Survol de
certaines considérations géographiques et interprétation
du modelé témiscabitibien
Par JEAN CHAMBERLAND,
Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue
L’Abitibi-Témiscamingue fait partie du
bouclier canadien, une des plus vieilles structures géologiques
existant sur Terre. Deux provinces y sont repertoriées ; la plus
vieille, celle du Supérieur, a un âge d’environ 2,5
milliards d’années. Quant à la plus jeune, la province
de Grenville, elle a été formée entre 1100 à
800 millions d’années. Les roches de la première
sont d’origine volcanique et ont été mises en place
sous l’eau. On les appelle des laves coussinées. L'Abitibi
et son entourage font partie des quelques noyaux de l'époque
qui ont jailli des mers. Ces noyaux de continents étaient fort
probablement des sortes de chaînes volcaniques émergeant
de l'océan. Suite à des mouvements différentiels
de la croûte, ces chaînes sont entrées en collision
progressive les unes dans les autres ce qui a engendré la formation
d'une chaîne de montagnes. On dénote d'importants plis
dans les assises rocheuses abitibiennes, surtout dans les couches sédimentaires
déposées subséquemment. Elles sont parfois renversées
par endroit de 30 à 70 degrés.
Une caractéristique importante du sud de la province du Supérieur,
où est localisée le plus clair de l’Abitibi et une
partie du Témiscamingue, c'est qu’il y a une importante
cassure de l'écorce terrestre datant de 600 millions d’années.
Elle traverse toute la région en direction est-ouest. Il s'agit
de la faille de Cadillac d'une longueur d'environ 322 km. Celle-ci recèle
de 70 % des mines d’or, de cuivre et de zinc du Canada. À
ce jour, pas moins de 145 mines y ont été ou sont encore
en production. Fait aussi à noter, la présence d’un
fossé d’effondrement, appelé « graben »
du Témiscamingue, dont les failles sont orientées NNO-SSE
et qui daterait de 450 millions d’années. Celui-ci est
occupé en partie par le lac Témiscamingue. On dit de ces
failles, contrairement à celle de Cadillac, qu’elles sont
encore actives comme le prouvent les deux séismes « récents
» (1935 et 2000), dont les intensités ont été
chiffrées à 6,2 et 5,2 à l’échelle
de Richter.
Tout comme une partie importante de l’Amérique du Nord
et de l’Eurasie, l’Abitibi-Témiscamingue a été
recouverte par des glaciers à quatre ou cinq reprises au cours
du dernier million d’années. La dernière glaciation
a eu lieu entre 100 000 et 10 000 ans. On estime que la couche de glace
a atteint 3000 mètres à certains endroits. Son aire d’extension
maximale, il y a de ça environ 30 000 ans, a atteint le nord
des États-Unis et a même été recensée
jusque dans l’actuelle ville de New-York.
Plusieurs éléments des paysages actuels sont le résultat
de l’action de ces épisodes glaciaires. Les glaciers ont
exercé une forte érosion sur les roches du bouclier canadien
et ont laissé des formes de relief typiques. Ils ont aussi laissé
de nombreux dépôts. Suite au retrait du dernier glacier,
il y a moins de 10 000 ans, le lac Barlow-Ojibway a, quant à
lui, généré de nombreux dépôts. Voici
un aperçu des conséquences de leur présence. Nous
avons d’abord les formes d’érosion glaciaire. Les
spécialistes s’entendent pour dire que les glaciers ont
arraché une couche d’environ 30 mètres de roc. Celle-ci
peut être beaucoup plus épaisse selon la dureté
du substrat. Nous parlons ainsi de roches moutonnées ou roches
dissymétriques qui ont une face arrondie et polie (du côté
de l’origine du glacier), une face abrupte (du côté
du retrait du glacier) ainsi que des traces d’arrachement de roches.
On retrouve sur celles-ci des marques résultantes des égratignures
laissées sur le roc par le glissement des matériaux poussés
par le glacier. On invoque ainsi, selon leur forme, des stries glaciaires,
des broutures ou des cannelures. Dans la même veine, la plupart
des dizaines de milliers de lacs de la région ont une origine
glaciaire. Les glaciers ont creusé des trous un peu partout dans
le plancher rocheux. À leur départ, ces trous sont devenus
des lacs. Les glaciers ont aussi donné leur forme aux collines
que l’on retrouve dans notre région. Certaines parmi celles-ci
ont des parois relativement abruptes. Ils ont aussi creusé des
vallées en U dont certaines sont occupées par des rivières.
Lors de son retrait, le dernier glacier a abandonné sur le terrain,
les débris rocheux qu’il traînait à sa base.
Le dépôt le plus courant est le till dont l’épaisseur
varie de 50 cm à quelques mètres. On parle aussi de moraines.
La plus importante s’appelle la moraine Harricana. Il s’agit
d’une butte de plusieurs dizaines de mètres d’épaisseur
et d’une largeur variant de un à cinq kilomètres.
Elle s’étend du sud du Témiscamingue jusqu’à
la baie de James. Elle a été formée par la rencontre
de deux immenses glaciers qui s’écoulaient l’un vers
l’autre. Les couches supérieures de cette moraine ont été
remaniées par l’eau s’écoulant du glacier
ce qui a donné naissance à d’énormes épaisseurs
de sables et de graviers stratifiés. Il existe deux autres moraines,
dites frontales, du côté du Témiscamingue. Il s’agit
de la moraine de Laverlochère et celle de Roulier.
Vers la fin de la dernière glaciation, de nombreux dépôts
ont été formés par des rivières s’écoulant
sous le glacier, à l’intérieur de celui-ci ou au-dessus.
On les désigne de dépôts fluvio-glaciaires.Les plus
courants sont les eskers, buttes formées de sables et de graviers
dont la hauteur peut atteindre quelques dizaines de mètres et
leur longueur quelques kilomètres ou dizaines de kilomètres.
Nous recensons quelques dizaines d’eskers en région. Nous
apercevons aussi quelques fois de petites dépressions sur les
eskers qui sont des kettles. Ceux-ci résultent de la fonte tardive
de blocs de glace détachés du glacier qui ont été
totalement ou partiellement enfouis de sables, de graviers ou de moraines.
Puis, suite au retrait du dernier glacier, un immense lac a recouvert
une partie importante de la région, tant du côté
québécois qu’ontarien. Il s’agit du lac Barlow-Ojibway.
Il s’est formé progressivement du sud vers le nord et a
occupé la région il y a environ 10 200 ans à 7800
ans avant aujourd’hui. Il a connu diverses phases d’expansion
et de retrait partiel. La profondeur atteinte dans les parties les plus
basses de la région (centre du Témiscamingue) est de plus
de 120 mètres. Ce lac a donc recouvert le roc et les dépôts
glaciaires d’une épaisse couche d’argile. Celle-ci
a formé une grande plaine appelée l’enclave argileuse.
L’épaisseur de la couche argileuse varie donc de moins
de 10 mètres dans l’est de l’Abitibi, à plus
de 60 mètres dans le voisinage du lac Témiscamingue. La
présence de ce bassin lacustre explique, dans une certaine mesure,
les répartitions diverses des sédiments selon la grosseur
de leurs grains. Nous les classerons du plus fin au plus grossier :
argiles, limons, sables, graviers, cailloux et blocs. Ainsi, lorsque
nous invoquons la présence de ces sédiments, il s’agit
aussi des matériaux à la base de la génèse
de nos sols. Le milieu agricole témiscabitibien est par le fait
même tributaire des particularités héritées
suite à l’invasion de ce grand bassin lacustre.

Paysage abitibien. Source : BNQ Finalement, suite au retrait du lac Barlow-Ojibway,
de plantes aquatiques ont occupé des dépressions peu profondes.
Ceci est particulièrement vrai dans l’enclave argileuse
où l’argile rend le sol quelque peu imperméable.
Or, ces plantes ont fini par recouvrir complètement les dépressions
et à former une couche de matière organique recouvrant
l’argile. Il s’agit alors de tourbières.
Il est fort à propos de souligner que lors de la dernière
glaication, la couche de glace aurait dépassé 3000 mètres
d’épaisseur. Le bouclier canadien s’est ainsi enfoncé
de plusieurs centaines de mètres. À l’heure actuelle,
nous assistons à un lent soulèvement qui se continue depuis
la fonte du glacier, il y a de ça moins de 10 000 ans. C’est
ce que nous appelons le relèvement isostatique. Dans la partie
nord de la baie de James, le relèvement se fait encore à
raison de 1 mètre par siècle C’est donc dans ce
contexte qu’il convient de placer la ligne de partage des eaux
à laquelle réfère le mot « Abitibi ».
Nous devons envisager son tracé en fonction de la composition
locale du substrat et de sa lente « remise à niveau »
dans une perspective plus large.
Le terroir témiscabitibien a d’abord été
peuplé par les nobles représentants de la grande famille
algonquienne. Ils ont su tirer partie de l’héritage légué
par le dernier épisode glaciaire, et ce, en fonction d’une
occupation nomade de ce territoire. Pour leur part, les Eurocanadiens,
ont été appelés par l’appât du gain
qui s’est d’abord fait du côté de la forêt,
puis de l’agriculture et des mines. L’axe, le long du bassin
inférieur puis supérieur de la rivière des Outaouais,
a été spolié de ses majestueuses pinèdes.
Le prélèvement de la biomasse s’y fait encore aujourd’hui
tout azimut. La très grande qualité des sols ainsi que
la présence d’un climat plus clément que du côté
abitibien, se sont conjuguées pour faire de l’agriculture,
un des fleurons du Témiscamingue. L’Abitibi a pour sa part
connu une colonisation à vocation agricole dans l’axe Senneterre
– La Sarre, pour ensuite assister à un engouement certain
pour l’extraction minière dans l’axe de Rouyn à
Louvicourt, tout au long de la faille de Cadillac. Aujourd’hui,
nous vivons encore des fruits du prélèvement des ressources
de ce territoire. Saurons-nous retrouver une sagesse environnementale
qui nous permettra de diversifier nos approches et d’assurer la
pérennité de nos ressources ? Peut-être nous faudra-t-il
réapprendre à cultiver nos jardins…
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