L'Abitibi-Témiscamingue : la 11e province canadienne ?Par VINCENT ROUSSON, historien (UQAT) En 1966, une poignée d’hommes d’affaires voués au développement de l’Abitibi-Témiscamingue, mais conscients du désintéressement dont ils étaient victimes vis-à-vis des grands centres, avaient vu une occasion de faire parler d’eux et, qui sait, peut-être améliorer le sort de leur régionºen créant la 11e province canadienne conjointement avec l’Ontario!
À l’origine, le projet sécessionniste était une initiative du Nord-est ontarien, mais les problématiques similaires vécues par l’Abitibi-Témiscamingue ont tôt fait de créer une alliance entre les deux voisins. Certains membres du clergé, comme l’évêque anglican du diocèse de Timmins, ont fortement incité leurs ouailles d’établir de sérieuses relations avec le Nord-ouest québécois de manière à former une nouvelle province. Or, cette alliance a été très éphémère, car afin de ne pas perdre un fragment de territoire, caractérisé comme étant le «coffre aux trésors du Canada», une délégation du gouvernement ontarien a été dépêchée pour acheter la paix. Elle injecta plusieurs millions de dollars dans diverses municipalités dans l’intention d’améliorer leurs infrastructures. L’État avait réussi à convaincre la population à coups de millions que l’Ontario était un endroit où il faisait bon vivre et l’esquisse d’une 11e province venait de sombrer dans l’oubli. Malgré le départ impromptu des initiateurs du projet, la quinzaine de membres du comité témiscabitibien désiraient tout de même poursuivre le processus. Les raisons qui poussèrent ces personnes à se regrouper tournèrent autour du « mécontentement, de la lassitude, de la rancœur à l’endroit de la région montréalaise – qui «[accaparait] tout» — et des gouvernements provincial et fédéral» pour leur incompétence. Cette indignation n’était pas une réaction spontanée qui allait se résorber rapidement, mais il s’agissait plutôt d’une insatisfaction chronique qui durait depuis 50 ans. La population de cette région avait le sentiment d’être la victime du marchandage politique et de l’inaction des gouvernements. Les revendications du comité témiscabitibien et les réactions suscitées En somme, le groupe de travail revendiquait de meilleurs moyens de communication avec les grands centres et un réinvestissement majeur en région de la part du gouvernement provincial et des compagnies qui exploitaient les matières premières. Il espérait un équilibre de la croissance économique à travers le Québec et ainsi ne plus être à la remorque de l’État. Selon le Conseil économique régional du Nord-ouest québécois (CERNOQ), les membres du comité pour la 11e province arrivaient à démontrer, par un calcul sommaire, que le gouvernement retirait beaucoup plus de revenus de la région qu’il n’y investissait. Lucien Cliche et Réal Caouette, alors députés provincial et fédéral, ne semblaient pas donner beaucoup de crédibilité au projet. En fait, il critiquait ouvertement l’idée et les personnes qui lui étaient associées. Parmi la population, certains considéraient le mouvement farfelu; le gouvernement du Québec, l’Office de planification et de développement du Québec (OPDQ) ainsi que les organismes de développement régionaux étaient, selon eux, les seuls capables de faire bouger les choses. Or, les rencontres d’informations du comité faisaient tout de même accourir plusieurs centaines d’individus. Comme l’expliquait Jacques Coulon, les Témiscabitibiens voyaient «dans le mouvement un bon moyen d’attirer l’attention des gouvernements provincial et fédéral sur la situation de leur région». Cet objectif a été largement atteint, car le projet a connu une très bonne couverture médiatique par les journalistes du sud de la province. On cherchait à comprendre quelles étaient l’ampleur des agissements et les raisons qui ont poussé une région entière à se mobiliser.
Le projet d’une 11e province a toujours conservé
un état embryonnaire et il s’est essoufflé après
quelques années. Plusieurs membres se sont également dissociés
de ce mouvement, car un sentiment de honte et de regret accompagne aussi
ces souvenirs. Il n’en demeure pas moins, qu’une minorité
aurait bien aimé voir la création d’une 11e province.
Selon Jean-Pierre Bélanger, trésorier du comité,
le plus important était que l’attention des grands centres
était maintenant tournée vers le Nord-ouest québécois.
Que les journalistes parlent en bien ou en mal de l’entreprise
n’était pas indispensable, cependant il fallait à
tout prix que la région sorte de l’anonymat. Plusieurs
personnes se souviennent encore aujourd’hui de ce mouvement, toutefois
le tabou entourant ce sujet se perpétue en région. Le
projet d’une 11e province a peut-être été
un événement sporadique et marginal, mais il a incontestablement
marqué la jeune histoire de l’Abitibi-Témiscamingue.
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