale nous rappelle la
fragilité de notre démocratie. Les droits des minorités
ne pèsent pas lourd en temps de crise. L’emprisonnement
à discrétion et sans distinction autre que la nationalité
d’origine de milliers d’hommes demeure un fait historique
hautement significatif quant à notre attachement relatif aux
principes de droit commun que nous défendons pourtant dans ce
pays qui se réclame d’être le plus démocratique
au monde. En ce sens, l’histoire constitue un enseignement et
le recul du temps permet une réflexion essentielle en matière
de justice sociale.
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